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Le joueur est-il soumis à l'automatisme de répétition ?

Date publication : 19/06/2014
Dossier : Dossier de préparation du Séminaire d'hiver 2013

 

Cette notation clinique sûre soulève deux questions. Si les psychanalystes ne rencontrent que rarement dans le cadre de la cure les “vrais” joueurs, à quel titre peuvent-ils en parler ? Ce point mérite d’être relevé comme une objection sérieuse, même si elle n’a arrêté ni Freud ni Lacan. La deuxième question concerne les raisons qui pourraient expliquer le refus qu’oppose le joueur à traiter son engagement inconditionnel dans le jeu, au détriment de tout autre, comme un symptôme. Peut-on avancer qu’au moins une raison tient à ceci qu’effectivement dans le jeu, aucun sujet ne se trouve engagé, sinon le sujet d’un pur déterminisme, d’une pure combinatoire symbolique ? Le joueur se trouverait ainsi en position de ne pouvoir véritablement prendre à son compte, subjectiver la passion dont il jouit ; il s’agirait alors moins d’un refus de sa part que d’une impossibilité. À considérer la question dans cette perspective, il semble non seulement possible, mais fort bienvenu, qu’un psychanalyste tente de rendre compte du statut du joueur même s’il ne rencontre que rarement ou latéralement, dans certaines cures, cette problématique du jeu.

La contribution principale de Freud sur la psychopathologie du joueur, « Dostoïevski et le parricide », est à cet égard exemplaire puisqu’il ne prend aucunement appui sur sa pratique pour traiter de la question, mais exclusivement sur des contributions littéraires, romanesques ou biographiques. Comme cela a été évoqué ce matin par Marc Morali et Jean-Louis Chassaing, cet article de Freud mérite notre attention critique. Grâce à Lacan, il paraît néanmoins possible de le lire sans être nous-mêmes parricides, c’est-à-dire sans rejeter l’apport de Freud sur cette question du joueur à partir de ce que fut chez Dostoïevski la passion du jeu.

Malgré certains préjugés manifestes ou certaines interprétations qui peuvent nous paraître forcées, plaquées, voire sauvages, Freud semble pourtant soulever dans ce texte les vraies questions concernant la passion du joueur. Sa thèse est simple : « Si la passion du jeu, avec les vaines luttes pour s’en détourner et les occasions qu’elle offre à l’autopunition, constitue une répétition de la compulsion d’onanisme, alors nous ne serons pas surpris que, dans la vie de Dostoïevski, elle occupe une si grande place ».[1] N’y a-t-il pas lieu de repérer en effet dans la masturbation masculine, le paradigme du refus d’abandonner la jouissance de l’instrument, de l’objet, au profit de la jouissance sexuelle proprement dite ? Cette thèse de Freud ne vient-elle pas s’inscrire dans la même logique que celle qui a fait dire à Lacan que ce qui constitue la passion du joueur, c’est de s’engager dans cette situation réglée qui est celle du jeu, où la mise, l’objet perdu au départ, est susceptible d’être récupéré ?

La thèse de Freud semble également pouvoir rendre compte de deux éléments qui ont été relevés dans le « Que sais-je ? » écrit par Marc Valeur et Christian Bucher sur Le jeu pathologique :

- la prédominance du sexe masculin (80%) chez les joueurs de casino ;

- l’apparition, ou la réapparition fréquente à titre de symptôme, chez les joueurs devenus abstinents grâce à certaines thérapies, d’une masturbation plus ou moins compulsive.

Ceci pose le problème de la différence du rapport entretenu à ce fameux objet viril, selon qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Pour un homme, la condition de la jouissance sexuelle c’est l’abandon de la jouissance directe de cet objet. Ce qui ne serait pas le cas pour une femme puisque cet objet peut venir fonctionner au titre d’objet de son désir, dans la mesure où il vient en position d’être “autre” à elle-même. Pour que cet objet, chez un homme, devienne “autre” et qu’il puisse servir à la jouissance sexuelle, il convient que le sujet passe par un défilé symbolique que l’on appelle castration et dont Pierre-Christophe Cathelineau nous a rappelé qu’elle est étroitement dépendante de la façon dont le Nom-du-Père est susceptible d’intervenir.

Cette relation étroite entre la masturbation et le jeu repérée par Freud, sera reprise autrement par Lacan lorsqu’il nous propose de considérer que le secret du joueur consiste à se soumettre à un système symbolique, la combinatoire qui organise nécessairement n’importe quel jeu de hasard, d’où le sexuel se trouve exclu ; système susceptible de produire un savoir sans trou duquel est évacuée, avec le sexuel, la dimension de la vérité. La question se pose alors de savoir si nous avons affaire avec le joueur, à la dimension du désir ou à la dimension de la jouissance, d’une jouissance en plus de la jouissance phallique ; à un plus-de-jouir qui serait celui de l’objet susceptible d’être récupéré après avoir été misé, c’est-à-dire perdu. Lacan était tout à fait sûr de ce qu’il avançait et s’il a pu utiliser la catégorie de l’universel lorsqu’il évoque “le” joueur, c’est que, comme pour “le” riche ou “le” saint, son statut est repérable en termes structuraux, dans un rapport déterminé à l’objet a, ici la mise. L’approche structurale du statut du joueur permet de nous mettre à l’abri de ce qui serait une typologie du joueur, qu’elle soit sociologique ou psychologique.

Dans « Dostoïevski et le parricide», Freud souligne également la relation entre le jeu et l’écriture, ou plus précisément entre la perte au jeu et la production littéraire, la levée de l’inhibition au travail chez Dostoïevski. Il s’appuie principalement sur le témoignage perspicace d’Anna Grigorievna, la seconde femme de l’écrivain, dont il cite un passage des Souvenirs publiés en 1923 : « Il restait à la table de jeu jusqu’à ce qu’il ait tout perdu, jusqu’à ce qu’il soit totalement ruiné. C’est seulement quand le désastre était tout à fait accompli qu’enfin le démon quittait son âme et laissait la place au génie créateur ».[2] Freud précise: « Quand le sentiment de culpabilité de Dostoïevski était satisfait par les punitions qu’il s’était infligées à lui-même, l’inhibition au travail était Levée et il s’autorisait quelques pas sur la voie du succès. »[3] Est-il possible de reformuler cette relation étroite entre le jeu, la masturbation et l’écriture, en avançant :

- d’une part, que la perte au jeu, le “tout perdu“, le “totalement ruiné”, interviendrait ici comme un équivalent du refoulement, de ce qui viendrait faire bord, limite ;

- d’autre part, que la production littéraire, la jouissance de la lettre dans l’écriture, serait à repérer comme un équivalent du retour du refoulé, une jouissance de l’objet privé, de l’objet idiotique voire idiomatique.

Afin d’avancer sur cette question il est nécessaire de relever quelques éléments de la biographie de Dostoïevski, en plus de ceux qui l’ont été par Freud dans son article ; ils concernent le statut de la relation de l’écrivain avec les femmes et en particulier celle qu’il a entretenue avec Anna Grigorievna, Ania, sa deuxième épouse, plus jeune de vingt six ans, rencontrée dans des circonstances tout à fait singulières. Fin Septembre 1866, il restait trois mois à Dostoïevski pour terminer Crime et châtiment, ce qui lui paraissait suffisant. Pourtant l’écrivain avait accepté de signer avec son éditeur Stellowski, un contrat draconien qui l’engageait formellement, en plus de Crime et châtiment, à rendre au plus tard le 1er novembre de la même année 1866, pour une somme insignifiante, un roman encore inédit comprenant au moins dix feuilles d’imprimerie de grand format ; s’il ne remplissait pas cette condition, l’éditeur aurait le droit de publier gratuitement et comme bon lui semblerait pendant neuf ans tout ce que Dostoïevski écrirait sans lui verser aucun émolument. A. Milioukov rapporte dans ses Souvenirs[4] l’échange qui eut lieu entre les deux amis :

« - Écoutez, dis-je, vous ne devez pas vous réduire vous-même à l’esclavage à jamais. Il faut trouver une issue à cette situation.

- Quelle issue ? je n’en vois aucune.

- Attendez, poursuivis-je ; il me semble que vous m’avez écrit de Moscou que vous aviez un plan de roman tout prêt ?

- Oui mais je vous dis que je n’ai pas encore écrit une seule ligne ».

Dostoïevski refuse la proposition de Milioukov de superviser l’écriture en commun du roman par quelques amis qui se seraient divisés le travail. Milioukov lui fait une autre proposition :

« - Alors prenez un sténographe et dictez-lui vous-même tout le roman. Je pense que vous aurez le temps de le finir en un mois.

Dostoïevski réfléchit, arpenta de nouveau la pièce.

- C’est une autre affaire, je n’ai jamais dicté mes oeuvres, mais je peux essayer... Merci ; il est indispensable de le faire, bien que je ne sache pas si j’y arriverai. Mais où prendre un sténographe. Vous en connaissez un ?

- Non mais ce n’est pas difficile à trouver. »

C’est ainsi qu’une jeune fille de 20 ans, Anna Grigorievna Snitkina, se présenta le lendemain matin au domicile de Dostoïevski. Un roman-sténogramme de dix feuilles d’imprimerie, Le joueur, avec comme sous-titre « Notes d’un jeune homme », sera écrit sous la dictée et rendu à l’éditeur en vingt six jours. C’est immédiatement après cette expérience commune que Dostoïevski demandera en mariage Anna Grigorievna.

Il convient de rappeler que le roman, dont le projet proprement dit remonte à 1863, prend appui sur l’expérience que l’écrivain a eue du jeu, notamment pendant un long voyage en Europe en compagnie d’Apollinaria Souslova, sa maîtresse, au cours duquel il joua passionnément dans les casinos de villes d’eau allemandes et où il perdit tout. “Partout et en tout je vais jusqu’aux extrêmes. Toute ma vie j’ai dépassé les limites” note-t-il. De manière significative, deux mois après son remariage, Dostoïevski partira à l’étranger avec sa nouvelle femme où il jouera à nouveau dans les mêmes lieux jusqu’à la ruine.

À considérer la façon dont l’auteur du Joueur a été amené à mettre en balance à chaque fois une femme avec sa passion du jeu, la question se pose de savoir si le joueur ne se propose pas d’éviter dans le jeu, l’impossible rapport avec “La” femme et les impasses qui en découlent nécessairement dans la relation avec une femme. Dans cette perspective, un fait mérite d’attirer notre attention : au terme de ce long périple en Allemagne et en Suisse, juste avant son retour en Russie, Dostoïevski sera définitivement “guéri” de sa passion du jeu, de ce “mirage maudit”, de cette “tentation” : “une grande chose s’est accomplie en moi, la hideuse fantaisie qui me tourmentait depuis près de dix ans a disparu” écrit-il à sa femme le 28 avril 1871. Il ne jouera en effet plus jamais.

Contrairement à Apollinaria Souslova (la “Pauline” du roman), la chère Ania a accepté de son mari à peu près tout (les mensonges, la misère, les bijoux en gage...) ainsi qu’en témoigne le contenu de son journal paru en 1973. Contrairement aux Souvenirs parus en 1923 qui n’en étaient que la transcription partielle et hagiographique destinée au public, le Journal [5] d’Anna Grigorievna Dostoïevskaïa, paru en 1973 comprend l’intégralité de ses carnets intimes écrits en sténo et chiffrés, car voués à rester secrets. Ne convient-il pas de poser la question de savoir, au-delà de la soumission apparente de l’épouse, quelle fonction Ania a pu jouer pour son mari, en acceptant la place du scribe, puis de la rédactrice au quotidien de la chronique de leur vie commune ? Peut-on avancer qu’en donnant corps littéral au symptôme de Dostoïevski, elle a fait “jouer” une version du Nom-du-Père qui lui aurait permis de se séparer de l’objet dont la perte refusée fait la passion du joueur ?

N’y a-t-il pas chez le joueur une tentative en effet parricide, à entendre moins comme un voeu de mort s’adressant au père de la réalité que comme un fait de structure, c’est-à-dire une tentative, limitée au temps du jeu, de se passer du Nom-du-Père ? Le Nom-du-Père ex-siste en effet au symbolique. Si l’on se réfère au noeud borroméen à quatre ronds, c’est le Nom-du-Père qui vient nouer le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel. Le joueur ne tente-t-il pas de refuser, de mettre en suspens le Nom-du-Père pour s’assurer une maîtrise imaginaire qui soumettrait la combinatoire purement symbolique qui est au fondement du jeu et qui permettrait une abolition de la dimension du Réel, ici le hasard. Dans l’ « Adolescent », Dostoïevski écrit : « Je suis persuadé jusqu’à présent que dans le jeu de hasard, si l’on est doué d’un caractère assez calme pour conserver toute sa finesse d’esprit et de calcul, il n’est pas possible de ne pas surmonter la brutalité du hasard aveugle et de ne pas gagner... »

Une question se pose néanmoins qui concerne le caractère problématique de la guérison de la passion du jeu chez Dostoïevski. C’est en effet à la suite de l’arrêt du jeu et de son retour en Russie qu’il s’engagera publiquement dans le débat littéraire, social et politique à travers Le journal d’un écrivain où il témoignera explicitement et durablement de ses positions nationaliste, populiste, slavophile et antisémite, c’est-à-dire d’un rapport idéalisé au père ancestral qui ne se démentira plus. C’est d’ailleurs ce que Freud lui reproche et en particulier sa soumission complète au Tsar, au Petit Père : « Après avoir mené les plus violents combats pour réconcilier les revendications pulsionnelles de l’individu avec les exigences de la communauté humaine, il aboutit à une position de repli, faite de soumission à l’autorité temporelle aussi bien que spirituelle, de respect craintif envers le Tsar et le Dieu des chrétiens, d’un nationalisme russe étroit, position que des esprits de moindre valeur ont rejointe à moindre frais. C’est là le point faible de cette grande personnalité. »[6]

Un autre élément mérite d’être pris en considération à l’appui de la thèse freudienne sur le joueur : la formulation que Lacan utilise dans le séminaire Encore, lorsqu’il avance que “la masturbation c’est la jouissance de l’idiot”[7]. Il est tout à fait remarquable que ce soit pendant la période qui suit immédiatement la parution du Joueur, au cours de son voyage de noces, que fonctionne pour Dostoïevski la logique d’alternance relevée par Freud, entre la frénésie du jeu et l’écriture de son nouveau roman, en l’occurrence L’idiot. La question de savoir si le personnage d’Alexeï Ivanovitch dans Le joueur n’est pas la préfiguration de celui du Prince Mychkine dans L’idiot, puisque ce qui semble les caractériser tous les deux, c’est la remise en cause de la jouissance phallique, de la jouissance commune, au profit d’une jouissance “privée”, “idiote”, au sens étymologique du mot.

En conclusion, la tentative du joueur peut être repérée, semble-t-il, comme une tentative vaine de sortir de la logique de l’automatisme de répétition, c’est-à-dire de la logique du symptôme, du défaut de rapport sexuel. C’est en ce point que le joueur interroge les psychanalystes : existerait-il une possibilité qui ne condamnerait plus à se contenter de jouir du symptôme que constitue l’automatisme de répétition et de n’avoir accès à l’autre sexe que par l’intermédiaire du phallus ?

En tout cas, ainsi que le rappelait Stéphane Thibierge ce matin, il parait important de maintenir ouverte la dimension du jeu dans une communauté d’analystes, à entendre comme la possibilité de remettre en jeu ce qui peut être supposé de maîtrise au psychanalyste afin qu’il puisse prendre le risque de produire un objet, celui de son travail, sans savoir au départ s’il sera reçu dans la dimension de la répétition ou d’une certaine nouveauté.

Texte publié dans l’ouvrage Jeu, dette et répétition. Les rapports de la cure analytique avec le jeu, coordonné par Christian Bucher, Jean-Louis Chassaing et Charles Melman, ALI, 2005

Claude Landman


[1] Freud S., « Dostoïevski et le parricide », in Résultats, idées, problèmes, Tome II, Paris, PUF, 1984, p.179 [2] Ibid., p 176[3] Ibid., p 176[4] Grossman L., Dostoïevski, Paris, Parangon, 2003, pp 334-335[5] Grigorievna Dostoïevskaïa A., Journal, Les carnets intimes de la jeunefemme de Dostoïevski, Paris, Stock, 1978.[6] Freud S., Ibid., p 162.

[7] Lacan J., Séminaire XX, Encore, Le Seuil, Paris, 1975, p 75

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