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Le lit(t)oral incarné

Date publication : 28/05/2015

 

En guise d'introduction

De notre origine animale, réelle, de notre néoténie constitutive (1) , nous est restée la nécessité d'un substitut du mâle dominant qui conduisait la horde primitive. Chez l'homme, mammifère social, primate dont les produits naissent prématurés, une répartition des tâches s'imposait entre mâles et femelles. Aux unes l'élevage et les soins du jeune, aux autres la chasse et la vie aventureuse, à elle la soumission, à lui la conquête : contingence de la dichotomie passivité - activité, dont nous ne sommes encore complètement sortis. Jadis, le mâle avait le pouvoir de facto, il le tenait du réel. A partir de ce surmoi réel primitif, véritable socle psychique de notre animalité, inscrit dans notre structure, s'est développé un lieu logique (2) où se place l'interdit oedipien - qui, présidant à l'échange des femmes, remplaça l'évitement de la consanguinité -. En ce lieu de parole, gît aussi la fonction métaphorique, paternelle jusqu'à aujourd'hui, qui n'est pas sans rapport avec l'animal totem, protégé comme symbole de la pérennité du clan, et à ce titre, sacré.Signe érigé ça et là à titre de borne territoriale, de statue au lieu du culte ou du sacrifice, ce totem est un nom (d'animal le plus souvent), entre lettre et signifiant. Il fait nomination pour un groupe social, il assure la cohésion de ses membres qui s'y identifient. Trait unaire, il est leur nom propre, un patronyme...mais sans le Père, dans la mesure où ce n'est pas Un père qui nomme - polythéisme oblige -, c'est un pur signifiant, en quelque sorte.De cette anthropologie rudimentaire, entre mythe scientifique et fantasme, nous retiendrons notre indéfectible tendance à imaginariser notre origine comme Une, à la situer en un lieu (logique) plus tard appelé Père, lieu non naturel puisque créé par le néotène.Soucieux de la situer dans le temps, regardons du côté d'une autre mythologie : la tradition orale hébraïque.Il y aurait ici à réinterroger le rapport entre le Urvater freudien et l'animal totem, tel par exemple le bélier de la Akeda qui remplaça Isaac sur l'autel du sacrifice. N'est-ce pas un totem que cet au-moins-un mâle non castré (3) que met en scène la tradition biblique, ce chef de race - ovine en l'occurrence -, qui permet la survie d'un peuple de bergers éleveurs. Le 'message' que véhicule le mythe n'est-il pas qu'avec l'immolation du père du troupeau, c'est notre propre origine biologique qui est ainsi passée dans les dessous, confiée à un Autre ? Ce sacrifice 'premier' est répétition du meurtre que Freud place à l'origine du symbolique même et illustration mythique de la séparation d'avec la mère - et pas seulement la nature - organique. Nous pouvons y lire aussi qu'à partir de ce moment, pour ce peuple, le père n'a plus le droit de vie et de mort sur le fils : plus de sacrifices humains, le meurtre est prohibé. La pulsion, matérialisée dans les exigences des Elohims, est désormais refoulée. De géniteur à père, Abram se voit consacré, (symbolisé) par une transcendance, par l'Un de la transcendance. La transformation de son nom par l'adjonction d'une lettre (4), nomme la frontière, la limite de et à la jouissance. Le patriarche Abraham est désormais un Nom-du-Père qui fera souche, par son nom et sa descendance.Et voici, imaginarisation oblige, l'origine référée à un Père et située dans le temps.

Le père avec Freud, le phallus

Qu'a souhaité transmettre Freud avec son Totem et Tabou ? Prenant appui sur Une origine (imaginaire), il assigne à l'inconscient né d'un meurtre, le rôle de Missing link entre la loi symbolique et le réel du corps biologique (5). Sans doute l'esprit scientifique de son temps réclamait-il un pointage précis dans l'espace et dans le temps de l'origine (de l'homme et du sujet) ; en tuant du père, il créait Un père. Celui-ci, situé au lieu du chaînon manquant, i.e. de l'inconscient, fait office d'indice du manque. Ce que nous écrivons : φ. Autrement dit, une donnée historique issue du monothéisme par mythe freudien interposé, vient en place du référent du langage : le Père s'égale au phallus-étalon et tient lieu du surmoi réel primitif de notre introduction.Cet indice, le phallus, est inscrit dans la mémoire de notre civilisation, comme l'attribut assurant la fécondité du père de la race, - transposable, sans doute, à l'humanité entière, - fécondité par ailleurs référée à l'alliance (6) avec un autre hétérogène au réel originaire, un Autre symbolique. Pour Freud, le phallus identifie le point de commencement, (φ) il vient à la place de l'inconcevable origine, il désigne le point trou, marque de l'absence de la Chose qui assurait la toute-jouissance, il sexualise le passage que nomme ce que Lacan appellera le Nom-du-Père.Notons que cette connotation sexuelle du phallus et du Nom-du-Père est valable dans une société où les lois de la nature ont encore une signification, où le registre du Réel n'est pas complètement subverti (7). Dénier le caractère sexuel du phallus, (et du Nom qui le met en place) c'est dénier l'origine sexuelle de l'humanité et donc la différence sexuelle, premier pas vers un déni de toute altérité, de toute possibilité d'imaginariser un Autre séparé, innommable, à qui l'on s'adresse à la troisième personne. Comme le rappelait Charles Melman (8) , un pas irrémédiable a été franchi lorsque l'homme a touché au sacré que constituent l'enfantement et le sexe (9).

Pour Lacan, le langage

L'élaboration lacanienne, fille de la science moderne et de la relativité générale, franchit ce pas, suivant en cela 'la carte forcée de la clinique'.Si, pour Freud, subjectiver le réel, le nouer au symbolique, c'est l'affaire de l'imaginaire que constitue, nous semble-t-il, la connotation sexuelle autoritaire (castration) du père, si l'angoisse de castration semble nécessaire au maintient d'un écart où se tient le sujet, - et ce n'est pas pour rien que c'est d'une tragédie que naîtra le mythe d'oedipe - pour Lacan, c'est la demande, adressée par le parlêtre à l'Autre, qui, créant une perte, un impossible, cause à la fois et l'Autre et le sujet de l'inconscient (10) . Le père réel, impossible, agent de la subjectivation, l'est en tant que semblant (simple dramaturgie) ; d'une part parce que le langage n'a pas besoin de lui pour exercer ses effets, d'autre part parce qu'il n'est de père que dans l'après-coup du sujet, puisque le sujet, parlant, crée du père.

Le sujet

Voici donc ce sujet que nous aimons faire moebiennement déambuler sur l'estran parsemé de petites lettres du littoral entre ces deux milieux hétérogènes que constituent le réel et le symbolique (11), entre le réel du besoin et l'Autre absent, (tiens, une éclipse de l'Une !) cherchant sur le sable la trace de la perte - causée par la demande à et de cet Autre qu'elle a ainsi constitué.Echoué là, poussé par le besoin de son corps de néotène en détresse, (l'Hilflosigkeit freudien) le petit d'homme, dépourvu du code instinctuel de ses ancêtres primates non érigés, se trouve tiraillé entre deux vécus douloureux : les besoins de sa survie organique et la réponse toujours différée, voire inexistante, de l'Autre dont il dépend.Ce littoral n'a rien de paradisiaque, qui est tension constante demandant (D) sa propre résolution. Avec un peu de chance, une lettre, coquille ramassée sur le sable de l'inconscient, pourra faire référence à une perte ciblée (). A travers le fantasme, un désir lui permettra de vivre en s'appuyant sur un manque.La lettre, le sable, celui-ci issu du moulinage de celle-là par le ressac du réel... laissons-nous aller à pousser la métaphore et voyons ce qui gît en cet espace inconfortable entre Réel et Symbolique.Avec l'inconscient fait de signifiants, nous proposons d'y voir la matière à symptômes : le corps du sujet fait de lettres, estran battu par les vagues du réel foulant et refoulant ce qui tente de s'y inscrire.'Je pense avec mes pieds' disait Lacan. N'est-ce pas là signifier que le savoir inconscient, c'est la vérité du corps ? Ce que beaucoup de femmes mettent en pratique, et comme semblent le montrer les patients qui sont à l'origine de ce travail.

Du sujet en-corps

Que dire alors du symptôme 'corporel' ?N'y a-t-il pas lieu de récuser le terme de 'psychosomatique' qui conjoint psyché et soma sans faille pour l'inconscient ?- A moins qu'il ne les schize résolument et définitivement.Notre sujet piétine, en s'y enfonçant, le sable, résidu de langage. Il y mêle ses pieds, voire s'y emmêle les pinceaux, et dans sa chute, jette dans la lumière des gerbes irisées de sable et d'eau. Dans le corps se confondent poussière et flux, il est fait de lettres et de mots, d'espace et de temps, couples d'antinomiques indissociables ; c'est un système binaire, un champ polarisé par une différence de potentiel. Le corps est la matière même de l'inconscient, comme la lettre est la matière même du signifiant, le savoir inconscient est réel (12). Exposé à une tension constante, il est aussi le lieu concret du refoulement : impossible congruence de la pulsion et de la culture, et, via le fantasme, du désir et de son objet.Sommé d'articuler son besoin dans une demande, que celle-ci semble toujours plus éloigner de celui-là, le sujet est, par définition, divisé.

Et le phallus

Si la mécanique langagière, qui sépare besoin et demande, suffit à créer une tension et engendrer une perte qui cause du sujet, celle-ci n'a plus à se référer à un père castrateur, à une perte sexualisée, à un seul référent symbolique, un phallus.Mais ceci est vite dit, car, n'avons-nous pas le père chevillé à l'inconscient, comme s'il en était un chaînon indispensable ? Ne lui vouons-nous pas un amour indéfectible ?L'imaginarisation de l'Origine, traumatique, qu'il semble si difficile de tenir à distance, ne tient-elle pas le rôle, imposé par la structure, de la tension, de l'écart, d'une nécessaire dramaturgie, à l'instar de celle que met en place le Père dans le complexe oedipien ?L'impression demeure que renier le père réel, c'est oublier aussi son rôle de pacificateur, de médiateur d'avec cette pulsion mortifère que l'on pourrait baptiser : Déesse Mère.Tout se passe comme si le patriarcat triomphant avait contribué à une inflation du Nom-du-Père et du symbolique, se mettant en conflit avec le réel sexuel, engendrant les névroses. Son déclin a pu faire croire à un possible retour de la déesse, comme si la phylogenèse mimait à rebours l'ontogenèse, mais, présence/absence ou l'inverse, c'est toujours du binaire, c'est toujours du phallique, du Tout (l'Un ou l'Autre).Nos inconscients restent les héritiers d'un discours séculaire, même si nous pouvons savoir que la différence sexuelle (et donc le phallus) n'est qu'une redondance de la perte résultant du fait du langage et que notre rapport tragi-comique au sexe n'est que la manifestation du refoulement de celle-ci. Même si le phallus n'est pour nous que l'indice de la mise en place en-corps du savoir inconscient, un baromètre qui indique le maximum d'écart entre signifiant et objet, lieu d'élection du sujet, la clinique semble confirmer que, pas plus que nos modernes névrosés, les malades dits 'psychosomatiques' ne s'accommodent de cette analyse qui ne les empêche pas de tomber malades. Tout se passe pour eux comme si l'indice était lui-même l'agent de la tension, et qu'il leur suffisait, pour être sujet, de s'incorporer... le baromètre.

Un imaginaire archaïque

Ce qui pourrait passer pour un discord entre symbolique et réel, c'est ce que nous appelons : le sujet de l'inconscient qui, sous la férule paternelle et sa promesse sous conditions, trouvait à se projeter dans un futur vivable, sinon souriant. Avec la progressive disparition de ce garant, les lendemains ont cessé de chanter, impatience et angoisse semblent avoir fait régresser l'imaginaire symboligène au statut d'un imaginaire instinctuel qui n'est peut-être qu'un réel spéculaire (imago), tel celui qui fait ovuler la pigeonne face à son miroir, ou muer le criquet pèlerin devant ses congénères (13) : effet immédiat et univoque - auquel la très moderne Hi Tech tend à nous habituer.

La maladie en-corps

Face à ce divorce, sans médiation imaginaire, sans mise en Je dramatique, peut se réactiver la douleur du premier silence de l'Autre, et la détresse qui l'accompagnait. Le symptôme à manifestation somatique résulte d'une dé-symbolisation ré-incarnante (14) due à une désintrication pulsionnelle, il serait à situer sur le littoral, limite incarnée du langage, là où la parole, entre cri et interjection, (entre lettre et signifiant, disions-nous plus haut) se solidifie, se mortifie en holophrase par défaut de subjectivation du manque. Le réel (celui d'une banale inflammation d'un organe, par exemple) se gélifie, il (re)devient in-symbolisable, bête, animal. Il s'écrit en cartouche dans le corps comme un nom indéchiffrable avant Champollion, un organe se phallicise comme un totem sans le Père, au nom d'animal, sauvage (15), et exigeant sacrifices humains.Si la nomination (S) du premier manque (R) n'a pas opéré, avec sa connotation (I) sexuelle de castration, cette perte ne sera pas plus acceptée que les suivantes. La douleur du deuil ne pourra s'exprimer que dans le cri (le plus souvent muet) de l'arrachement. Le sujet se retrouve 'suspendu dans la douleur sans mots de la perte (de vue) de la mère' (16) , souffrant comme une bête, il s'épargne d'avoir à subjectiver la souffrance qui s'enkyste dans son corps.Sa maladie parle comme l'inconscient, elle est son inconscient, semble dire Freud, citant Busch : 'Son âme se resserre au trou étroit de la molaire' (17). L'organe ainsi investi devient la référence du sujet, l'indice même de sa subjectivation. Le trou de la molaire, pour forcer le trait, peut devenir abcès, voire tumeur, l'inflation d'investissement en fait un totem élevé à la gloire du phallus, (toujours manquant) jusqu'au-delà du plaisir, jusqu'à la douleur, jusqu'à la jouissance du corps dans son entier. Le malade a sa maladie comme un objet ressortissant à un imaginaire animal, - différent en cela de l'hystérique qui est le phallus symbolique - ce qui le lie structuralement à la perversion. Toutefois, il ne s'agirait pas ici d'une repositivation portant sur le phallus imaginaire mathème (), d'une fixation sur un objet pulsionnel, mais d'une non opérativité du phallus symbolique. N'avons-nous pas affaire ici à quelque chose comme un symptôme-in qui serait le pendant du symptôme-out dont parle J.-M. Forget (18) qui 'met en scène dans l'imaginaire de la monstration [ici le corps] et le réel du clivage, l'inefficience de l'instrument sexuel dans le rapport à l'objet.' ? Il s'agit, dit-il, de la récusation du signifiant phallique : φ, entendons : récusation de l'indice du refoulement en ce qu'il a de sexuel (19), du phallus comme conséquence symbolique de la castration, i.e. de son prix en terme de perte nécessaire pour une sexualité proprement humaine. Le reniement du père dont nous parlions plus haut, (il s'agit du père réel et pas du Nom) de celui qui sexualisa la séparation primordiale, n'a-t-il pas ce même effet dans une théorisation où Nom-du-Père et Phallus se confondent ? Et l'investissement d'un organe, sa phallicisation, disions-nous, n'est pas sans rapport avec un retour au totem archaïque et à la langue de la jouissance, telle que la forge la perversion, où un signe d'affect remplace un signifiant. Peut-être pourrait-on avancer qu'ici la douleur représente le sujet pour... quoi ou qui ?Autrement dit, l'indice phallique serait trop primitif, trop coloré par cet imaginaire animal opératoire que nous appelions réel spéculaire, sorte d'imago dans son sens éthologique, c'est-à-dire, capable de produire des effets organiques, pour jouer son rôle de signifiant d'une perte.

Un transfert particulier

L'inscription du symptôme en-corps, son lien particulier avec une jouissance rédimée, et le caractère hiéroglyphique de son écriture (20) impliquent sans nul doute quelques particularités transférentielles, et une mise en place inhabituelle de la cure, lorsqu'elle s'avère possible. Les écritures non alphabétiques, hiéroglyphes et idéogrammes, ont pour caractéristique d'impliquer plus activement le destinataire, 'il lui est demandé en effet de savoir jouer avec la double articulation -sonshttps://www.freud-lacan.com///images, déterminés/déterminatifs' (21) , autrement dit, c'est écrit, mais cela ne se lit pas selon la grammaire habituelle. L'écriture ici, semble dicter ses lois d'expression à la pensée (22) .Ce qui pourrait se conceptualiser comme une défaillance symbolique, nous semble devoir conduire à quelques aménagements dans la conduite d'une aide à ces patients qui n'est pas sans évoquer les recommandations de J.-M. Forget (23) , qui propose de 'réintroduire de l'imaginaire à partir d'une vacuité dans l'Autre'.Plutôt que de parler de réintroduction de l'imaginaire, nous préférons parler de nouage d'un imaginaire qui, de libre, archaïque, s'amende en sexué, c'est-à-dire en rapport de contiguïté, voire de sujétion avec le réel et le symbolique, i.e. le sexuel et le langagier. Un imaginaire (24) qui ne ressortirait pas au seul pulsionnel mortifère qui pousse à la jouissance incestueuse,- sorte de court-circuit supprimant la différence de potentiel où gît le sujet - mais à la pulsion partielle qui érotise le corps en ses orifices et engendre un sujet par son bouclage sur un vide dans l'Autre à qui elle s'adresse, et qui ainsi n'annule pas la tension.Ne pourrait-on dire que la désintrication des pulsions (de vie et de mort) résulte d'une altération (une régression) de l'imaginaire, par défaut de nouage, par manque d'arrimage aux valeurs du sacré et du langagier ?Cette question des valeurs que nous venons d'évoquer, non sans surprise, nous ramène à nouveau à la place occupée par l'instance séparatrice, par le principe humanisant, dans la culture et dans l'inconscient longtemps assimilés l'un à l'autre (25). Ne pourrait-on affirmer que la fonction symbolisante était assurée dans notre culture par le Nom-du-Père, garant de ces valeurs, et que le patriarcat, grâce au monothéisme, en a rajouté au point de provoquer un insoluble conflit avec le registre sexuel (névrose) ; que la métaphore dans l'inconscient, (plus archaïque, lié au corps) représentée par la fonction phallique, s'est vue contaminée par sa composante totalitaire, dont le rejet (flagrant en cette période dite post-moderne) pousse à renier le père réel et faire oublier son rôle de pacificateur, de médiateur.Suivant Lacan en son élaboration parallèle à l'épistémè moderne, Guy Le Gaufey a montré (26) que l'origine n'est pas unique mais relative, et que le Nom-du-Père est contingent, que cette exception est purement symbolique et ne tient qu'à sa position dans un discours. Le phallus disparaît comme étalon, en effet : '...si tout appareillage de deux signifiants implique un sujet comme effet de cette relation, alors il suffit de chercher ce phallus pour le trouver. Il est devenu la référence de n'importe quel signifiant dès qu'une mise en relation avec un autre signifiant aura produit un effet-sujet (27). Cette définition fonctionnelle du phallus écarte la nécessité d'en penser l'origine. La machine métaphorique produit de la valeur phallus...'Le Nom-du-Père est dès lors simple 'concrétion de lettres' (28) et le phallus s'adjective en fonction phallique.Comment donc, si nous ne sommes plus nous même persuadé du bien fondé d'une croyance en l'Un, comment convoquer cette adresse pour nos patients. C'est à ce niveau de notre réflexion qu'il faut nous souvenir du concept de néoténie, et de cet imaginaire qui semble être une nécessité structurale de l'être humain : le substitut du mâle dominant par qui s'installe la foi en un Autre, à qui l'on s'adressera... à la troisième personne. Toujours en nous référant à J.-M. Forget, il ne nous parait pas impossible d'envisager que le rôle des parents de l'adolescent qui fait l'objet de son livre, soit joué ici par les médecins auxquels le malade adresse ses symptômes, et que le psychanalyste aie à prendre en compte ce type d'intrication transférentielle, ne serait-ce que pour éviter des interventions trop invasives, désubjectivantes. Il s'agirait ici aussi d'introduire un tiers dans un discours qui peut être dit 'pervers' en ce sens qu'il traite le sujet souffrant comme un objet du savoir médical, voire comme un grain de sable dans sa mécanique bien huilée. Le psychanalyste devant (re)trouver une attitude transitiviste, inductrice de la subjectivation et du transfert.Cette introduction d'un tiers, contingent et provisoire, (et qui n'est en fait que l'alliance avec un Autre symbolique dont nous parlions plus haut) ne vise pas à remplacer cet Un qui n'ek-siste que dans le réel, - impossible à rencontrer - mais à arrimer, nouer l'imaginaire libre - comme on le dit d'un électron - au réel et au symbolique, processus qui, selon nous, ressortit à la création ex nihilo. Répétons-le : la position tierce tenue par l'analyste constitue un semblant d'Un dans l'Autre qui permet à l'analysant de s'adresser à celui-ci à la deuxième personne. Le transfert est ainsi un faire suivre vers un destinataire encore inconnu auquel il fait croire, le temps de... le construire. C'est ici que le terme de transmission trouve son assise, que l'humus humain prend son sens en terme de jeu dramatique, de différence de potentiel productrice de sujet.

De la jouissance en-corps

Mais la douleur d'exister est plus que jamais à l'ordre du jour (29) , et les moyens qui permettent de la masquer pas toujours judicieux. La question n'est d'ailleurs pas anodine de savoir si c'est pire qu'avant, et pourquoi. Sans doute, la fin du patriarcat ne constitue-t-elle qu'un début de réponse. L'écrasement de la catégorie du réel par un symbolique non décomplété, d'une efficacité redoutable, que représentent les technosciences, l'explique d'autant mieux que le réel en cause concerne 'le pas irrémédiablement franchi' dont parlait Ch.Melman avec la désacralisation du secret de la vie et de l'énigme du sexuel. La question n'est peut-être pas tant, d'ailleurs, celle du franchissement d'un point de non-retour, d'une limite, - d'une 'forclusion du phallus', sans espoir, - que du changement de rapport à ce réel, c'est-à-dire du lien imaginaire qui le lie au langage. Ce rapport qui est le sujet même en son corps.Ce rapport à un manque dans l'Autre, qui se trouve ainsi récusé, est l'endroit du féminin, lieu d'énigme et de création de la vie, où réel et sacré se rejoignent en-corps, où le temps n'a pas le même impact que chez l'homme, où la complaisance somatique trouve son germe. Si l'idéal technoscientifique, son délire, pourrait-on dire, vise effectivement à réduire à néant ce manque, insistons sur le fait qu'il ne s'agit pas pour nos patients de récuser le manque lui-même, mais le rapport qu'ils ont avec ce manque... qui semble ne pas les concerner, avant de leur retomber en-corps. Ce manque n'est pas reconnu, mais vécu ; pas subjectivé, mais joui par corps interposé, qui pâtit.L'indice phallique récusé, mi lettre, mi signifiant, s'incarne, totem féroce avide de sacrifice, parasite du corps, dans le cas des malades qui nous occupent ici. Il peut aussi être métaphoriquement absorbé dans l'assuétude alcoolique ou tabagique, ou injecté en-corps dans les toxicomanies, voire se sublimer en indice de la perte du corps lui-même - le Rien qu'il absorbe, ou qui l'absorbe - dans l'anorexie. Comme si le besoin de créer un espace pour que du sujet il y ait, falsifiait l'objet de la pulsion, qui se fait volatile, fumée, presque... rien (30).Il ne s'agit pas, en ces domaines, de psychose, et pas plus de perversion au sens strict. Ce qui, pour nous, fait différence, est le destin de ce que nous appelons l'indice phallique.Le phallus ici récusé est le signifiant - le phallus symbolique φ - et non le manque d'un objet, - phallus imaginaire () - comme dans la structure perverse au sens freudien. En effet, si celui-ci peut être comme annulé par le fétiche qui fait du fantasme un scénario agi en vue de s'approprier un objet spécularisable, - 'Pigeonne !' - il n'en est pas de même du signifiant.

'Névrose, vous avez dit névrose ?'

Dans la névrose ordinaire, l'objet a, non spécularisable, permettait au sujet de se sustenter d'un manque, de constituer un désir jamais assouvi qui laisse le signifiant φ, indice d'un trou, dans un registre Autre, que la marée (31) ne peut recouvrir.Tout se passe, chez les névrosés modernes, - et nous pensons pouvoir en rapprocher les malades dits 'psychosomatiques' - comme si le patriarcat monothéiste avait accaparé le référent du langage, connoté sexuellement par le fait de notre néoténie, pour lui insuffler son caractère unaire, avec ce résultat despotique que nommé par l'Un, le sujet se trouve normé, estampillé (ou non) par un signifié non quelconque. Comme si la sortie du conflit entre Nom-du-Père et Phallus, qui faisait symptôme, devait nécessairement, par collusion entre les deux, faire sinthome.Avec le déclin du patriarcat, il semble que ni symptôme ni sinthome ne tiennent plus le noeud borroméen qui constitue le sujet (32).C'est la fin du rêve de l'homme de trouver en l'Autre un toit qui passerait par l'adresse à un 'Toi, Père'.De même qu'un point ne peut être défini à la fois par l'espace et par le temps, comme nous l'apprend la physique (relativiste) moderne, la vérité ne sera jamais adéquation entre la chose et sa représentation, n'en déplaise au discours hédoniste ambiant, et il n'est de 'père' que ce rapport espace/temps au nom de quoi un Je se profère ; l'origine est pure convention.Névrose ordinaire ou moderne, dans les deux cas, plutôt que de chercher autre Chose, il vaudrait mieux trouver Autre chose... dans le transfert, par exemple, ou dans l'art.Sur ce lit(t)oral, il nous faut marcher en-corps, sachant que pas Un n'éclairera l'éclipse de l'Une, car pas Un ne fait Tout, fût-il Phallus, et qu'à tenter de touter le Pas-Tout, il le tue.

Notes

(1) La théorie de la néoténie, ou prématuration, citée par Lacan dans La Troisième, - qui en faisait la raison dans le réel du rapport imaginaire de l'homme à son corps- fut développée par Louis Bolk en 1926 in Das Problem der Menschwerdung et reprise depuis [1977-1980] par S.-J. Gould. Elle postule que l'homme naît prématuré, inadapté, et que seules ses constructions symboliques (langagières) permettent sa survie. De surcroît, cette prématuration se transmet génétiquement, l'humain ayant la faculté de se reproduire sans que son corps ait atteint une maturité 'naturelle'.

(2) Voir D.-R. Dufour : On achève bien les hommes, Editions Denoël, Paris, 2005.

(3) Rappelons que l'avènement de l'élevage, au néolithique, va de pair avec la castration de la plupart des sujets mâles en vue de la sélection et de la contention du cheptel : la d'hommestication.

(4) Qu'en français cette lettre se nomme hache est assez évocateur de ce que, bien plus tard, Freud nommera : castration.

(5) Notons que l'identification d'Abraham au Père semble passer par l'incorporation réelle du bélier sacrifié : la chair même de l'animal totem, père de la race, passe dans le corps du sacrificateur.

(6) Commémorée par la circoncision.

(7) Par l'illusion que le symbolique (technoscientifique, par exemple) a tout pouvoir sur lui.

(8) Paris, le 4 décembre 2005.

(9) Est dit sacré ce qui est séparé, interdit, inviolable ; il s'agit bien d'un réel.

(10) En quoi nous reconnaissons les bases du transfert, branché sur le circuit pulsionnel.

(11) Et si l'imaginaire nous manque, nous ajouterons un clair de lune...

(12) Ceci est une manière de dire que dans le corps, réel et symbolique, soma et psyché sont indissolublement liés par... le sujet de l'inconscient.

(13) J. Lacan 'Propos sur la causalité psychique' in Ecrits, Seuil, Paris, 1966.

(14) P.-L. Assoun Corps et symptôme. Leçons de psychanalyse 2°édition, Anthropos, Ed. Economica, Paris, 2004

(15) Qui, sans être hors langage, ne constitue cependant pas une véritable adresse.

(16) P.-L. Assoun op. cit.

(17) S. Freud 'Pour introduire le narcissisme' in oeuvres Complètes, Vol.XII, Puf, Paris, 2005.

(18) J.-M. Forget L'adolescent face à ses actes... et aux autres, Editions Erès, Paris, 2005.

(19) La jouissance sexuelle refoulée fait retour sous forme d'une jouissance déplacée sur un organe non sexualisé.

(20) Voir à ce sujet Gérard Pommier Naissance et renaissance de l'écriture, Puf, Paris, 1993.

(21) P.-L. Assoun, op. cit.

(22) Ceci n'est pas sans évoquer le style propre à Lacan qui, non content de nous inciter à 'en passer par ses signifiants', forçait ses lecteurs à s'impliquer, de par la difficulté de sa syntaxe.

(23) J.-M. Forget, op. cit.

(24) L'imaginaire instinctuel concernerait pour le visuel l'image et non le regard, pour l'acoustique, le bruit et non la voix, pour l'oral, la nourriture et non les mots, pour l'odorat, les phéromones...

(25) Ce qui, par ailleurs, revient à assimiler l'Un à l'Autre.

(26) G. Le Gaufey L'éviction de l'origine, E.P.E.L., Paris, 1994.

(27) Rappelons que tout système binaire est, par définition, orienté par une différence de potentiel.

(28) Charles Melman, séminaire Les Paranoïas, 1999-2001, Paris, leçon du 16 mars 2000.

(29) Pour plusieurs raisons qui restent à analyser.

(30) Et l'on sait bien qu'à ce Je, l'anorexique n'est pas la moins décidée.

(31) Signifiant remarquable où se conjoignent mère et l'Une !

(32) C'est là, peut-être, qu'il nous faut situer l'hésitation de Lacan à faire du sujet un noeud borroméen à trois ou à quatre tores.

Pierre Danhaive

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