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T'es où là ?

BON Norbert
Date publication : 28/05/2015

 

'Tout le monde sait que pour tenir un cheval en place
il n'y a rien de mieux que de lui raconter des histoires'
Ilo de Franceschi

À l'occasion des journées d'études 'Savons-nous encore ce qu'est le phallus ?', Christiane Lacôte, dans son intervention 'Un repère sans évidence', évoquait un rêve où la question du phallus était spatialisée et elle rappelait cette phrase souvent entendue dans nos rues depuis l'apparition du téléphone mobile : 'Où es-tu ?', comme venant inaugurer la conversation. Ce qui dans mon parler régional se dit : 'T'es où là ?' Mais cette phrase, aujourd'hui moins fréquente me semble-t-il, que dans les débuts de cette invention, n'est pas qu'un embrayeur de l'interlocution. Elle atteste de la difficulté de passer d'un interlocuteur situé en un point fixe, identifié à ses coordonnées géographiques, à un interlocuteur mobile.Dans notre culture traditionnelle, fortement rurale, les gens étaient de là où ils venaient, identifiés à leur lieu d'origine, et, lorsqu'ils se déplaçaient, ils transportaient à leurs semelles la terre de leurs ancêtres. Terre que, souvent, une fois leur parcours fourmi-moebien bouclé, ils retrouvaient, retour au point de départ mais en dessous et les pieds devant. Par la grâce du phallus, qui en tenait le portillon, le trou sacré de l'origine venait se conjoindre à celui consacré de leur exit. Et pas seulement pour ceux que leur titre de noblesse autorisait à redoubler leur nom de famille du nom de leur terre. Au début du siècle dernier, il revenait à ceux des parlêtres qui portaient la charge du phallus, lorsqu'ils avaient été déclarés 'Bon pour le service' et, c'est tout un, 'Bon pour les femmes', d'effectuer leur service militaire. À cette occasion, beaucoup quittaient leur canton pour la première fois et ils se désignaient volontiers par leur lieu d'origine : il y avait le tourangeau, l'alsacien, le marseillais... Il est vrai que l'école de la république leur avait fait apprendre par coeur les départements et leur chef-lieu : ainsi, nantis d'un savoir au service du signifiant maître et marqués du phallus doublement symbolisé par le sabre et le goupillon sous l'égide du drapeau, beaucoup étaient prêts à sacrifier leur vie pour leur patrie, même si, comme on le sait, un certain nombre firent crosse en l'air, sous les auspices fugitives d'une autre figure du père: le Père Noël.Comme le rappelait Pierre Marchal, après l'intervention de Christiane Lacôte, la géographie, ça sert d'abord à faire la guerre : localiser l'ennemi, conforter ses propres positions, en acquérir de nouvelles ou veiller au statu quo... Mais le mur de Berlin est tombé : fin de la guerre froide et de cette partition manichéenne du monde dont il s'avère rétrospectivement qu'elle en assurait un certain équilibre. À la guerre de tranchées ont succédé les guérillas, puis le terrorisme où l'ennemi est partout et nulle part et peut frapper n'importe où, n'importe quand, n'importe qui. Est d'ailleurs venu le temps de la guerre généralisée puisque c'est désormais le principe avoué qui régit, après l'économie, le social, le culturel et, finalement, le psychique : concurrence, compétition, élimination, ce rapport basal au congénère, bouffer où être bouffé, dont Freud pensait qu'il avait à être refoulé au profit de valeurs d'entraide et de solidarité pour permettre une civilisation dont le malaise soit tempéré. S'agissant du rapport à l'espace, c'est bien quelque chose d'une métaphore paternelle bien tempérée qui va permettre à l'enfant, puis à l'adulte qu'il devient, de s'éloigner, plus ou moins, de son point d'origine, son Heim, et d'y revenir. Avec les embarras, plus ou moins marqués, propre à chacun d'entre nous, depuis ceux qui ne peuvent quitter leur village ou franchir une frontière jusqu'à ceux qui parcourent la planète de long en large, en quête d'un ailleurs ou d'une butée introuvable, en passant par ces enfants qui ne tiennent pas en place et dansent d'un pied sur l'autre. À cet égard il y a assurément une modification de la topologie psychique : nos parents étaient assignés à résidence, nos enfants seront délocalisés. Et dès le départ : pour cause de rationalisation des coûts, on les transportera en hélicoptère à la maternité régionale, en bus à la maternelle du canton, en TGV à l'université où à la grande école qui leur permettra de décrocher un CDD en Europe ou ailleurs...Arrive à point nommé, produit technologique du discours de la science, le GPS, système de positionnement par satellite, contrôlé par l'armée américaine. Jusqu'alors réservé aux navigateurs, maritimes, terrestres ou aériens, qui peuvent ainsi, à tout moment, connaître leur position exacte sur le globe, mais aussi être localisés, le GPS équipe désormais certaines voitures et bientôt sera présent sur une nouvelle génération de... téléphones mobiles. Si bien que leurs porteurs communiqueront à leurs interlocuteurs leurs coordonnées géographiques (sauf ceux, évidemment, qui préfèreront les masquer, comme ils masquent aujourd'hui leur numéro d'appel). Ainsi, sans même avoir à lui poser la question, je saurai que mon interlocuteur se trouve, par exemple, par 23° 10' de latitude nord et 5° 54' de longitude est. Soit un positionnement réel à partir d'un système purement symbolique qui quadrille le globe terrestre de méridiens verticaux et de parallèles horizontaux. Quant à l'imaginaire qui les noue, j'en aurai quelque idée si je sais que ces coordonnées sont celles de l'ermitage du père de Foucaud, au sommet de l'Assekrem, dans le massif du Hoggar, aux confins du Sahara algérien. Mais peu importe, ici, ce qui le fait marcher. Ce qui me semble à retenir, c'est que nous sommes peut-être en train d'intégrer à notre identité, essentiellement confinée dans l'espace euclidien à 3 dimensions (où, dans le miroir, le corps s'articule au signifiant) une quatrième, celle du déplacement. Ce serait donc une prise en compte psychique de la relativité restreinte : voilà qui prépare peut-être les générations futures à leur destin d'errance spatiale, à la recherche d'une planète hospitalière, une fois la terre devenue inhabitable ! Il faut pourtant, pour permettre le calcul des déplacements, un point originaire. Ce point est purement symbolique dans le système Mercator qui quadrille notre planète (le point de coordonnées 0-0 ne désigne aucun lieu précis, il est placé arbitrairement à l'intersection du méridien de Greenwich et de l'équateur, soit quelque part dans le golfe de Guinée). Il faut en outre un point réel en dehors du système, ou aux confins de celui-ci, fixe ou relativement fixe, à partir duquel seront mesurés les écarts au point zéro : le pôle magnétique pour la boussole, le soleil pour le sextant, le satellite en orbite géostationnaire pour le GPS (en réalité, au moins trois satellites pour un positionnement en 2D et au moins quatre pour un positionnement en 3D). Reste à savoir si, sur le plan psychique, on peut, sans trop de dommages collatéraux, se passer d'une dimension imaginaire de cette origine, sous la forme d'un mythe individuel, un fantasme, qui en borde le trou et participe d'un mythe collectif qui lui permet de faire lien social : ce point trou de l'origine spatiale et temporelle que l'on retrouve pour toutes les civilisations : l'omphallos de Delphes pour les grecs anciens, la Mecque pour les musulmans, Jérusalem pour les chrétiens, et aussi bien le big bang pour les astrophysiciens et, même, la terre perdue pour les spationautes du vaisseau Enterprise dans la série Star Treck. Ce point-trou, c'est pour nous le phallus. Mais, si le travail de l'analyse est, comme le formulait Jean-Paul Hiltenbrand, de le faire passer de l'état de symbole à celui de signifiant et d'en tempérer ainsi les effets imaginaires, encore faut-il qu'il ait été mis en place par l'opération de la métaphore paternelle. Sans quoi, faute de ce point fixe, c'est du côté de l'image du corps, 'choyé, body buildé', selon l'expression de Roland Chemama, du côté du narcissisme, que sera cherchée une suppléance beaucoup moins mobile. Or, il semble bien que, pour certains, cette opération soit problématique et le phallus plus ou moins dénié, récusé, refusé, sans que l'on ait affaire à la psychose... Il y aurait là, sans doute, à faire, comme le suggérait Jean-Jacques Tyszler, une clinique plus précise des différentes modalités de la négation. On peut aussi aborder le problème sur son versant topologique : au cours de ces journées, après la passionnante discussion entre Marc Darmon et Bernard Vandermersch, sur la question de savoir si le phallus de la métaphore paternelle, celui des formules de la sexuation et celui du cross cap sont ou non les mêmes, Charles Melman rappelait que, si le phallus n'est plus l'instance symbolique qui donne son sens sexuel au désir mais en devient la cause même (au lieu de l'objet a qui, lui, entretient le désir mais sans le boucher), alors on a affaire à une structure où la ligne d'interpénétration n'est plus arrêtée par un point trou irréductible. Et, il existe un figure topologique ainsi organisée autour d'une ligne d'interpénétration en noeud de trèfle (bande de Moebius à trois demi torsions) qui détermine un point triple mais qui ne fait pas trou, c'est la surface de Boy, autre modalité d'immersion du plan projectif dans l'espace en 3D. Or, il est possible de transformer un cross cap en surface de Boy, en passant par la surface romaine de Steiner, précisément en commençant par tirer le point cuspidal que nous appelons φ, vers 'l'intérieur de la surface'... On en trouvera la monstration par J.P. Petit, sur son site . L'intérêt pour la clinique, et pour les optimistes, est que l'opération inverse, passer de la surface de Boy au cross cap, est possible : c'est celle de la métaphore paternelle. Elle nécessite, cependant, quelques 'disjonctions' (trois) dont il n'est pas sûr qu'elles relèvent de l'opération analytique.Norbert Bon

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