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Une voie d'abord lacanienne du tissu social: la tresse subjective et le nouage borroméen de 4 nœuds de trèfle.

JEANVOINE Michel
Date publication : 17/10/2013

 

Une voie d'abord lacanienne du tissu social: la tresse subjective et le nouage borroméen de 4 nœuds de trèfle. Quelques remarques, questions et conséquences.

Michel JEANVOINED'après une intervention faite dans le cadre des journées sur « La topologie à l'épreuve de la clinique », ALI, samedi 7 et dimanche 8 mai 2011.Ce travail concerne un point particulier des élaborations de Jacques Lacan. Celui-ci pourrait apparaître comme fantaisiste, et est même jugé comme tel par quelques-uns. Pourtant si J. Lacan en est amené dans ses développements à ce point c'est tout simplement par le travail de logique qui est le sien et qui le porte: c'est-à-dire ce travail d'invention dont se soutient le savoir. Il s'agit de la chaîne à 4, et de cette chaîne borroméenne à 4 qui noue cette fois-ci 4 nœuds de trèfle. Et dont il nous dit que nous pourrions considérer qu'à 3 personnalités se nouent une 4ème en position sinthomatique et névrotique. C'est le développement de ce travail et cette démarche que j'aimerais examiner avec vous, c'est-à-dire aussi la manière dont J. Lacan se sert de son nœud pour déplier de telles conclusions. Nous pourrions en tirer quelques conséquences dans différents champs. Celles-ci sont nombreuses, importantes, voire inattendues. A ma connaissance peu de travaux se sont intéressés à ce point et seul le travail de Jean Allouch[1], qui relit la thèse de J. Lacan pour en faire une nouvelle lecture en s'appuyant sur ces dernières élaborations, en traite. Si vous aviez connaissance d'autres travaux sur cette question c'est avec plaisir que j'accueillerais ces nouvelles références.Mais pour avancer dans cette question il y a un préalable et pour ce faire je vous propose de suivre le fil de « la commune mesure », par où s'établit la consistance, imaginaire, et tout spécialement celle de son engendrement. Examiner cette question suppose qu'à nouveau nous nous intéressions à la manière dont J. Lacan construit son nœud une toute première fois, à la manière dont il le fait et dont il va s'en servir. Mettre nos pas dans les siens suppose cette attention toute particulière.Et mettre nos pas dans les siens c'est porter notre attention sur le séminaire « ...ou pire ». En effet celui-ci, comme vous le savez, est le séminaire où il invente et nous propose pour la toute première fois l'écriture du nœud borroméen. Ce séminaire vient, dans le parcours de J. Lacan, comme le surgissement d'une ponctuation et d'une conclusion. Et s'en dépose une écriture, celle du nœud borroméen.« Yad'lun », un premier signifiant qu'il fait jouer avec un autre énoncé central dans ce séminaire et avec lequel il nous entraine dans sa démonstration, ou plutôt sa présentation : « Il n'y a pas de rapport sexuel ».- « Yad'lun », mais de quel Un s'agit-il, de quelle nature est-il ? « Yad'lun qui parle » ajoute t-il. C'est du fait d'avoir à faire à ce statut d'être parlant, pris dans la dimension du symbolique, que la question du un se pose et se spécifie. C'est sur ce versant que celui-ci se donne à s'entendre et à se lire.-Et d'autre part cet énoncé « Il n'y a pas de rapport sexuel » ; énoncé directement issu de sa clinique, et pensé comme étant directement l'expression de la fonction phallique. C'est à partir de ce point qu'il engage ce parcours qui le conduit au nœud, plus précisément au nouage.En effet, nous dit-il : «Pas d'un sans l'autre ». Avec ou sans les majuscules. C'est la loi du signifiant. Pas de rapport entre l'un et l'autre, un rapport qui ne peut s'écrire. L'un et l'autre se trouvent dans un rapport de pure disjonction, soit la plus grande des oppositions. Où est donc cet un, cet un en plus déjà là, sinon à le lire comme celui qui fonde cette disjonction radicale. En effet il apparaît que c'est dans le fait, pour les deux termes, de partager cette même disjonction que ce un prend son statut et se propose à une lecture. Un « moins un » à qui il est donné, par sa lecture, consistance de pur trait comptable et qui peut, dès lors, prendre « commune mesure » minimale pour l'un et l'autre. Il ne s'agit pas d'autre chose que prendre en compte la disjonction et de faire entrer, par le comptage, le réel en jeu dans ce qui devient un nouage à trois où la « commune mesure » n'est engendrée et n'est promue que du nouage par ce comptage logique et mathématique. Ceci n'est pas sans faire écho à ce que Lacan avait pu nous dire, il y a bien longtemps, en faisant cette remarque que le sujet de l'inconscient et le sujet de la science étaient identiques. Il apparaît que nous en avons là une illustration et une présentation plus précises. C'est de cette manière que je lis et me sers du nouage, et de cette « fonction nœud » présentée par le nœud à trois. D'ailleurs le terme de « fonction nœud » n'est pas de mon invention mais celle de Lacan et pouvoir y prendre un appui semble très utile. En effet si c'est avec elle et sa mise en jeu que peut se penser l'établissement de la commune mesure avec sa consistance et la prise en compte du réel, celle-ci ne nous présente pas autre chose que l'exercice d'un dire. Il est donc essentiel de se souvenir de ceci: pas de consistance sans que ne se pose la question du dire qui la soutient. La « fonction nœud » nous semble alors essentielle pour suivre à la trace la manière dont les consistances s'établissent, et non plus cette fois-ci dans le seul nœud à trois, mais dans le nœud à quatre ou l'ensemble des chaînes borroméennes.La chaîne borroméenne possède cette propriété singulière de perdre cette propriété borroméenne par le seul fait qu'un quelconque de ses ronds s'ouvre: l'ensemble s'en trouve alors dénoué. De la même manière, et inversement, le nouage judicieux d'un quatrième rond à trois ronds simples dénoués permet l'établissement de la propriété borroméenne dans une chaîne qui devient dès lors borroméenne. Nous avons alors en main une chaîne à quatre qui ne se différencie d'aucune manière de toute chaîne borroméenne à quatre. A ceci près que la voie de sa construction que nous avons choisie, à la suite de J. Lacan, nous donne à prendre en compte une particularité plus spécifique qui l'habite: le nouage de ce rond quatrième est lui-même porteur de cette propriété du nouage. Et dès lors d'où s'établit la consistance? Là où dans le nœud à trois il était possible de repérer son établissement dans le nouage lui-même, ici avec ce quatrième, cette consistance conférée à chacun des quatre ronds trouve sa légitimité dans ce quatrième générateur. Cette remarque a son importance puisque c'est du côté du symptôme, dès lors, que celle-ci tient son statut, c'est-à-dire, comme la clinique nous l'enseigne, d'un point fixe et d'un espace-temps fondateur toujours déjà là et référé à un père: en d'autres termes, ce lieu du A, ici habité, valide l'épaisseur de cette consistance commune donnée aux quatre ronds. Nous pourrions alors soutenir que cette « fonction nœud » trouve, dans le quatrième de ce nœud à quatre, sa présentation. Lacan lui donne d'ailleurs un nom: le Nom du Père. Je me permets de glisser ici cette citation tirée d'une « Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », page 578 : « Pour aller maintenant au principe de la forclusion du Nom-du-Père, il faut admettre que le Nom-du-Père redouble à la place de l'Autre le signifiant lui-même du ternaire symbolique en tant qu'il constitue la loi du signifiant. » Celle-ci trouve ici un écho particulier.Après avoir suivi le fil d'une possible génération de la commune mesure et de la consistance il est devenu possible, dès lors, de s'intéresser au nœud de trèfle et à la chaîne à quatre nœuds de trèfle.En effet, nous propose J. Lacan, pourquoi ne pas concevoir que tout sujet- qui, dans sa subjectivité, relève de la mise en œuvre d'une commune mesure, commune mesure homogène aux trois ronds en continuité- se présenterait dès lors sous la forme d'un nœud de trèfle (NT) ? La question se pose alors de savoir d'où se supporterait cette commune mesure et dès lors sa consistance commune. Nous pouvons alors concevoir logiquement que celle-ci s'établirait d'un rond quatrième; ici NT quatrième, en position « sinthomatique et névrotique ». C'est ce point précis de la démarche lacanienne qui, entre autre, nous intéresse puisqu'il nous donne à entendre la manière dont J.Lacan se sert de ses nœuds et pense la question de la consistance. Dans ce passage de son séminaire « Le sinthome » il revient et prend appui sur sa thèse de 1932 comme si ces éléments de topologie apportaient des éléments de réponse à des questions anciennes et restées en suspens. Dans sa thèse celui-ci interrogeait la « paranoïa dans ses rapports à la personnalité » et il s'estime alors en mesure, dans ce séminaire, de pouvoir soutenir que la simple mise en continuité du Symbolique, de l'Imaginaire et du Réel caractérise la paranoïa avec cette remarque qu'entre paranoïa et personnalité il n'y a pas de rapports puisque c'est la même chose. Cette remarque essentielle déplace les questions et une nouvelle question s'impose : « Si le nœud à trois est bien le support de tout sujet, comment l'interroger ? Comment l'interroger de telle sorte que ce soit bien d'un sujet qu'il s'agisse ». Si la paranoïa est caractérisée par le défaut de la « fonction nœud », comment ce nœud à trois, ce NT, pourrait-il nous donner l'indication que la « fonction nœud » s'y trouve symbolisée et, certes sur le mode de la névrose cette fois-ci, incluse ?C'est là toute l'originalité de cette réflexion.Mais il fallait d'abord démontrer qu'une présentation de trois NT (nœud de trèfle) noués borroméennement était possible et qu'ensuite une chaîne à quatre NT existait. Aidé par Soury et Thomé celui-ci en fait la démonstration sous la forme d'une tresse à huit brins. Une parenthèse est ici nécessaire pour interroger, d'une manière plus générale, la différence de présentation entre nœuds mis à plat et tresse. Celle-ci a son importance puisque la tresse prend en compte les différentes ponctuations propres à faire un nœud borroméen soit une tresse borroméenne par la mise en jeu de l'infini du tressage. Cette première remarque mériterait des développements puisqu'elle met en jeu le temps logique- le temps logique en jeu dans la « fonction nœud ». Mais ici il s'agit d'une tresse construite à partir de quatre NT -présentés eux-mêmes sous la forme de tresse- tressés selon les règles de la borroméenité des dessus et dessous. (Voir schémas). Cette tresse existe et possède toutes les qualités de symétrie propres au nœud à quatre. Et dans une telle tresse, comme dans le simple nœud à quatre, la consistance s'établit à partir du quatrième en position sinthomatique. Il en est de même avec la chaîne à quatre NT et la conséquence en est que la consistance commune à ces trois NT noués à un quatrième s'établit en appui sur ce quatrième. D'où ceci qui s'en déduit: à trois paranoïaques se trouve noué un quatrième terme spécifié, lui, d'être « sinthomatique » de par sa position dans la chaîne et « névrotique »- puisqu'il doit impérativement posséder vive (à la différence des trois autres) cette « fonction nœud ». C'est-à-dire qu'il soit le lieu possible non seulement d'un dit mais d'un dire. Où encore que cette barre sur le A soit assumée. Voici une lecture que je propose de ce passage; et ceci me semble d'une portée considérable. Un grand nombre de questions s'en trouvent alors réouvertes et déplacées. En voici quelques-unes sous la forme de quelques remarques.Une toute première: ce travail de logique et ce maniement des nœuds conduit J.Lacan, de fait, à reposer la question des délires collectifs. En effet un paranoïaque ne va pas sans quelques autres avec lesquels il partage une même consistance si nous prenons au sérieux ce type de nœud. La mise en jeu de la consistance de l'un ne peut qu'avoir des effets immédiats sur les autres NT qui lui sont noués. Il y a là une voie pour donner un statut à ce qui restait jusqu'alors dans notre clinique psychiatrique en suspens: à savoir les travaux de Lasègue et Falret[2] avec la folie à deux, ou mieux encore, avec la simultanéité délirante, les travaux de Régis[3]. Tout ceci mérite d'être réexaminé à la lumière de ces travaux et doit nous rendre attentifs, dans notre clinique, et tout spécialement dans notre travail de présentation clinique, à de nouvelles questions. Parmi tous ces fils à tirer, et si vous le voulez bien, une deuxième remarque. Ce nouage de quatre NT qui noue quatre personnalités n'est-il pas en mesure de formaliser les enjeux de la cure ? Il y a bien longtemps J. Lacan avait parlé de la cure analytique comme étant à concevoir comme paranoïa dirigée. En effet avec ces repères topologiques nous pouvons mieux en saisir le pourquoi. La cure ne consisterait-elle pas à amener un sujet à assumer cette fonction nœud qu'il laissait jusqu'alors à la charge de son analyste ? Nous avons matière à repenser là la question de la fin de la cure.C'est donc aussi toute la question du collectif avec une nouvelle manière de traiter Massenpsychologie : manière déjà présente dans les dernières lignes de son texte sur le « temps logique » mais qui trouve là des appuis plus solides.Pour conclure je dirai que les incidences de ce travail ne sont pas sans concerner la question de tout collectif et donc tout spécialement celui formé par nos associations. Et c'est alors un champ neuf de réflexions et de travail qui s'ouvre en redonnant vie à des textes qui appartiennent à l'histoire de la psychiatrie et en attente d'un peu de considération. Michel Jeanvoine
[1] Jean Allouch, « Marguerite ou l'Aimée de Lacan », E.P.E.L., 29 rue Madame, 75006, Paris.
[2] Lasègue Ch. et J. Falret « La folie à deux ». Archives générales de médecine. Septembre 1877.
[3] Régis Emmanuel, Les folies simultanées, J. B. Baillére, 1880.

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