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Freud, malaise dans la transmission ?

LE COAT-KREISSIG Patricia
Date publication : 19/06/2014
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'Hiver 2013

 

La transmission de père à fils repose sur un devoir et noue le fils non seulement avec une histoire, une lignée, mais le raccorde aussi à un ancêtre. Freud est le fils de Jakob et le père de ses enfants mais aussi « le père de la psychanalyse ». De quelle nature est le fil qui lie l'un à l'autre ? Pouvons-nous trouver une réponse à cette question en étudiant ce curieux attachement de Freud à la figure de l'homme Moïse, dans la fascination qu'il éprouvait pour ce père du peuple juif, peut-être le père de la réalité psychique freudienne ? L'au-moins-un du fondateur, de l'ancêtre à partir duquel s'articule un ensemble : celui du peuple juif, celui des psychanalystes, (dans un premier temps d'abord essentiellement d'origine juive, sauf Jung), cet au-moins-un vient faire nœud à partir d'un trou, donne lieu à une nomination et induit ainsi la question d'un retranchement et celle du sacrifice et de la dette.Mais comme pour tout « au-moins-un », ensemble vide, la question se pose : y-a-t-il un « au-moins-un » du « au-moins-un » ? Il n'y a pas de métalangage. Nous rencontrons ici l'incomplétude comme soubassement du fantasme et du symptôme. Nous verrons comment Freud a repris ces questions. Lacan, en étudiant Gödel, en s'appuyant sur les mathématiques et la logique la renvoie à ce lieu Autre, lieu qui abrite l'instance paternelle comme conséquence logique d'une structure appuyée sur l'ensemble vide. Quand il étudie le nœud à quatre, sur la nécessité pour Freud d'un quatrième, d'une quatrième consistance afin que ça ne tienne, la réalité psychique, ou : le complexe d’Oedipe ; il nous dit que ce quatrième n'est pas à rejeter, qu'il est implicite pour Freud et que sans lui rien ne peut tenir dans la constellation logique freudienne. Il suffirait pourtant de faire passer en deux points le réel - et pas la réalité psychique-; il suffit que le réel (le fil au travail) surmonte en deux points le symbolique pour se situer dans un nœud à trois : «Dass das Reale an zwei Stellen das Symbolische überbrückt. » Mais, Freud, ce réel lui échappe, ses topiques, le moi et le surmoi, le ça exigent le quatrième ; et pourtant il est sensible au langage, aux mots et à ses effets, aux interprétations … il lie, noue par l’intermédiaire de lois, de tables de lois, tel qu'elles ont été confiés à Moïse et les paroles de dieu: « eheh asher eheh » je suis ce que suis … mais au nom de qui ? Et là, nous rencontrons un trou …Pour Freud la question du père, entendons celle des papas est déterminante, elle détermine ses travaux. Son engagement à l'égard du père se reflète dans le pacte tel celui du peintre Christophe Haitzmann avec le diable (le Moïse de Michel-Ange a deux cornes!) qu'il décrit dans « La névrose diabolique du XIIème siècle » (1923), et dans la nécessité du sacrifice... pas sans dépassement, sans la nécessité de surmonter, de dépasser le père ; est-ce que nous pouvons dire : symbolique ? « Il faut admettre qu’un sentiment de culpabilité reste attaché à la satisfaction d’avoir si bien fait son chemin » dit-il en 1936 dans sa lettre à Romain Rolland lors du 70 ème anniversaire de ce dernier: « (il y a là depuis toujours quelque chose d’injuste et d’interdit. Cela s’explique par la critique de l’enfant à l’endroit de son père, par le mépris qui a remplacé l’ancienne surestimation infantile de sa personne) Tout se passe comme si le principal, le succès, était d’aller plus loin que le père, et comme s’il était toujours interdit que le père fût surpassé ». Nous entendons ici comment il noue avec ce quatrième en y mettant à la fois un interdit mais aussi le respect, l'amour et une sorte de protection à l'égard du père. A sa façon Freud prend appui sur des relations d'ordre, une notion mathématique. Alors je voudrais vous parler de Jakob Freit, Freud. Jakob, le papa, père et géniteur de Sigismund Freud, Schlomo. Au décès de Jakob le 23/10/96 à 81 ans, Freud écrit dans la deuxième édition de la Traumdeutung : « ... la mort de mon père, ... l’événement le plus significatif, la perte la plus radicale intervenant dans la vie d'un homme ». Le 02 novembre 1896 (10 jours après) il écrit une lettre à Fliess «...la mort du vieux m'a beaucoup secoué… J'ai le sentiment d'être assez déraciné maintenant » ... « Il faut que je te raconte un sympathique rêve de la nuit après l'enterrement : J'étais dans un lieu et j'y lisais une inscription sur un tableau (eine Tafel, Gesetztafeln ? Tables de la loi ? - une référence à la Bible ? Moïse ? Peu après, dans la même lettre il parle de son amour pour Rome) : on vous prie (à la ligne) de fermer les yeux. (Es wird gebeten– encore une référence réligieuse !) – die Augen zuzudrücken. » (dans L'interprétation des rêves, PUF, p. 274 ; Fischer p. 265, il écrit les deux versions : on est prié de fermer les yeux - ou on est prié de fermer un œil) « La phrase sur le tableau a un double sens et s'entend dans les deux sens comme : nous devons faire notre devoir à l'égard du mort (excuse-moi, comme si je ne l'avais pas fait et comme si j'avais besoin d'indulgence – le devoir pris au mot die Pflicht wörtlich genommen). Le rêve est alors une expression de cette tendance à l'auto-accusation qui régulièrement s'installe chez les survivants. ... »De quelle nature est cette dette à l’égard du père, ici au travail, un travail de nouage entre le réel du rêve - qu'il met du côté d'une énonciation, d'un dire - et l'imaginaire de Freud ? Rappelons-nous que c'est bien au joint du Symbolique et de l'Imaginaire que se situe l'effet de sens. Quel est donc cet effet de sens pour Freud à cet instant-là ? Quelle est l'interprétation que Freud pourrait en faire ? Avait-t-il considéré son père comme fautif ? Ein Auge zudrücken : fermer un œil: ne pas prendre en compte, être indulgent, passer par-dessus. Die Augen zudrücken : c'est rendre le dernier service au défunt.Le père réel, celui qui gît du côté du réel, du trou de l'innombrable échappe à la saisie du fils mais vient creuser la place du Nom de Nom de Nom, impossible rencontre entre père et fils dont il dira en 1936 en souvenir à cet incident sur l'Acropole, que ceci « revient si souvent me hanter depuis que je suis vieux moi-même, que j’ai besoin d’indulgence et que je ne puis plus voyager. » (Lettre à R. Rolland)Revenons à Jakob : Kallamon Jakob Freit et son histoire. Jakob Freud est né en 1815 à Tysmenitz en Galicie. La Galicie appartenait alors depuis 43 ans, depuis 1772 date de la première scission de la Pologne à l'Autriche. Au début du 19ème siècle le judaïsme avait très rapidement pris beaucoup d'importance en Galicie sous deux formes, une conventionnelle, l'autre progressiste. Freud écrit à ce sujet : « Mon père était en effet issu d'un milieu hassidique mais il avait déjà 41 ans quand je suis né et était alors depuis une vingtaine d'années devenu étranger à ses relations « heimatlichen Beziehungen » d'origine. » Quand son premier fils Emanuel vit le jour, en 1833, Jakob avait 17 et demi ans. Il est déjà marié à Sally Kanner. Un an et demi après naît Philippe, le deuxième fils. Dès l'âge de 23 ans Jakob participe aux voyages commerciaux de son père Schlomo Freud et son grand-père Siskind Hofmann en direction de Mähren (Moravia) (600 km à cheval et à pied).Suite aux mouvements populaires en 1848, au printemps des peuples (Jakob avait alors 33 ans), le citoyen juif acquit enfin le droit de s'installer librement dans l'Empire Austro-Hongrois. Jakob et ses deux fils se trouvaient répertoriés dès 1852 à Freiberg - comme d'ailleurs Siskind Hoffmann - dans le Margraviat de Moravie et le nom de son épouse était alors Rebekka, 32 ans. Est-ce que Jakob était marié une deuxième fois avant de se lier avec Amalia, la mère de Freud ? Est-ce que Sally et Rebbeka sont d'une seule et unique identité ? Qu'est-ce qui en avait été dit à Sigismund de cette histoire qui met son père en difficulté par rapport à ses propres pères et le situe comme un grand séducteur ?Le 29 juillet 1855 Jakob épouse à 40 ans Amalia Nathansohn, 20 ans, à Vienne. Le mariage était célébré par le rabbin réformiste Mannheimer. Un an après le père de Jakob, Schlomo décède à Tysmenitz. Il semblerait que Jakob n'ait pas pu se rendre à son enterrement, n'ait pas pu prononcer le Kaddish, la glorification et sanction du nom divin dans la prière mortuaire tel que la tradition juive orthodoxe le lui demandait. Le malaise au décès du père est déjà là, au décès du grand-père de Sigismund et met le fils du défunt en difficulté face à la loi juive… à la transmission.Jakob rompt ainsi avec certainement beaucoup de culpabilité à la fois avec la figure paternelle traditionnelle et avec le judaïsme orthodoxe. Deux mois après ce décès, le 6 mai 1856 naît à Freiberg/Mähren en Autriche le premier fils d'Amalie : Sigismund, Schlomo (nom juif).En octobre 1857 Julius voit le jour mais il meurt six mois après alors que Sigmund n'a pas encore deux ans. La mère de Freud venait de perdre un mois avant la naissance de Julius son propre frère Julius et ce double drame a certainement été difficile pour la famille. Mais Sigismund avait une « bonne », Resi Wittek (Monika Zajic?) qu'il investissait et qui s'occupait beaucoup de lui. Elle l'emmenait à l'église catholique, lui racontait des histoires, probablement en tchèque mais elle lui apprenait également la vie … et Freud lui même en témoigne en des termes qui ne demandent qu'à être traités par le fantasme, aussi bien par celui de Freud que - si nous le voulons bien - du notre.Resi Wittek constitua pour Freud une authentique figure d'altérité. En janvier 59 Rési fut accusé de vol et disparaissait pour toujours et de façon inexpliquée pour Sigismund de la maison.Sigismund n'a que trois ans quand son père fait faillite (figure paternelle affaiblie). La famille, pas riche, nicht Reich (aussi : l'Empire, pas tout à fait au centre de l'empire), décida alors d'intégrer Vienne, la capitale du Reich, une ville qui dès lors prendra une dimension essentielle dans la vie de Sigmund, Schlomo. La famille grandissait, s'enrichit avec cinq filles (Anna, Rosa, Mitzi, Paula et Dolfi) dix ans après Sigismund. Sigismund se savait aimé par son père, son papa. A sa naissance, Jakob avait écrit quelques lignes dans sa bible Philippson, tel qu'il l'avait également fait lors du décès de son père Schlomo mais il ne l'a fait pour aucun de ses autres enfants. Petit, Freud appréciait lire cette bible avec son père Jakob. Il semblerait qu'il aurait particulièrement aimé l'histoire de Joseph, enfant de Jakob (Genèse, 1.livre de Moïse) : vendu par ses frères jaloux aux Égyptiens, Joseph deviendra un homme riche et doté de pouvoir qui guidera sa famille lorsque la famine frappe la terre, et fit venir les enfants d'Israël en Égypte – comme le faisait dans l'autre sens Moïse qui conduisait les enfants d'Israël hors d’Égypte.Et - ce que je n'ai pas dit jusque-là : Jakob savait interpréter les rêves! Il est alors indéniable que l'histoire de la bible, l'histoire du peuple égyptien et du peuple juif a laissé beaucoup de traces dans l'œuvre freudienne. Dans les lettres à Fliess il nomme la Traumdeutung : le livre égyptien. L'étranger égyptien est-il autre, de l'autre côté du mur, ennemi et amour, possible identification narcissique ou bien Autre altérité, ouvrant la voie à une possible ascension, au dépassement, à une source de désir ? Comment interpréter l'amour que Freud portait à ses pères si ce n'est pas en étudiant Lacan, en suivant les indications de Lacan.Quand Freud écrit cette fameuse lettre à Fliess du 11 février 1897 … « Malheureusement mon père était un de ses pervers, il est cause de l'hystérie de mon frère (dont les symptômes sont dans l'ensemble des processus d'identification) et de certaines de mes soeurs cadettes. La fréquence de ce phénomène me donne souvent à réfléchir. » Et quand le 21 septembre de la même année il corrige : « Je ne crois plus à ma neurotica (théorie des névroses)... dans chacun des cas, il fallait accuser le père , et ceci sans exclure le mien, de perversion, … une telle généralisation des actes pervers commis envers des enfants semblait peu croyable .... La conviction qu'il n'existe dans l'inconscient aucun indice de réalité de telle sorte qu'il est impossible de distinguer l'une de l'autre la vérité et la fiction investie d'affect. C'est pourquoi une solution reste possible, elle est fournie par le fait que le fantasme sexuel se joue toujours autour des parents. » N'est-ce pas justement-là qu'il souligne sa fidélité au nœud à quatre, à la réalité psychique, voire la nécessité pour lui de passer par le complexe d'Oedipe, que Charles Melman a rebaptisé complexe de Moïse suite à L'Homme Moïse et le monothéisme qui constitue à ses yeux « la correction apportée au complexe d’Œdipe puisqu’il introduit là le fait que le sujet est coupé non seulement de son objet (la coupure irréductible entre l'ancêtre mort et les fils) mais de son idéal». Et pourtant, si dans un nœud à trois, ce qui lie l'effet de sens au réel de l'effet de sens, ce qui a-borde le trou qui sépare l'un de l'autre, le réel du réel de l'effet de sens, est constitué par le Réel qui passe en deux points au-dessus du symbolique, alors, Freud ce réel de l'effet de sens, ce qui porte au-delà de toute interprétation, il ne peut s'en servir.Freud ne peut s'en servir car il a construit son œuvre sur le Nom-du-Père, celui de la religion (aurait-il pu faire autrement ?) mais il a su interroger le père étranger, celui de la dualité afin d'introduire du père, un père Autre, Altérité, mais aussi Imaginaire, Réel et Symbolique tour à tour...accroché à, engluée dans son complexe d'Oedipe, complexe de Moïse.N'est-ce pas avec ce pas (équivoque) du Réel, du réel de l'effet de sens, que Lacan reprend dans ses derniers séminaires la question de la fin de la cure, dépasse la butée freudienne, se passe donc du roc de la castration, complexe d'Oedipe ou réalité psychique tout en se servant de ses lectures de Freud ? Le nouage auquel il nous invite est le résultat d'un passage de la consistance d'une réalité psychique, celle des papas chez Freud, à l'ex-sistence du Réel.

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