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Nora allait à Jim comme un gant. Excursion autour du désir masculin et féminin

DRAZIEN Muriel
Date publication : 28/05/2015

 

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Je partirai de l'oeuvre énigmatique de Joyce intitulée Exiles ('Les exilés') ou mieux, selon la traduction de Lacan, 'Les exils' - traduction qui, prenant appui sur l'ambiguïté de la sémantique anglaise du titre original, découvre une dimension métaphorique qui fait allusion aux divers 'exils' du parlêtre.Dans un texte écrit il y a quelques années - 'Le Retour' - je m'étais déjà arrêtée sur la question - tant problématique que centrale dans cette oeuvre de Joyce - de ce qui meut ses divers personnages.Pour Richard, le poète, ce sera ce que nous pouvons appeler son 'désir', sa façon d'agir envers la femme qu'il veut faire sienne, l'emmenant avec lui au moment de quitter l'Irlande, mais sans l'épouser. Ce qui se manifeste comme le désir ou le besoin de Richard c'est d'avoir la certitude que sa femme l'a trahit (ou le trahira) en s'unissant charnellement à son bon ami et admirateur Robert. Un tel adultère (réel, rêvé?) est ce que Richard nomme sa 'blessure'. Le poète cherche sans se donner de répit à pousser Berthe sur la voie qu'il a tracé pour elle tout en refusant de lui donner - malgré ses protestations - une quelconque explication de ses instigations à l'entraîner à la trahison. Comment ne pas se rappeler, à ce propos, l'histoire analogue de Genet, autre 'saint homme' qui poussait son amant, trapéziste, toujours plus haut sur le trapèze jusqu'à le faire effectivement tomber?De son côté, du côté de la femme, Berthe continue de professer son amour pour Richard, sans pour autant se laisser entraîner par lui à accomplir un acte jugé). Berthe résiste à être utilisée par Richard pour ses propres fins, même si l'ami en question est un ancien soupirant, quelqu'un qui dans le passé ne lui était pas indifférent et qui aujourd'hui encore continue à vouloir la séduire. Berthe se fait insistante auprès de Richard pour obtenir de sa part une parole qui la retienne, qui puisse signifier de la part de son homme un autre type de désir à son égard.Ceci est en résumé le jeu des rôles sur la scène.Arrivé à ce point, une digression doit être faite, elle constitue en même temps une prémisse nécessaire pour clarifier le titre de mon intervention qui est une citation extraite du Séminaire Le Sinthome : Nora est le nom de la femme de James Joyce et Jim est le petit nom par lequel elle s'adresse à son mari.Grâce à l'infatigable travail hagio-biographique des spécialistes et des universitaires, déjà invoqués par Joyce (leequel, la chose est connue, leur avait prédit qu'ils auraient à s'occuper de son oeuvre pendant les 300 années à venir), le caractère autobiographique de l'oeuvre a été amplement établi. Raison pour laquelle on ne sera pas surpris si, au cours de notre examen, nous serons portés à glisser du personnage Richard à l'auteur Joyce, comme il est tout aussi facile de passer de Stephen Dedalus de Ulysse et du Portrait de l'artiste à l'auteur lui-même. (Selon Jean-Michel Rabaté de Lacan et la littérature , Joyce lui-même n'aurait pas été choqué d'un tel procédé étant donné que lui-même en tout premier lieu opérait ce glissement, oscillant entre l'invention littéraire et sa propre histoire). Ce trait particulier de l'approche à l'oeuvre de Joyce (c'est-à-dire la propension du lecteur à confondre le sujet littéraire et son auteur) n'est pas dû au hasard, mais, après l'étude de Lacan consacrée à Joyce dans le Séminaire Le Sinthome , est lié de façon évidente à la spécificité de l'ego de l'auteur. L'ego de Joyce n'est pas fermement ancré mais en tant que support de l'image du corps, il est ce qui, avec cette image, se délite complètement à la fin du même Séminaire. Le corps et le nom sont pour Joyce en effet intimement liés.Pourquoi avoir qualifié le texte Exiles d''énigmatique'? L'énigme est, selon Lacan, une énonciation sans énoncé. Non seulement nous ne savons pas qui est ni comment s'appelle le sujet auquel nous avons affaire (et nous savons l'importance du nom pour Joyce, l'importance de pouvoir se faire un nom, un nom qui le distingue du père carent), mais nous avons aussi le sentiment que le jeu des désirs mis en scène dépend de ce qui s'est passé précédemment, de quelque chose que nous ne connaissons pas et qui constitue le véritable moteur de toute l'action. C'est pour cela qu'a été émise l'hypothèse d'un possible adultère de Nora; adultère qui se serait produit dans le passé, en un temps avant que Joyce ne l'ait rencontrée, c'est-à-dire à un passé mythique cause de la blessure qui tourmente Richard. Quelque chose de très fort est à l'oeuvre, quelque chose de plus fort que la jalousie, la trahison, l'attraction sexuelle, quelque chose qui n'est pas dit. Cet inachèvement, l'effet erratique de l'action sont insupportables, puisque les différents discours semblent ne jamais se rencontrer. (Les désirs n'atteignent pas la cible, la rencontre est manquée).Exiles est l'unique oeuvre théâtrale de Joyce. Il s'agit d'une sorte de véritable montage, au sens où une mise en scène est 'montée'. C'est le montage du fantasme, peut-être celui de Joyce ou du moins le fantasme qu'il veut prêter à son personnage - le poète Richard (en tout cas c'est le désir de Joyce qui signifie ce fantasme). Le personnage de Richard est exilé de son propre pays exactement comme Joyce l'était au moment d'écrire Exiles, à Trieste.Si la sexualité du sujet névrotique constitue son sinthome, au-delà des symptômes et si le passage de l'un à l'autre type de symptôme constitue ce que Lacan appelle l'ombilic de la structure subjective, la charnière d'un tel passage est constituée par une père-version. Ceci est, du moins, la lecture que Lacan donne du cas Joyce. La père-version, l'amour du père castrateur, représente - dans le 'cas' de Joyce - un élément marquant. Il est l'élément qui imprime une couleur particulière à ce que nous nous permettons d'appeler 'désir' ou 'fantasme'.Lacan a, à ce propos, centré son intérêt sur l'incident - décrit dans Portrait de l'artiste - dans lequel Stephen Dédalus est battu par un groupe de compagnons. Le garçon éprouve à cette occasion un dégoût pour son propre corps, qu'il ressent comme lui étant étranger. Il décrit un étrange phénomène : au lieu d'éprouver de la colère et de la douleur pour ce qui lui est arrivé, il a l'impression que son corps l'abandonne, à l'image d'une pelure qui se détache de son fruit.'Il y a en lui quelque chose qui demande seulement à partir, à se détacher, comme une pelure. Il y a des gens qui ne sont pas affectés par la violence subie par le corps'. Au contraire de ce dont témoigne Joyce dans son récit, il y a des gens chez qui 'il y a quelque chose de psychique qui est touché, qui réagit, qui ne se détache pas'. Le masochisme en tant que stimulus sexuel n'est pas exclut dans son cas - commente Lacan. Rappelons nous l'expérience de Bloom dans l'épisode de Circé de l'Ulysse. Le Richard des Exiles est empreint de masochisme dans ses rapports avec Berthe et Robert, puisqu'il pousse ces derniers à accomplir un acte qui n'aurait pour effet que d'élargir ce qu'il nomme sa 'blessure'. Dans les Fragments de dialogue de l'acte II Joyce annote les paroles adressées (en parlant de Berthe) de Richard à Robert :
  • 'J'ai détruit et recréé une femme à mon image... Je l'ai emmenée avec moi en exil et maintenant, je la ramène ici, recréée à mon image. Et cela, je l'ai fait pour toi'.
  • Robert : 'Alors, ce n'était pas de la jalousie ce que tu ressentais.'
  • Richard : 'Je ressentais une chose que je te dirai... un grand désir'.
  • Robert : 'Pas de haine envers moi? Mais comment est-ce possible?'
  • Richard : 'Pour ce que j'en sais, la jalousie, comme tu l'appelles toi, pourrait-être véritablement ce grand désir.'
Il m'a semblé que pour Joyce demeurait, comme reflet de l'épisode décrit (celui dans lequel il se fait battre) le problème du rapport avec son propre corps. L'ego est l'idée de soi comme corps. Mais comment faire pour sentir son propre corps, que faire du corps, de quoi est-il fait lui (Joyce, Stephen ou Blephen ou Bloom - noms interchangeables, étant donné que Joyce et le père du nom 'sont de la même matière') qui n'ait à faire avec le corps et avec le nom? Comment donner un nom à son propre corps et donner corps à son nom propre? 'On a un corps,' dit Lacan, mais on est pas le corps. Exilé de son propre corps, surgit le problème du contact entre les corps, 'un contact, un contact', écrit Joyce dans Giacomo Joyce. C'est seulement quand ce corps va être enfilé (comme d'un gant), semblable à deux membranes collées entre elles, qu'on pourra sentir son propre corps à travers 'la peau' de l'autre. Cette fonction du gant, la plastique 'bien moulée'de Nora lui permettait de s'en acquitter parfaitement. Ce qui sous-tend l'action - le jeu des désirs - sur la scène des Exiles (le non-dit qui a affaire à la sexualité) est le fantasme d'un contact entre les corps, réalisable seulement comme rapport de 'gant' avec sa propre femme. Lacan avait annoté dans le Sinthome combien il était inquiétant d'entendre relaté par un homme qu'il avait porté sa femme dans son ventre. C'est une référence que j'aie dû rechercher longtemps avant de lire dans les Fragments de dialogue (pour l'acte II): 'Tu sais ce que j'éprouve quand je la regarde? Je sens comme si je l'avais moi-même portée dans mon ventre...'Nous connaissons beaucoup de choses à propos de la sexualité de Joyce grâce à Ellman, aux lettres de Joyce à son frère Stanislaus, et à une récente biographie de John McCourt. Nous savons ce que l'écrivain pensait des femmes, le type de rapport qu'il avait avec Nora qui, comme Molly Bloom, était consciente de ce que son corps faisait éprouver aux hommes. Nora, la 'petite Irlande', 'jolie, peu cultivée et pas très fine' (Ellmann) sait de pouvoir tenir les hommes en son propre pouvoir, mais fait tout son possible pour occuper la place de l'objet a; du petit reste, supplanté dans les attentions de Richard envers Béatrice, abandonnée sans avoir été épousée, sans nom de famille comme le fils que celle-ci eut avec lui.À propos de Béatrice, l'autre femme en scène. Béatrice est flattée de l'attention que lui témoigne Richard, une cour que Joyce compare à celle du 'chat à la souris'. Béatrice refuse de déclarer ses propres sentiments tout autant que Richard insiste - dans sa vaine curiosité - à vouloir la questionner. Quel est le sens de ses demandes de savoir, savoir ce qu'elle ressent pour lui ou 'qu'est-ce qui la fait jouir', ou 'comment ;Berthe désire l'union spirituelle de Richard et de Robert et croit (?)' (ici l'usage de l'italique dans l'écriture de la parole croit, de même que le point d'interrogation (?) apposé par Joyce, indiquent une hésitation du même auteur - l'existence d'un doute - dans ce que Nora/Berthe croit (ou ne croit pas) - c'est-à-dire sur ce que le même Joyce croit - 'c'est-à-dire qu'une telle union puisse être atteinte et perpétuée à travers le corps. La possession physique de Berthe de la part de Robert, se produisant plusieurs fois, porterait les deux hommes à un contact quasi charnel. Le désirent-ils vraiment? Désirent-ils s'unir charnellement à travers la personne et le corps de Berthe comme ils ne le pourraient pas autrement, c'est-à-dire sans insatisfaction et sans détérioration? Désirent-ils s'unir charnellement homme à homme comme s'ils avaient été homme et femme? Et puis Richard... Il semble vouloir éprouver le frisson de l'adultère de façon secondaire, il semble - ainsi - vouloir posséder une femme engagée (Berthe) à travers le membre de l'ami'.Toujours dans les Notes pour Exiles Joyce écrit : 'La réticence [de Berthe] à céder, même une fois la possibilité de la conception écartée, est-elle la même ou en est-elle une survivance? Ou s'agit-il de la survivance (purement physique) des peurs d'une fille vierge? Certainement son instinct peut-il distinguer entre diverses concessions et pour elle la concession suprême est ce que les Pères de l'Eglise appellent emissio seminis inter vas naturale. Pour ce qui en est de l'accomplissement de l'acte sous une autre forme, externe (par friction ou voie orale), le problème doit être approfondi ultérieurement. Permettrait-elle à sa concupiscence de la pousser à recevoir l'émission de la semence dans une autre cavité de son corps où, une fois émise, les forces de sa chaire secrète ne puissent pas agir?'Le désir de l'homme est plus ambigu; il faut le passage par le fantasme pour que nous puissions le lire comme désir du désir, ou désir de conjuguer corps et parole. Joyce réussit à accomplir ceci à travers son sinthome, son écriture 'dont les traces reconduisent à la femme et à cet impossible qui organise la relation entre les sexes'. (Fanelli)Muriel Drazien

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