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À propos de "L'imitation du bonheur", de Jean Rouaud (Seuil, 2006)

VINCENT Denise
Date publication : 25/05/2015

 

Ce que Jean Rouaud appelle l'imitation du bonheur est 'ce qui s'apparente au bonheur et lui ressemble à s'y méprendre'. Disons plus précisément qu'il s'agit du bonheur d'écriture qui réalise le bonheur du lecteur. Jean Rouaud fait l'éloge du roman. L'exergue qui ouvre son livre est une citation de R.L.Stevenson, qu'il prend à son compte : 'Il est plus honnête de confesser immédiatement à quel point je suis peu accessible au désir d'exactitude'. Sa démarche est à l'inverse de celle de l'historien, à l'inverse de celle de Zola qui prône 'la mort de l'imagination''Ma pratique habituelle, écrit Rouaud, consiste à travers le récit, à s'interroger aussi sur la façon de raconter'. Pour lui la mort de l'imagination serait l'arrêt de mort de l'écriture romanesque. Le pouvoir du roman est 'de faire surgir un monde par le seul pouvoir combinatoire d'une vingtaine de gribouillis qui deviendront des lettres'. La précision des instruments nés de la technique, l'appareil photo, la caméra, le magnétophone pour appréhender le réel ne doit pas nous faire oublier que 'pendant des milliers d'années on s'est appuyé sur cette seule transmutation du réel en phrase pour le donner à voir'.Ce roman a pour cadre les Cévennes. Le trajet de la diligence qu'emprunte l'héroïne va du Puy à Alès en passant par Langogne, le Luc et Saint Jean du Gard. Il s'agit au coeur du récit de la fuite éperdue à pied sur le Lozère des deux protagonistes du roman : Octave Keller échappé miraculeusement de la fusillade versaillaise des communards de 1871 et Constance, fille de cévenols, protestante par sa mère et catholique par son père et épouse du peu sympathique Monsieur Monastier, maître soyeux de Saint Martin de l'Our. Ils fuient tous les deux une réalité insupportable. Tout les oppose : leur milieu, leurs convictions et cependant ils auront trois jours pour vivre leur amour et pour évoquer les journées d'insurrection de la Commune de Paris et la répression sanglante qui a fait 30 000 morts.Le monde ancien bascule dans la modernité, le cheval cède la place au chemin de fer, le cinéma supplante le roman, mais Constante Monastier, 'la plus belle ornithologue du monde' découvre l'amour, la justice sociale et la générosité dans les bras d'Octave Keller. Parmi les fédérés auquels il se réfère domine la grande figure d'Eugène Varlin qui a cherché à libérer les otages alors que les commissaires politiques en demandaient l'exécution 'au nom du bonheur des peuples'. Même du côté des insurgés il y avait quelque chose de pourri. Varlin que Rouaud appelle l'Admirable se prépare dès lors à mourir : il sera fusillé. Ouvrier relieur, et coopérateur il a été le fondateur de la société de secours mutuel qui servira de modèle à Constance pour la gestion de la fabrique de Monastier. Octave aura été son initiateur.N'oublions pas que Jean Rouaud écrit un roman où sont convoqués tous les voyageurs de la diligence mais aussi tous les héros et toutes les légendes : Achille et Hector à Troie, Schleidermann et Champollion, Chrétien de Troyes et Perceval, les Croisés à Constantinople. Et aussi les découvertes du siècle : la photographie avec Nicéphore Niepce, le cinéma et les frères Lumière, Pierre Larousse et le dictionnaire du XIXème siècle et les trente-six volumes de l'Histoire Naturelle de Buffon. Rien de pesant dans ces évocations. Constance, 'la plus belle ornithologue du monde' est spécialiste de chants d'oiseaux et fait partie de la société d'ornithologie d'Alès. C'est dire qu'elle décrit avec des mots le chant des pics épeiches ; des bruants jaunes et des geais nichant dans les arbres de votre jardin.C'est toute une culture qui nous est familière, évoquée, au détour d'une phrase avec pertinence et humour qui nous fait dire que c'est de ce langage que nous sommes faits et qui nous amène à ce point de convergence où le regard de l'auteur nous conduit à reconnaître ce fragment de vérité que nous partageons avec lui. Je recommande la lecture de cet étonnant roman qui nous fait oublier les livres cauchemardesques de Michel Houellebecq, de Christine Angot et de Pascal Jardin qui prétendent représenter la sensibilité du XXIème siècle.Que vient faire l'éloge du roman, me direz-vous sur Freud-Lacan.com ?Rouaud comme le psychanalyste s'intéresse non seulement au récit mais à travers ce récit, s'interroge sur la façon qu'il a de raconter. Les psychanalystes a travers les paroles de leurs patients s'efforcent d'entendre à quel mode de discours ils ont à faire. Freud et Lacan ont été des psychanalystes cultivés qui suivaient l'actualité et la littérature de leur époque. Freud souffrait de la société viennoise où il vivait mais s'efforçait de la décrypter. Lacan a largement fait place à la littérature, au long de ses séminaires, en particulier avec la Lettre volée d'Edgar Poe, les récits biographiques de Gide ou les romans de Marguerite Duras qui venaient de paraître. Freud a correspondu avec Einstein et Paul Valéry, Lacan avec Foucault et Derrida. (*)Rouaud fait place au cinéma, forme souvent romanesque de notre monde. Nous aussi. Nous tentons aussi de transmettre, comme Descartes, les vertus de l'enthousiasme.

Notes

(*) À propos de Derrida vous pouvez retrouver le bel hommage que notre collègue Jean-Louis Chassaing a fait sur le site au moment de sa mort.

Denise Vincent

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