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Qu'est ce qu'une fille a à attendre de son papa ?

FANELLI Cristiana
Date publication : 19/06/2014
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'Hiver 2013

 

A partir de là on peut saisir toute l’importance qu’un papa garde pour sa fille, l’attention extrême qu’elle lui réserve quand il parle d’elle ou des autres femmes, quand il la regarde ou regarde les autres. Ces derniers éléments peuvent résonner en elle comme une invitation à se faire Autre. Tous les grands cas cliniques freudiens, autant que notre expérience de cliniciens, nous montrent jusqu’à quel point l’apprentissage de la féminité et du corps propre advient à la fille sous l’incidence de papa – incidence qui touche aussi à la question délicate de la structuration du fantasme féminin.

De même, un papa est l’homme réel qui permet au « désir de la mère » de prendre corps, c’est-à-dire l’homme député à organiser la toile toujours complexe de l’insatisfaction de la mère en tant que femme. Si je dis « désir de la mère » c’est pour rendre toute sa valeur structurale à la présence de cet autre personnage de la scène familiale.

J’ai choisi d’approcher le lien entre une fille et son papa par le biais controversé de la « sortie féminine de l’Œdipe ». D’autre part la question « Qu’est-ce qu’une fille a à attendre de son papa ? » n’est concevable qu’à l’intérieur d’un scénario où l’Œdipe (au sens freudien) est mis en place. Selon Freud, à la sortie de l’Œdipe une fille aboutit au désir inconscient d’avoir un enfant du père (amour pour le père en tant que détenteur du phallus symbolique), à la rivalité envers la mère ; d’où le début d’une pérégrination qui la conduira un jour à réaliser son destin de femme dans la maternité : « devenir mère » en tant que savoir faire avec l’indépassable envie du penis, fil rouge où une fille se tient pour sortir de l’Œdipe. Voilà le petit labyrinthe théorique édifié par Freud où il a été confronté à plusieurs paradoxes. Il faut rappeler qu’entre le 1919 et le 1925 la position freudienne sur la question de la féminité se réoriente, en passant d’une conception du complexe parental de la fille (bien illustré dans le cas de Dora) à une conception assez différente qui se déplie en trois textes : Un enfant est battu (1919), Psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine (1920) etQuelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre le sexes (1925). A partir de là la voie est frayée pour les dernières élaborations freudiennes. Il s’agit d’une suite de textes pointés par le mot « énigme » (mot que Freud réserve volontiers au féminin) et où il se heurte à des impasses. Le fantasme Un enfant est battu a son point de départ dans l’attachement d’une fille pour le papa et, par conséquent, dans la rivalité avec la mère. Il est donc entièrement bâti sur le rapport au père et sur la culpabilité qui résulte de cet amour incestueux[1]. Le fantasme dont nous parle Freud articule une grammaire de la douleur qui souvent se tapit au cœur de la relation d’amour entre fille et papa, puisque entre eux il y a quelque chose de structuralement manqué, dont le fantasme porte la marque. Mais – comme nous le savons bien – chez Freud tout subtil effort d’élaboration aboutira néanmoins sur une impasse : la sortie de l’Œdipe pour une fille étant caractérisée par le complexe de masculinité[2].

Le cas de « la jeune homosexuelle » dénoue en effet l’impasse recelée dans le fantasme : la perversion comme sortie de l’Œdipe. Freud y montre que celle-ci n’est pas simplement dérivée de la fixation au père, mais s’appuie sur une fixation amoureuse antérieure : celle à la mère. L’amour de la fille pour le père recouvrerait pourtant celui originel pour la mère[3].

Plus que tout autre, le cas de la jeune homosexuelle illustre bien les dangers d’une attente malheureuse, ou du malheur de l’attente : celle d’une fille quiattendait d’avoir un enfant de son papa. Il nous conduit au cœur le plus critique du parcours féminin en nous permettant de saisir les difficultés qui relèvent de la fragilité symbolique propre à une femme confrontée à un corps qui manque, sans qu’elle puisse trouver un signifiant à mesure de le symboliser, c’est-à-dire de relier son corps à un univers symbolique. Nous connaissons la surprise du garçon confronté au trou du corps féminin : ou bien il nie l’absence de l’organe ou bien il craint de n’être châtré, toute hypothèse étant fondée non pas sur l’absence ou la différence, mais sur une présence éventuellement cachée (une fois de plus nous pouvons vérifier la difficulté d’organiser la pensée à partir d’un trou), tandis que la fille est supposée être attirée par l’évidence De l’organe mâle, qu’elle envie et qu’elle désire.

L’histoire de la jeune homosexuelle est mystérieuse, riche en questions qui ne cessent de réanimer la discussion parmi les psychanalystes. Qu’il suffise de rappeler les aperçus offerts par le cas sur lesabîmes de l’amour : la transformation de l’amour pour le père en un défi (voir déni) figé dans ses nuances de haine ; la déception, source du reproche adressé au père, qui produit une identification massive au père imaginaire, de sorte que toute la vie amoureuse de la jeune patiente devient une démonstration adressée au papa de la façon dont il faut aimer une femme (c’est-à-dire pour ce qu’elle n’a pas, pour le manque qui est au-delà d’elle). Amour ravageant parce que accordé à la frustration, mécanisme psychique tenace qui fige l’amour dans le domaine d’un dommage imaginaire (ce puissant vecteur d’une demande d’amour repliée sur elle-même, ne visant qu’à la répétition d’une quête infinie puisqu’il lui est impossible de rencontrer son objet, ou un objet différent du dommage qu’elle dessine). Et il ne faut non plus oublier l’incidence dans cette histoire du lien primitif à la mère qui ordonne la toile des identifications haineuses de la jeune femme – parcours accidenté, marqué par le changement de la position sexuée de la fille, aboutissant au passage à l’acte centré sur le mot niederkommen.

Le changement radical de la position sexuée de la patiente se produit au diapason de son désir inconscient d’avoir un enfant de son propre père, au moment juste où elle se trouve réellement confrontée à la contingence d’une grossesse : celle de sa propre mère qui a un enfant du père. Sa mère, et non elle. La grossesse déçoit les attentes de la jeune fille vis-à-vis du papa et en bouleverse la position sexuée. Pourquoi n’a-t-elle pas exacerbé sa rivalité envers la mère ? Pourquoi n’est-elle pas renvoyée à son propre manque à elle ? Pourquoi n’a-t-elle pas accru son désir de recevoir un enfant d’un homme ? L’attente d’être aimée par son papa et le désir d’avoir un enfant de celui-ci, font place à l’amour pour des femmes « couleur mère », que la jeune homosexuelle aime de façon mâle, se faisant leur chevalier servant. C’est ainsi que le signifiant « mère » viendra ponctuer chaque tournant du parcours, d’un trajet qui se fait bien Réel au moment d’une promenade fatale : elle se promène avec sa Dame devant sa propre maison, son papa descend et adresse à sa fille un regard furieux qui provoque le refus de la Dame. Tout arrimage identificatoire perdu, réduite au rang d’objet a, la jeune femme se laisse tomber. Le mot allemand niederkommen, tomber, garde un chiffre secret : accoucher. Quelle lecture peut-on donner de ce passage à l’acte ? Est-ce que celui-ci nous permet de mesurer l’impact réel produit par une déception amoureuse, imaginaire chez une femme ? Accouchement réel d’un coté, avortement, expulsion de sa position subjective féminine de l’autre? On connait bien l’interprétation freudienne : désir de punir la mère, à qui elle s’était identifiée et qui aurait dû mourir au moment de l’accouchement... Je cite Lacan : « Ce n’est pas l’objet incestueux que celle-ci choisit au prix de son sexe ; ce qu’elle n’accepte pas, c’est que cet objet n’assume son sexe qu’au prix de la castration. Ce n’est pas dire qu’elle renonce au sien pour autant : bien au contraire dans toutes les formes, même inconscientes, de l’homosexualité féminine, c’est sur la féminité que porte l’intérêt suprême ».

Quelles sont les questions que le cas de la jeune homosexuelle nous permet de recouper?

1) Celle de l’attente imaginaire : si l’attente de « recevoir un enfant du père » (attente qui pour Freud est l’index d’une évolution normale de l’Œdipe chez la fille) reste imaginaire (c’est-à-dire liée au papa) elle peut devenir l’antichambre d’une frustration et déplacer l’intérêt de la fille de son propre manque à la complétude du corps maternelle, ou bien à la possibilité d’une jouissance toute féminine. Le fantasme de la mère phallique, ou celui de LA Femme, va alors surgir ce qui est susceptible de faire tomber toute attente de recevoir le phallus de la part d’un homme (déni du manque).

2) Celle de l’impact de la dimension phallique : avec Lacan nous pouvons dire que, chez une fille, l’enjeu de l’Œdipe c’est l’impact de la dimension phallique.Impact est un mot qui soulève la question des outils symboliques par lesquels une fille peut appréhender les énigmes du corps, le manque appris par la mère et transmis par ses insatisfactions, ses absences, outre le fait d’être de même réellement inscrit sur son propre corps. Du trou du corps aux manques du discours qui l’entoure... D’où la prévalence chez la fille de la frustration et de la privation, dont nous a à maintes reprises parlé Charles Melman.

Voilà le Réel féminin où la jeune homosexuelle nous conduit. Son cas éclaircit les dérives auxquelles une femme est exposée pour des raisons de structure.

En effet Lacan encadre la féminité dans la problématique d’un être pas-toutphallique, pas-tout assujetti à la Loi de la castration symbolique : « Il faudra admettre – nous dit-il – que l’essence de la femme ce ne soit pas la castration » en décelant dans la division quant à la jouissance la spécificité de sa subjectivité (faut-il l’entendre comme la traduction en terme de structure de la bisexualité dont Freud nous avait jadis parlé?). Le paradoxe étant que le lieu de l’Autre est mis en place par la castration symbolique !

La question de la castration symbolique rejoint aussi la question du corps : il n’y a pas dans l’Autre le signifiant capable de relier tout son corps au langage, au discours. Ce qui permet à Lacan de dire que « dans son corps, une femme estpas-toute comme être sexué », et encore : « quelque chose de sa nature est exclu des mots », « quelque chose échappe au discours ». S’il est vrai que le processus de sexuation échappe au destin anatomique, néanmoins la référence au corps réel en tant que lieu d’une jouissance pas-toute symbolisable demeure. Donc une forme d’existence symbolique qui touche au corps, d’où la remarque de Lacan : « elle éprouve une jouissance énigmatique qui quelque part la fait absente d’elle-même, absente en tant que sujet ».

On voit donc que l’abord de Lacan déplace la question de l’identité féminine (être mère, par exemple) à celle de la jouissance féminine, son discours étant moins centré sur la revendication que sur la division introduite chez la fille par le phallus. Pourrait-on situer ici la prééminence de la recherche, de la demande d’amour chez une femme ? En tant que tentative de borner son propre trou par le biais de l’amour ? Aspiration à devenir « une » qui répond aussi à l’exigence que son corps tienne ?

Les impasses et les incertitudes auxquelles se heurte la théorie freudienne relèvent du fait que la créature issue de cet étrange seuil psychique manque d’une identité symbolique susceptible de l’assurer de son sexe. A la sortie de l’Œdipe une fille doit accepter le manque d’un signifiant de son sexe, assumer le Réel où demeure son être. Il faut partant attribuer toute recherche de LA Femme à la difficulté, voire au refus des femmes d’assumer leur propre manque d’inscription qui les voue au jeu phallique de la mascarade, au caprice du partenaire et induit l’incertitude de la limite qu’elles doivent continuellement à nouveau définir à chaque rencontre sexuelle, au fur et mesure de leurs partenaires. Voilà de quelle façon, une fois assumé l’échec freudien à appuyer le devenir-femme sur la structure de l’Œdipe féminin, Lacan va réécrire le mythe œdipien en termes de structure.

Pour revenir à mon point de départ, c’est-à-dire à la relation entre une fille et son papa, on peut donc supposer que c’est la fragilité symbolique propre à une femme qui met en avant la figure du papa. Ce qu’une fille rencontre avec son papa c’est toujours le désir d’un homme, et donc sa façon à lui de mettre en place le lieu de l’Autre. Qu’elle puisse l’assumer c’est un choix, son choix à elle ; tandis que de l’inviter à le faire, en anticipant sa place de femme, c’est peut-être l’enjeu de sa relation au papa.



[1] Ainsi, dans la première phase du fantasme, « être battu par le père » signifie « être déchu » de son amour, tandis que dans la deuxième phase du fantasme « être battu par le père » signifie être l’élue d’un amour qui ne peut se manifester qu’en payant un tribut à la culpabilité, de la sorte que l’amour incestueux reste voilé et la punition peut être infligée. Les deux premiers temps du fantasme sont par conséquent l’expression de l’attachement œdipien de la petite fille à son papa.
[2] Je cite : « Lorsqu’elles se détournent de l’amour génital incestueux pour le père, les filles rompent le plus facilement du monde avec leur rôle féminin, donnent vie à leur complexe de virilité, et désormais ne veulent être que des garçons ».
[3] On peut bien rappeler que Lacan à l’époque de Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine s’est lui aussi interrogé sur ce point. Je cite : « Convient-il d’interroger si la médiation phallique draine tout ce qui peut se manifester de pulsionnel chez la femme, et notamment tout le courant de l’instinct maternel ? Pourquoi ne pas poser ici que le fait que tout ce qui est analysable soit sexuel, ne comporte pas que tout ce qui est sexuel soit accessible à l’analyse ? ».

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