Accueil

 

Le Complexe de Moïse

Date publication : 19/06/2014
Dossier : Dossier de préparation du Séminaire d'hiver 2013

 

Il y a donc dans le complexe d’Œdipe une entrée dans l’erreur, ne serait-ce qu’en ceci : le complexe d’Œdipe n’organise en rien la subjectivité dans le rapport du sujet à l’idéal. Il y a toujours une limite infranchissable entre cet idéal et lui. La coupure qui sépare le sujet de l’objet, cette coupure ne sépare pas moins le sujet de l’idéal.

*

Dans quelle œuvre, dans quel travail Freud aborde t-il ce problème ? Dans un travail qui à mes yeux n’a jamais été saisi comme il conviendrait et qui suscite les plus grandes passions, les plus grandes exaspérations, les plus grandes incompréhensions mais qui fait toujours bavarder, qui fait toujours causer : son ultime travail sur Moïse et le monothéisme qui s’appelle en réalité “L’homme Moïse, roman historique” . Donc qu'on n’aille pas opposer à Freud le fait d’avoir écrit des fariboles, il n’a jamais lui-même évoqué autre chose que l’écriture d’un roman historique.

Le problème est pour nous de savoir pourquoi à la fin de la vie et dans une période aussi difficile puisque ce travail a été commencé pour les deux premiers chapitres à Vienne en 1936 et le dernier à Londres en 1939, pourquoi à la fin de sa vie, il s’est consacré à publier un ensemble d’assertions dont il n’existe aucune validation historique — il n’y en a aucune, la seule qu’il y ait, c’est que “Mose” est un nom égyptien, c’est la seule !

Alors à part ça, vous pouvez vous tourner dans tous les sens et si ça vous amuse en guise de sens, je vous conseille le numéro de 1997 de la Revue d'éthique et de Théologie morale, éditée au Cerf par les soins du Père Durand spécialiste éminent du droit canon. Il a consacré un numéro de cette revue à des débats qui eurent lieu sur Moïse à la revue Passages, et il a été jusqu’à publier une page de moi, et je dois dire que c’est vraiment de l’audace de sa part, il la publie en fin du volume et vraiment séparée des autres, mais enfin ! il le publie quand même. Je suis mis dehors… mais dedans : c’est la figure bien connue de l’extériorité interne. C’est quand même un article qui s’intitule Sur les origines religieuses du national-socialisme et il est évident que c’est assez courageux de publier un travail qui porte là-dessus et interprète le travail de Freud.

Freud ne dit pas seulement que Moïse était égyptien et que les juifs l’ont tué. Il dit bien plus que ça !

Il dit d’abord que le monothéisme était égyptien, que c’est du pharaon Akhenaton qu’il est venu, que d’autre part certaines valeurs du monothéisme telles la justice, le droit, l’ordre, la vérité étaient des valeurs propres à la religion monothéiste imposée par Akhenaton. Il évoque le fait que Moïse qui aurait été un prince égyptien aurait dû quitter le royaume à la mort d’Akhenaton en refusant le retour au polythéisme qui s’est opéré — parce que personne ne trouvait ça amusant, le monothéisme, personne ne trouvait ça très drôle ! Moïse aurait donc refusé le retour au polythéisme ou peut-être se serait senti menacé d’avoir partagé les positions d’Akhenaton ou d’Ikhnaton. Il aurait donc emmené avec lui une population de sémites, une population d’immigrés. Il aurait effectivement été tué par elle d’avoir voulu lui imposer des règles qui n’avaient plus cours dans le royaume.

D’autre part ce groupe qu’il avait sorti d’Égypte se serait trouvé rencontrer sur les bords de la péninsule du Sinaï d’autres populations sémites qui, elles, étaient restées dans cette zone, populations sémites qui partageaient la religion d’un dieu local, “Yahvé”, un dieu des volcans, un dieu de la guerre, un dieu sanguinaire

Et c’est de la fusion de ces deux groupes et de ces deux courants religieux que serait issue la religion hébraïque, une autre figure centrale étant assumée par un prêtre de Jéthro, un prêtre madianite (encore une fois non juif) qui aurait pris le nom de Moïse pour poursuivre l’œuvre du prédécesseur.

Vous voyez que la thèse de Freud est d’un point de vue historique (et chronologique en particulier, car pour rabouter des dates possibles à tout ça, il faut se donner beaucoup de mal !) une thèse extravagante dont l’une des femmes qui participaient au débat et qui figure dans le compte-rendu de cette revue, Madame Christiane Desroches-Noblécourt qui dirige le département des Antiquités Égyptiennes au Musée du Louvre, cette femme avec toute sa science tourne à la dérision les assertions de Freud en faisant remarquer que, elle, elle veut bien… mais que de tout cela, il n’y a pas la moindre trace, que la seule chose qu’il y ait, c’est le nom de “Moïse” qui est indiscutablement un nom égyptien — ce à quoi on peut faire remarquer que si le mythe était vrai, par hasard, c’est-à-dire celui d’un enfant sorti des eaux du Nil et baptisé par la princesse, elle ne pouvait que lui donner un nom égyptien. Elle n’allait pas lui donner un nom hébreu, en plus ! Donc il devait de toutes façons, y compris selon le mythe, avoir un nom égyptien.

Mais le problème, c’est que ce mythe d’un enfant porté par les eaux et sorti des eaux, c’est en général un enfant royal, un enfant princier qui est recueilli, sorti des eaux et élevé par une famille pauvre, la véritable identité royale se révélant plus tard, c’est un mythe très fréquent, un mythe très courant (c’est le cas de le dire…!). Comment accorder une vérité historique à un mythe qui circulait dans la région de façon si aisée !

En tout cas, il y a une espèce de volonté de Freud, à un moment politiquement si critique, de venir casser cette idée d’une possible filiation divine. Autrement dit essayant de montrer par les mythes, le roman que lui-même vient ainsi inventer qu’il y a entre le père mort, entre l’ancêtre mort et les fils une coupure irréductible — ne serait-ce que parce que… cet ancêtre est un Autre. Cette assertion qu’il n’a pu appuyer que sur un roman historique (et non pas des traits de structure qui grâce à Lacan nous sont parfaitement clairs) il l’a faite à ce moment de folie dans l’histoire où tout un peuple venait asseoir, justifier sa barbarie par l’affirmation d’une filiation assurée avec l’ancêtre hypothétique parfaitement inventé de ce “groupe indo-européen”, groupe qui n’a jamais existé, pas plus d’ailleurs que le groupe dit “sémitique” (pure invention de scientifiques, ça n’a jamais existé comme tel). Et donc à ce moment si difficile, venir dire qu’il s’agit là d’un fantasme de filiation et qu’il y a entre le sujet et l’ancêtre une coupure irréductible quoiqu’il fasse parce que l’ancêtre est forcément Autre.

Alors cette altérité, Freud s’emploie à la faire valoir avec les moyens du bord. Il ne peut en faire qu’un étranger, ce qui n’est pas du tout la même chose, évidemment ! S’il n’était qu’un étranger, cet ancêtre, ce serait là chez Freud une position banalement névrotique. Mais la forme même qu’il donne à son récit, cette sorte de déconstruction complète du mythe et pour ensuite introduire, là où il y a monothéisme, cette duplicité constante puisqu’il y a deux peuples, deux dieux, deux Moïse, enfin, là où on croit saisir le monothéisme, lui introduit partout la duplicité, il n’y a pas un, il y a deux…

Cette tentative de Freud, moi pour ma part, je l’interprète avec mes propres moyens comme sa tentative de répondre à la folie qui commençait à exercer son œuvre en Europe au nom de l’affirmation d’une telle filiation, c’est-à-dire la possibilité de rejoindre l’idéal, de l’assumer, de lui donner enfin ses vrais enfants alors que, dit Freud, ce n’est pas possible.

Ce travail de Freud, le plus énigmatique, constitue à mes yeux la correction apportée au complexe d’Œdipe puisqu’il introduit là le fait que le sujet est coupé non seulement de son objet mais de son idéal. Et c’est pourquoi je proposerai d’appeler ‘complexe de Moïse’ ce fait de structure dont, comme on le voit, les conséquences ne sont pas quelconques…

Y compris pour les analystes eux-mêmes ! Puisque non seulement la fin de l’analyse a pu être proposée par les Anglais comme identification à la personne de l’analyste mais vous savez dans l’histoire du mouvement analytique toutes ces guerres entres les élèves, chacun soucieux d’affirmer que le vrai fils, c’est lui. Au point que, comme je l’ai fait remarquer, d’une manière même pas astucieuse, mais tellement vraie, que finalement, ceux qui gagnent, ce sont effectivement les vrais enfants puisqu’ils peuvent se pointer en disant “les plus vrais, c’est encore nous ! Nous alors, nous sommes indubitables, nous, c’est inscrit sur l’état civil, alors vous ne pouvez pas discuter cela ! ”.

*

Le complexe de Moïse mériterait de prendre place dans notre clinique, tout à fait au même rang que le complexe d’Œdipe et je crois qu’il a des conséquences encore plus décisives. Et ceci nous renvoie à ce qui a été très tôt, au fond, cette fascination de Freud pour les antiquités égyptiennes, c’est-à-dire cette prescience chez lui que l’Autre ne parle pas notre langue. L’Autre est peut-être structuré comme un langage mais qu’il ne parle pas notre langue et il y a, sans aucun doute, ce vœu que l’Autre parle notre langue puisque comme ça, on pourrait enfin s’entendre avec lui, on pourrait enfin savoir ce qu’il veut et du même coup ce que nous voulons nous-mêmes…

Ces quelques remarques concernent donc la vie des groupes d’analystes, leur conduite, les engagements propres à chacun. Et peut-être, puisque je me demandais ce qu’est un adulte, peut-être que l’adulte, c’est celui qui accepte ce fait de structure qui est que, au lieu de l’Autre, il n’y a pas de figure dont je puisse me réclamer au titre d’une filiation, ne serait-ce que parce que cet Autre est par définition hétérogène. Hétérogène !

Si Lacan a pu dire cette phrase qui a été très mal comprise, « l’analyste ne s’autorise que de lui-même », c’était pour dire que personne dans l’Autre ne pouvait lui donner d’autorisation à être analyste. Et encore bien moins un père puisque le père, lui, ne se révélait qu’à l’entretien de sa propre instance, de sa propre figure, c’est-à-dire de l’interdit qui lui ménage sa place. Mais il l’a dit pas moins pour le désir…

Il y a un point que je voulais évoquer, que j’ai sauté tout à l’heure et qui concerne la façon de venir entendre Totem et Tabou dans cette histoire. Si le père est là en position d’idéal, et que les fils en sont séparés par une coupure, ce qui est le cas, les fils peuvent s’estimer être tous vis-à-vis du père en position Autre. Ce n’est pas que le père est Autre, mais ce sont les fils qui se vivent comme étant Autres par rapport au père. C’est-à-dire qu’ils se vivent comme féminisés, comme châtrés par le père. De là le mythe de Totem et Tabou : on va liquider Papa et donc après on ne sera plus châtrés. Or ce dispositif, c’est l’Œdipe qui le met en place. Freud a mené ça comme deux attelages différents mais c’est là qu’on les voit se regrouper.

Et Lacan, qui avait quand même une certaine intelligence politique et qui se méfiait beaucoup de ce qui serait cette union des fils, s’employait avec un talent qui lui était propre à introduire entre eux… de solides bisbilles. ça le rassurait. Il faisait ça à titre… prophylactique parce qu’une fois que c’est le genre de force qui est déclenchée, pour l’arrêter, ce n’est pas évident ! Alors il s’employait à croiser les gens, il était, on ne va pas dire machiavélique, il était “politique”. Voilà !

À l’Association, ça ne se pratique pas mais enfin… on verra bien !

*

Donc souvenez-vous, gardez ça dans vos tablettes, le ‘complexe de Moïse’, ne parlez plus du complexe d’Œdipe sans le complexe de Moïse… et vous serez du côté des gagnants !

*

Charles Melman


Espace personnel