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Aspiration à l'égalité et désir de transparence : le contrat social chez Rousseau et Rawls (discussion)

L'HEUILLET Hélène
Date publication : 22/09/2014

 

Association lacanienne internationaleDépartement de travail social

Le contrat peut-il se substituer à la Loi ?

Journée préparatoire (16 septembre 2006) aux Journées 5/6 mai 2007

Discussion suite à l'intervention d'Hélène L'Heuillet

J. B - Merci Hélène... Vous venez de lever un peu le voile de notre ignorance. Je demanderai à Philippe Candiago, qui est chef de service d'un centre maternel et qui travaille cette question au coeur de sa fonction d'autorité, de discuter ce que vous nous proposez-là.Philippe Candiago - Je vous remercie tout d'abord pour votre intervention. Vous nous avez dit en introduction quelque chose qui m'a beaucoup intéressé. Des contrats, il y en a et il y en a toujours eu et c'est très bien quand la parole donnée ne suffit pas. Il semble que ce que vous amenez de Rousseau à Rawls, c'est cela : Est-ce que la parole donnée suffit à faire lien social ? Il me semble que J. Rawls nous dit que non : La parole donnée ne suffit pas à faire lien social. Si on prend n'importe quel bouquin de droit, tous commencent à peu près par ce rappel, que pour qu'il y ait contrat, il faut qu'il y ait un objet dévoilé, délimité et cerné. Or, le terme de contrat s'origine dans celui de resserrement. Peut-on dire alors que le contrat opère un resserrement autour d'un objet ? Que nécessairement cet objet doit être identifié, défini, mis à jour, pour qu'une contractualisation puisse advenir ? Si je prolonge cette idée, nous pourrions avancer que de nos jours, la généralisation des contrats serait soutenue par la représentation que toute relation ne pourrait être garantie que par la mise à jour d'un objet qui circulerait entre l'une et l'autre des parties.On retrouve cela dans le travail social, qui est un secteur fortement colonisé par la contractualisation et d'une façon quelque peu bizarre. Il est colonisé par le contrat et nous repérons chez les travailleurs sociaux à la fois une réticence, parfois assez forte, et une sorte de fascination à l'égard des contrats. Un peu comme si le contrat venait à la fois répondre à une attente tout à fait importante de ces professionnels qui en même temps, manifesteraient une certaine réserve sur ses effets. Ainsi, on peut assister parfois à une contestation latente qui aboutit souvent d'ailleurs, à un contrat de plus. Ce point est tout à fait remarquable dans notre secteur, dans nos établissements. Ce qui est tout aussi remarquable, c'est que plus les établissements et les services usent de contrats et plus il semble qu'ils aient des difficultés à faire respecter les règles du jeu. C'est-à-dire qu'aux endroits où les contrats se développent, la transgression semble progresser. Mais est-ce une transgression, ce n'est pas sûr. Ainsi pourrait-on dire que parfois : plus le recours au contrat est important, plus les transgressions progressent et plus il est nécessaire de mettre en place tout un arsenal quasi juridique afin, selon l'expression consacrée, de rappeler le cadre, pour essayer d'endiguer quelque chose, qui pourrait renvoyer, je vais le dire comme cela, à une forme de désinscription de la loi, que pourtant l'usage du contrat est sensé relayer.En effet, les travailleurs sociaux et notamment les responsables d'établissements et les directeurs de services, se sont emparés de la contractualisation bien avant que la loi ne le leur prescrive. Ce recours aux contrats me parait répondre à deux préoccupations qui s'articulent ensemble. La première porte sur la question de l'engagement des personnes s'inscrivant dans une demande d'aide ; la seconde concerne quant à elle une préoccupation, qui je crois est plutôt portée par les chefs d'établissements, peut-être parce que quelque chose de leur autorité est malmenée.La question consisterait à savoir si ce recours aux contrats répond à ces attentes. Pour éclairer cette question il me semble nécessaire d'interroger les contenus des pratiques qui tendent à être véhiculés par cet usage de la contractualisation des accompagnements socio-éducatifs. J'avancerai que l'usage des contrats favorise des modalités d'accueil, des modalités de travail, appelons ça comme on veut, des modalités d'accompagnement où, de plus en plus, il est demandé aux gens de préciser ce qu'ils souhaitent, ce qu'ils veulent, où de plus en plus on leur précise qui on est, ce qu'on fait, ce qu'on va faire avec eux et pour eux et pourquoi.Je dirais que dans ce cas de figure l'accompagnement socio-éducatif tend à se présenter en quelque sorte comme une transaction rationnelle entre une institution et un ou des "usagers éclairés et responsables", nous dit la loi du 2 janvier 2002. Ces contrats se trouvent alors très souvent associés à une pédagogie par objectifs. Très facilement, la réalisation des termes du contrat peut nous inciter raisonnablement à croire aux vertus de la pédagogie par objectifs comme modalité de travail.Les personnes que j'accueille dans le service que je dirige, viennent parce qu'elles n'ont pas le choix : qu'est-ce qu'elles vont y faire, les raisons, les difficultés qui les y amènent, c'est un tout autre problème. Et plus on pense l'usage du contrat dans une articulation avec une pédagogie par objectifs et plus on arrive à des choses, j'ai envie de dire, qui sont quand même assez redoutables, qui sont de l'ordre d'une maîtrise à tout crin. Ça bascule très aisément de ce côté-là. À titre d'exemple, dans la grande institution où je travaille on essaie cahin-caha de mettre en place les documents obligatoires prescrits par cette loi du 2 janvier (contrat d'accompagnement, document de prise en charge, livret d'accueil... ). Lors d'une réunion, un salarié posa cette question :"Bien voilà, on fait un contrat, on demande le consentement éclairé des personnes, c'est inscrit dans la loi d'ailleurs, on leur demande de dire qu'elles s'engagent et on signe le contrat. Et si elles ne sont pas d'accord ? Il y a des gens qui sont d'accord sur quelques termes, mais il y en a d'autres sur lesquels ils ne sont pas d'accord. Qu'est-ce qu'on fait ?"L'expert, chargé de nous accompagner dans cette mise en place, lui fit à peu prés cette réponse :"Ce n'est pas grave ! Le point sur lequel elle n'est pas d'accord, vous le glissez dans le document individuel de prise en charge et dans le règlement de fonctionnement."C'est-à-dire qu'à l'endroit où les gens ne sont pas d'accord, vous ne leur demandez pas leur avis, c'est tellement mieux. On voit ainsi comment il y a une aspiration à pouvoir travailler avec des contrats et comment il y a un détournement tout à fait massif de ce qu'ils impliquent.Comme je l'ai avancé précédemment, je pense qu'on a utilisé et qu'on utilise les contrats pour essayer de soutenir quelque chose de l'engagement et pour restaurer une forme d'autorité, qui pourtant curieusement, peut se délabrer, au fur et à mesure qu'on utilise les contrats pour tenter de la soutenir. Je ne sais pas si l'on doit s'en étonner, mais le contractualisme se signale par la production d'un vocabulaire qui lui est spécifique, il génère un discours dans lequel notamment, l'autorité cède le pas à la responsabilité.Pour autant, cette pente n'est pas systématique. Notre expérience nous enseigne que, si on prend le temps discuter avec les gens, de parler, de poser les choses, on peut signer des contrats, pourquoi pas. Mais du coup est-il encore nécessaire de les signer, ou est-ce qu'on peut s'en passer ? Mon expérience m'amène à dire qu'on s'en passe très bien. Parce que les gens, quand ils viennent dans un établissement, ils sont habités par un petit désir de venir et ils sont tout disposés à engager quelque chose pour "s'en sortir" comme ils disent très souvent. Alors la nécessité de coucher sur le papier les termes de l'engagement des uns et des autres, car quand on parle de contrat en travail social, il s'agit de contrats écrits, ne m'apparaît pas aujourd'hui comme essentielle. J'avancerais même que si on attend de la contractualisation qu'elle soit le principe de référence du travail social on s'expose à ces transgressions, à ces difficultés qui font que le contrat est très vite utilisé pour instaurer avant tout de la tranquillité, pour garantir le calme. Sinon, si le contrat s'insère dans un dispositif d'autorité déjà là, qu'il est un auxiliaire du travail social, alors pourquoi pas, à certains moment l'utiliser.Voilà les remarques que je voulais faire et j'avais pour conclure, deux questions à poser à Hélène L'Heuillet. En vous écoutant, il m'est venu cette réflexion. Dans le trajet que font Rousseau et Rawls pour nous conduire de l'ordre de nature à "un ordre social", ni l'un ni l'autre n'emploient le terme de culture, mais le terme de raison. Il me semble que dans leur approche on ne passe pas d'un ordre de nature à un ordre de culture, mais plus d'un ordre de nature à un ordre de raison. En vous écoutant, je me disais, par rapport à cette question qui est posée : est-ce que le contrat peut se substituer à la loi ?, est-ce qu'on pourrait ranger la loi du côté de l'art et le contrat du côté de la science ? C'est un peu ce que je me demandais en vous écoutant. Et puis, il y a cette question de l'effacement de l'autorité par la responsabilité qui me semble courir dans l'affaire de la contractualisation. Notre Premier ministre en parlait encore cette semaine à propos de nouveau contrat de responsabilité parentale. Avec la contractualisation, le terme d'autorité ne s'efface-t-il pas au profit de la responsabilité ?Hélène L'Heuillet - Oui, vous avez tout à fait raison... Je vais rebondir sur ce que vous venez de dire, le terme que j'avais utilisé en parlant du contrat est celui de la responsabilité et à un moment, je me suis rendue compte en faisant l'intervention que j'avais écrit "maître" ou quelque chose comme ça et dit "responsable". On est tenté effectivement par ce discours courant, parce que le discours courant, c'est tout ou rien, j'avais écrit maître et j'ai dit responsable. Enfin, la substitution s'opère tout à fait et, en effet, ce sont les signifiants du contrat qui se baladent, c'est évidemment ce qu'on entend et c'est essentiel.J. B - ... Et le législateur l'écrit, le dit, ce n'est plus l'autorité parentale, mais la responsabilité parentale.H. L'H - Absolument !P. C - Dans l'établissement ou je travaille, on va dire que c'est un établissement déconcentré, il y a plusieurs services et ceux où il n'y a pas trop de contrats, ou plutôt lorsque l'emploi des contrats s'inscrit dans un principe d'autorité, les chefs de services sont souvent confondus avec des directeurs par les gens ; et dans les services où il y a beaucoup de contractualisation, ou je dirais la contractualisation sert d'assise à l'autorité, les chefs de service sont davantage repérés comme des responsables. Et, fait remarquable, sur la porte du bureau des premiers, il n'y a rien d'inscrit, sur la porte des autres, c'est marqué "Responsable".Non identifié - Mais encore faudrait-il dire qui sont les responsables, parce que bien sûr on pourrait dire que le contrat essaie de restaurer l'autorité nécessaire, mais je pense qu'il y a un contrecoup C'est-à-dire au moment même où on signe un contrat, il y a quelque chose de la responsabilité du sujet qui n'est plus en ligne de compte. A la limite, et c'est très intéressant : on contractualise et on oriente, c'est-à-dire qu'on n'est plus pris réellement en charge. Donc, vous voyez, c'est compliqué cette histoire de responsabilité. Parfois même, on peut constater que c'est comme si la signature se suffit à elle-même, peu importe le contenu de contrat, c'est le fait de signer un contrat qui est moteur de l'affaire et moteur de quoi ?Non identifié - Pourquoi est-ce que la signature d'un contrat amène à respecter sa parole ? Tout ce qui est de l'ordre de la loi, de l'autorité, ça implique de tenir sa parole parce que la responsabilité du contrat, c'est de l'ordre du règlement). Pourquoi est-ce que le fait de passer un contrat viendrait soutenir la parole donnée ?Jean-Pierre Lebrun - Vous employez un terme que j'aime bien : c'est parce que c'est une responsabilité extorquée.Nazir Hammad - J'ai un exemple à vous donner au Liban au moment de la création de l'Etat moderne. À partir du moment où on donnait sa parole, quelque chose était défini d'emblée et puis il y avait une reconnaissance entre deux ou plusieurs partenaires. Quand on est entré dans l'Etat, je l'ai vu de manière tout à fait tangible, quand il y a eu des contrats définis entre les partenaires, on s'est mis à quantifier de la perte et du gain. Tandis que l'homme de parole, quand il ne respectait pas sa parole, il ne perdait pas tellement la valeur de son engagement, il perdait sa personne, sa place sociale et sa respectabilité. Par contre, avec le contrat écrit et défini par la loi, on pouvait s'engager et ne pas respecter le contrat sans pour autant perdre sa place sociale, tandis que celui qui ne respectait pas sa parole n'avait plus de deuxième chance, en quelque sorte. Avec un contrat écrit, on a une nouvelle chance ; quelqu'un qui ne veut pas le respecter, peut attendre tous les deux ans et recommencer.Jacqueline Légaut - Je ne sais pas si c'est vrai ce que vous dites là, parce que quelqu'un qui ne respecte pas sa parole ça peut s'amender et il n'est pas grillé pour de bon !N. H - Je pense que ce n'est pas la même chose quand il y a la parole, il y a quelque chose qui va avec et c'est l'écriture, tandis que quand c'est seulement la parole, c'est vrai qu'on peut s'amender, mais dès qu'on n'a pas respecté sa parole, on perd sa place sociale. Je pense qu'il y a là un enjeu très important.Martine Trapon - Ce qui m'a intéressée dans ce que vous avez dit, c'est, pour résumer, quand vous mettez en parallèle la question de la transgression de la loi, la transgression du contrat. Il me semble que pour avancer dans l'analyse de la question en travail social on pourrait se dire qu'il faut différencier la transgression de la loi et pour le contrat il s'agirait d'un refus ou d'une acceptation. Aujourd'hui dans le travail social, et c'est ce que Philippe a très bien montré, est-ce que les personnes avec lesquelles on passe un contrat, qui sont d'ailleurs de différentes sortes, ont le droit de les refuser ou de les accepter ? Et là, on voit bien la différence entre la loi et le contrat, si on confond les deux on ne s'en sort pas. Je ne connais pas bien J. Rawls, mais chez J-J. Rousseau, la question du contrat s'articule à une autorité politique, à une organisation démocratique extrêmement précise, vous savez, du fait que l'autorité tourne, le peuple est souverain, il y a tout un système qui fonde l'autorité politique, qui détermine ce contrat social. En travail social, qu'est-ce qui fonde ces contrats, ces produits écrits de différentes sortes proposés au sujet? Il y a une différence, par exemple, entre le contrat RMI qui fait fond de la loi du RMI et un contrat que le directeur d'établissement passe avec un "usager", mais refus du contrat ou acceptation ? Et la différence n'est pas, je pense, dans la nature du contrat, qu'il y aurait un bon contrat ou un mauvais contrat.Autre élément qui me semble intéressant et que vous avez évoquée, c'est que dans le travail social, le fondement de tout ça, malheureusement, l'essence du travail social ce serait le "Bien" et non pas le "Juste". Est-ce que, aujourd'hui, ce serait le Juste qui fonde le travail social ? Je ne pense pas, c'est toujours le Bien. Vous avez bien montré que tout contrat devrait mettre en avant le Juste et non pas le Bien. Voilà les deux réflexions que votre propos a suscitées et qui me semblent très intéressantes pour marquer la différence.Jean Périn - Je voudrais reprendre la question de Jacqueline Légaut qui m'a intéressé : que se passe-t-il en effet, dans le droit musulman ? Tu as donné l'exemple de l'homme de parole, qui s'engage par sa parole et là, il semble bien qu'on ait une obligation qui soit hors écrit, hors contrat, quelque chose qui n'est pas dans le droit, mais qui oblige. Le droit musulman nous dit qu'on peut absolument revenir sur sa promesse, c'est-à-dire qu'au niveau de l'écrit un autre phénomène se produit qui est que ma parole m'engage et m'engage très fort. Les juristes, depuis les Hébreux, ne cessent d'interroger d'où vient l'obligation. Nous, les analystes, on commence à avoir une réponse. Donc, au niveau du contrat qui va être écrit, évidemment, cette obligation est complètement figée et la parole, on peut s'en dégager facilement. Ce qui est étonnant, c'est que le droit musulman, en tant que droit écrit, nous dit que les volontés, les consentements, tout ce qui est du "blabla" surtout des volontés, ça se respecte. Ça implique évidemment une philosophie du droit par les juristes eux-mêmes, bien sûr, parce que les philosophes parlent d'ailleurs. Mais je reprendrai votre propos, monsieur, quand vous avez dit que le contrat est une contraction. C'est vrai, beaucoup de choses comme ça se baladaient dans la nature et les penseurs du droit, peut-être des philosophes aussi, ont rapproché les deux choses, qu'il était très difficile de rapprocher tellement elles sont en disjonction et vous allez être tout à fait d'accord avec nous, ce resserrement se fait sur l'objet. Alors, quel est l'objet du discours social ? Vous nous avez donné pas mal d'indications à ce sujet.H. L'H - Pour Rousseau, je crois qu'il y a une proximité, malgré tout. Rousseau a inventé un truc, c'est que la loi dépend du contrat, que le contrat institue le peuple, la volonté générale et la loi, c'est l'acte de la volonté générale. Donc, la conception qui nous semble très actuelle de la loi est déjà en place avec Rousseau, elle vient déjà du contrat. Parce que ça, c'est passé, on ne s'en rend même plus compte. On ne se rend plus compte que l'on considère la loi politique comme émanant d'un contrat fondamental. Et donc, dans une certaine mesure, c'est ce qui permet une analyse avec le travail social et qui, heureusement je pense, permet de comprendre certaines difficultés où nous sommes avec le politique, sur le refus et l'engagement du politique parce qu'après tout, un contrat, ce n'est qu'un contrat, on accepte des phénomènes politiques qui se comprennent à partir de difficultés qui se rencontrent dans le travail social. Vous voyez, ça peut être dans cet autre sens aussi.Par ailleurs, par rapport au Juste et au Bien, oui, c'est vrai que votre question ouvre, à mon avis, toute une série de difficultés parce que ça signifierait que les difficultés sont à des niveaux multiples. Parce que, d'un côté, le fait que le Juste soit antérieur au Bien, déjà en soi, ça pose problème, mais comme ce n'est pas possible, - c'est effectivement comme ça que je prends votre question, ce n'est pas possible que le Juste soit antérieur au Bien. Il y a toujours du Bien qui s'en mêle et donc, ça pose encore une autre série de problèmes et notamment que le Bien se fasse passer pour un produit du Juste. Ce que vous dites permet de bien voir, de hiérarchiser les niveaux de difficultés. L'allégation au contrat, du fait que ce n'est pas vraiment un contrat, de toute façon, que ça ne marche pas et voilà, enfin. Voilà ce que je voulais répondre à Martine Trapon pour son intervention de tout à l'heure.Pierre Marchal - Je pense que c'est un abus de langage de dire qu'il s'agit d'un sujet concret. Et ça, c'est la première contraction. Quelque chose que vous avez bien mis en évidence et sur quoi je compte revenir cet après-midi, dans la discussion avec Deleuze, c'est un penseur d'un autre bord que ceux que vous avez évoqués, mais curieusement, c'est la même chose qui est à l'oeuvre. Je trouve cela tout à fait extraordinaire. Au fond, la solution de Rousseau à cette question très difficile qui est celle au fond de la domination... Je me rappelle les étudiants que j'avais à la faculté ouverte pour adultes où il y avait des travailleurs sociaux qui revenaient à l'université. Leur hantise était qu'on les manipule, que nous, avec notre savoir, nous soyons en train de les manipuler. C'était tout un travail de reprendre cette question et de leur montrer que le travail qu'on leur proposait était d'un autre ordre. Donc, par rapport à cette question de la domination, je trouve que la solution de Rousseau ne marche vraiment que si ce n'est pas tout à fait abstrait, que si sous le contrat, il y a quelque chose d'autre qui s'établit qui est au fond du transfert. Sinon, ça ne marche pas le contrat. C'est pour ça que les propositions de J. Rawls, quand il veut pousser la question de la rationalité jusqu'au bout, qu'est-ce que ça donne ? Je trouve étonnant d'ailleurs que plus on contracte moins ça fonctionne et je crois que la transgression du contrat, ça appelle quelque chose de l'ordre de l'autorité, ce n'est pas un écart par rapport au contrat. Ce n'est pas que de la transgression.J-P. L - Il y a une dimension chez J-J. Rousseau qui, justement, disparaît chez J. Rawls. C'est ce moment de bascule parce qu'elle équivaut indéniablement à dénier la perte, qui est encore présente chez J-J. Rousseau, bien que sa disparition soit en fond de programme. Cette disparition n'est pas tout à fait réalisée chez J-J Rousseau, alors que chez J. Rawls la perte a complètement disparu. C'est cette perte qui disparaît qui, à mon avis, est quand même assez importante. Ce n'est pas pour rien que ce soit ce thème qui nous préoccupe dans ces journées sur le travail social. Qui d'autre que les psychanalystes pour dire qu'on est en train d'évacuer la perte ? Oui, peut-être quelques épistémologues ou, éventuellement, quelques philosophes et pas beaucoup. Donc cette dimension de la perte disparaît alors que c'est un trait de la condition humaine, par exemple, en tant que représenté dans le social et on est au moment, justement, où elle disparaît, en tout cas, où elle est niée, où elle est déniée. Je pense que tout ce qui a été amené peut se lire à partir de ce déni de la perte. Il y a une sorte de clivage : d'un côté le contrat n'est pas très opératoire, de l'autre, il soulage quand même, si je vous comprends bien, vous dites pour la tranquillité du travailleur social. Cependant je me méfierais de cette position, parce que je crois que c'est pour sa légitimité et pas du tout dans un sens péjoratif, c'est vraiment pour restaurer sa légitimité. Le problème, c'est qu'il ne va pas pouvoir la restaurer comme ça. Mais ça, c'est autre chose. En tout cas, le voeu d'amendement dans ces cas-là, plus la responsabilité parentale, c'est parce qu'il y a restauration d'une autorité perdue que tous les mécanismes sont bons pour essayer de faire face à ça. Le problème, c'est qu'on se retrouve sur un cheval qui a trois pattes... Le problème, c'est que je veux me re-légitimer, mais je me légitime sur quelque chose qui ne donne pas sa place à la dimension de la perte. Il y a quelque chose là-dedans de très important, c'est que les processus de légitimation auxquels on a affaire sont des processus qui s'organisent sur le déni de la perte. La seule légitimité qui sera remise en ordre c'est celle d'un sujet auto-construit et c'est un sujet qui ne va pas tenir la route très longtemps, il va avoir à faire appel à autre chose dans le concret. Et c'est là qu'on peut à la fois espérer quelque chose de ce contrat même s'il est un peu dévalorisé.Non identifié - Il semble que dans le contrat il y a effectivement un appel à la légitimité mais aussi, par rapport à cette profession du social, il y a quelque chose de séduisant concernant ce que vous amenez sur le fait que la perte, on va pouvoir s'en passer. ( ?)J-P. L - Je voudrais qu'on aille un peu plus loin. Vous avez amené cette distinction entre la transgression vraie, qui au fond suppose toujours qu'un sujet se réapproprie la loi et cette fausse transgression qui, quand même, a été présentée sous un jour salvateur.H. L'H - Salvateur, c'est pousser un petit peu loin, non ! Ce que je voulais dire, c'est : comme ça ne marche pas, ce n'est pas étonnant pour le coup, qu'on arrive à des choses qui semblent plus de l'ordre du clivage. Quand vous dites que la perte est déniée, c'est bien ça ? C'est qu'on assiste à des phénomènes de clivage où on peut, dans le même temps, dire exactement le contraire sans aucune difficulté. C'est ça, d'un côté défendre les procédures et d'un autre côté justifier qu'on ne les respecte pas. Ce n'est pas si étonnant que ça. Si c'est une perte qui est déniée, alors il n'est pas étonnant qu'on assiste à quelque chose qui est plus de l'ordre du clivage que de la transgression, vers la transparence, des trucs comme ça. Il y a quelque chose de pervers, enfin... Ce qui est compliqué et ce qui fait qu'on les confond, c'est que dans la mesure, moi, je pense qu'on ne prend pas assez en compte la loi politique... Evidemment, on n'entend pas par loi, la loi politique, mais quand même, elle est là, c'est une loi qui déjà est contractualisée sans qu'on s'en rende compte, donc effectivement la transgression à la loi, dans le domaine politique, je ne parle pas du symbolique, alors déjà on a affaire à des phénomènes qui ne sont plus purement de transgression : il y a déjà un déni de la perte. Contraction, abstraction, on est déjà dans le même phénomène du rapport à l'objet, ça, bon, c'est une dimension qu'on aurait pu creuser parce que, après tout, la question de J. Rawls, c'est la question de l'objet, c'est que les objets se baladent. Il y a eu perte d'un côté et là encore, il y a de quoi compenser. C'est bien les deux principes de justice de J. Rawls, si des individus sont désavantagés du point de vue des richesses, enfin, des biens, il faut quand même qu'ils soient en position où leur désavantage puisse leur paraître un avantage possible. Alors que chez J-J. Rousseau, (là encore on pourrait aller un peu plus loin parce que Rousseau, en effet, c'est aussi quelqu'un qui critique le contrat) dans le "Discours sur l'origine de l'inégalité", il se réfère aussi à cette question de l'objet, le premier qui dispose d'un champ et disant : "ceci est à moi", celui-là est le premier à fonder la société civile et ce que Rousseau développe par la suite, c'est une critique du contrat, de ces contrats qui sont dévoués à enfermer l'objet...Non identifié - Nous sommes passés rapidement tout à l'heure sur l'explication des textes de loi qui vont de l'autorité parentale à la responsabilité parentale, et là, dans ce glissement, nous avons une perte, parce que l'autorité parentale, c'est quand même quelque chose dans le lien familial, l'autorité du père ou de la mère est dans le lien familial, elle est à la place dans la famille. Alors que quand on va du côté de la responsabilité, il y a une perte justement du côté de la loi et de l'autorité. C'est une loi qui était en place du côté d'une loi familiale, c'est-à-dire que le terme de responsable, mais responsable envers qui et par rapport à qui ? D'autre part, il y a aussi quelque chose d'important dans la modification terminologique, c'est que le terme de maître, on ne peut plus l'utiliser. Il y a maintenant une certaine pudeur.Vincent Calais - Ainsi, se développent des techniques pseudo-juridiques d'adhésion des individus à des processus impersonnels qui les dépossèdent non seulement de leur position de sujet de l'inconscient, mais encore de leur qualité de sujet de Droit. J'appelle sujet de Droit le fait, pour une personne physique ou morale, d'être responsable de ses actes ou de sa parole devant une juridiction.H. L'H - Oui, je ne sais pas si c'est vraiment là-dessus, il y a un embarras, si vous voulez, avec cette question, c'est-à-dire que c'est un peu le même embarras que j'ai et c'est pour cela que je n'en ai pas parlé, sur le rapport entre ce fameux contrat écrit et le contrat social. Ce qui me gêne quand on dit ça, c'est que Rousseau est quand même un peu à part dans les théories du contrat à l'époque et justement, ce serait peut-être l'aspect critique de l'oeuvre de Rousseau : elle ne prend pas le contrat comme technique de gouvernement, ça s'apparente plutôt à un contrat du type de Hobbes. Rousseau dit qu'il n'y a pas de contrat de gouvernement. Le contrat social ce n'est pas le contrat du gouvernement. Alors, ça a eu d'autres effets, mais Rousseau est très critique là-dessus, c'est pour cela que sur le plan anthropologique, c'est Hobbes encore et comme le disait Philippe Candiago, on emploie peu le terme de culture. Là, on a quand même une portée plus critique dont les effets ont porté plus sur la question de la loi et sur le social plutôt que sur les techniques de gouvernement. C'est pour cela que ça me paraît relever d'une autre tradition que celle des contrats de gouvernement et directement de la tradition des jurisconsultes qui, eux, héritent de la tradition de la nature humaine. C'est très critique à l'égard des jurisconsultes, Rousseau est très critique à l'égard de toute la tradition, il est à part de toutes les pensées du contrat. C'est différent et je pense qu'on a hérité de toute cette pensée familière, mais qui est quand même tout à fait à part. Alors maintenant il y a d'autres avancées sur le droit, parce que je ne pense pas que ce soit directement l'influence de Rousseau, c'est pour cela que c'est compliqué.Je reviens à la question de tout à l'heure, c'est pour savoir pourquoi on est embarrassé avec ces contrats, les difficultés sont à plusieurs niveaux parce que c'est Rousseau encore : il n'y a pas de contradiction entre la volonté générale et la liberté du sujet. En fait, oui et non. Rousseau est celui qui a voulu absolument ménager une place plutôt pour l'individu que pour le sujet, mais en tout cas, même dans les bornes du sujet souverain, ça ne concerne que la politique. Il y a tout cet aspect-là chez Rousseau qui admet d'ailleurs qu'il faut bien des représentants quand l'Etat a une taille un peu plus grande, comme en Pologne, etc. Donc, je ne sais pas s'il est à l'origine de cette technique de pouvoir. Quand on discute du contrat écrit, je ne suis pas sûre qu'on parle de la même chose que le contrat social. Voilà, on ne parle pas tout à fait de la même chose, c'est davantage de la dimension de la parole que de la dimension de l'écrit. Si on peut retrouver le fil des discours, il me semble qu'il s'agit d'une difficulté différente de celle que nous présente le contrat social, que celle à laquelle nous a confrontés le contrat social.Bernard Vandermersch - Ça fait partie de la question que je me posais à propos de la dimension de la perte et du transfert qui reste tout de même dans ce qui s'adresse. La difficulté dans cette question de la perte, c'est qu'il y a un déni de la perte parce que ce qui est perdu ça a à voir avec la question de la jouissance. Mais c'est difficile à mon avis parce que la dimension même de la jouissance, en tout cas chez nous, elle est complexe. C'est que nous ne savons pas toujours si le "plus-de-jouir" est un plus ou un moins, nous ne savons pas si le sujet humain, c'est quelqu'un qui se défend contre la jouissance ou si c'est quelqu'un qui en veut, alors que pour chacun d'entre nous... Lacan va dire que la jouissance, c'est quelque chose qui a des limites quasiment naturelles et que vient faire la loi, sinon justement encourager le sujet à aller un tout petit peu plus loin. Voyez-vous, je crois que la difficulté pour nous, c'est que, d'un côté, il y a la voie du capitalisme et qui prétend que ça fonctionnerait comme ça tout seul, ce n'est pas le "plus-de-jouir" cause du sujet qui est en question, c'est la machine elle-même qui a besoin de ce type de fonctionnement ; et puis nous, notre rapport s'effectue à savoir jouir... c'est un petit peu loin de ce qu'on discute, mais nous, ce qui nous fait difficulté, c'est cette articulation entre l'autorité et la jouissance. Par exemple, dans le mythe freudien, c'est le père de la horde, c'est celui qui jouissait de tout, qui avait autorité. Bon, évidemment, on démontre que ce n'est pas possible et Lacan, par exemple, dans le discours du maître, où la met-il ? Du côté du maître ou du côté... ça serait un peu fort quand même, c'est du côté de celui qui a renoncé au combat de pur prestige qui conserve la jouissance. À la fin, il la perd. Enfin, bref, il y a des tas de difficultés...N. H - J-J Rousseau nous a donné une réponse tout à fait intéressante dans ce qu'il nous dit par rapport au contrat et par rapport à la position de sujet. La proposition de Rousseau va nous révéler, il va le découvrir lui-même, que le rapport de classes et l'extorsion de pouvoir n'est pas là où on le croit. Souvenez-vous de ce qu'il disait dans ses confessions quand il allait chez les nobles, il dit que chaque fois qu'il entrait, il était reçu par les domestiques et alors, il donnait de l'argent aux domestiques qui ont compris par cela qu'il n'était pas noble. Il dit que chaque fois qu'il revenait, les domestiques le boudaient un peu plus et donc, ils lui extorquaient un peu plus d'argent et finalement, il devenait le domestique des domestiques. Il va découvrir ainsi à son insu que finalement, on est pris là où on est prisonnier de son propre fantasme.M. T - Il faut que je retrouve ce passage de Rousseau, parce que ne serait-ce pas cela la position du travailleur social, c'est-à-dire celui qui donne de l'argent aux domestiques et qui est toujours obligé d'en donner plus à chaque fois. Cela m'intéresse beaucoup.Hélène L'Heuillet

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