Accueil

 

Les événements des banlieues

MARCHAL Pierre
Date publication : 28/05/2015

 

Les récents événements qui ont enflammé les banlieues françaises, ont donné lieu à de nombreux commentaires et analyses. Ceux et celles que j'ai eu l'occasion de lire me semblent s'inscrire dans deux logiques qui sont loin de s'exclure mutuellement :
  • D'une part, on souligne le côté intolérable de ce qu'on qualifie d'émeutes et que je continue, pour ma part, à appeler 'manifestations' ou 'événements'. S'il s'agit d'émeutes, cela autorise bien évidemment un rappel à l'ordre du côté de la férule et du bâton. Solution essentiellement répressive et normalisatrice. L'ordre républicain doit être rétabli avant toute reprise de parole et de dialogue. D'où la séquence bien connue du rappel à l'ordre : interpellation des fauteurs de troubles, justice d'urgence pour ne pas dire expéditive, punition. Avec pour effet escompté : le silence ! La situation est à nouveau sous contrôle. On présente souvent cette méthode forte comme un préalable : elle se justifie de ce qu'il semble inacceptable de négocier sous la contrainte. Le conflit ne semble plus être une valeur.
  • D'autre part, faisant le constat de l'échec de l'intégration, on cherche les raisons de cette impasse du côté de nos propres insuffisances : le chômage, la misère, le manque de moyens financiers alloués aux associations, etc. Ici se déploie le paternalisme capitaliste et/ou colonial qui se culpabilise de n'avoir pas fait assez pour ces jeunes issus de l'immigration. Culpabilisation qui ne permet à ces jeunes que d'occuper la place de la victime à laquelle on a ôté toute responsabilité.
Parfois la parole d'un dirigeant politique rappelle pourtant que la plupart de ces jeunes sont français, filles et fils de la République. Mais l'égalité, qui est ainsi rappelée et promue, reste pensée dans une visée d'assimilation. Tel semble être l'idéal proposé : s'assimiler les valeurs de la république, devenir un français comme les autres, sans plus aucune trace d'altérité, cette dernière étant réduite à des manifestations folkloriques. Ici encore, la situation 'France' n'admet aucun événement qui viendrait trouer sa propre normalité.Il convient que la psychanalyse ne participe pas à ce concert consensuel; qu'avec ses arguments cliniques, elle n'en vienne à servir la cause de la normalisation. Les actes des 'émeutiers', s'ils s'attaquent effectivement à des objets phalliques, ne doivent pas être considérés comme des symptômes. C'est l'effort d'effacer l'événement, que ce soit par la répression ou par l'explication, qui fait symptôme : 'la normalité comme symptôme'. Il ne convient pas de pathologiser les événements des banlieues ; il faut au contraire les replacer dans une dimension d'invention politique. Une telle interprétation constitue sans doute un forçage, mais c'est, à mon avis, un forçage obligé qui permet d'ouvrir la situation à la possibilité de son propre dépassement. Cela ne signifie pas pour autant qu'il faille absoudre toutes les transgressions, mais il est nécessaire aussi d'entendre ce qui s'y joue et oser la nomination d'un tel événement. Au pied de la lettre s'il vous plaît !S'ils incendient des voitures, ce n'est pas d'abord au signifiant phallique qu'ils s'en prennent, mais à la positivisation de ce signifiant dont la formule publicitaire 'ma voiture, c'est ma liberté' donne bien la mesure. Il est probable que ce contre quoi ces jeunes s'insurgent, sans d'ailleurs pouvoir l'expliciter comme tel, c'est l'impossibilité dans laquelle nous, les autochtones, les mettons de participer à l'invention d'une socialité nouvelle ; ce qu'ils refusent c'est une intégration qui ne serait qu'assimilation, par laquelle nous leur imposons notre manière de voir, de comprendre, d'interpréter les valeurs qui fondent notre vie en commun et qui trouvent leur légitimité dans notre propre histoire. République, liberté, égalité, ce sont là des idées dont le contenu et l'interprétation est le fruit de notre effort pour parler, comprendre ce qui nous est arrivé et pour nous constituer un avenir possible. Qu'elles soient ainsi historiquement datées, suppose qu'elles puissent être soumises à révision, à reprise. Elles ne sont pas définies une fois pour toutes. Il s'agit davantage de visées qui ont pour fonction de mobiliser le sujet et dont la 'réalisation' (au sens fort de ce terme : les sortir d'une dialectique réinventive pour en faire une réalité) ne peut qu'être désastreuse. Les psychanalystes devraient être vigilants à cette question, eux qui ont appris qu'ils avaient à réinventer la psychanalyse à chaque cure.Reste la question de la jouissance dont Marc Nacht a bien dit qu'elle était l'enjeu à la fois manifeste et pourtant non aperçu des troubles qui secouent les banlieues (Site de l'ALI, le 17/11/2005). On ne peut qu'être d'accord avec cette remarque que 'la jouissance (des insurgés) vient témoigner d'autre chose que de la revendication familière issue de la frustration'. Elle signe le 'retour d'un refoulé forclos' : celui de leur propre histoire. Comme si la situation (au sens de site, de lieu) nouvelle dans laquelle ils sont pris, celle de l'immigration, ne pouvait plus prendre en compte ce point d'origine où se noue la question de leur jouissance. Et ne pas pouvoir prendre en compte cette dimension de la jouissance a pour effet de ne pas pouvoir y renoncer. Car il faudra bien passer par là : renoncer à la jouissance d'origine pour que soit possible ce travail de la réinvention politique qui nous ouvre à une jouissance phallique. Tel est bien l'enjeu de l'accueil et de l'hospitalité de nos sociétés : qu'une tel travail de réappropriation soit possible. En affirmant, comme le rappelle Marc Nacht, que la carte d'identité française ne sert à rien, en refusant, comme en Belgique, de demander la nationalité belge, ces jeunes nous disent que ce passage n'est plus pour eux praticable, qu'il ne garantit rien, pour eux, d'une possibilité d'exister chez nous. Mais ce que j'appelle ici le travail de réappropriation est à double face. Il ne concerne pas seulement les jeunes issus ou non de l'immigration, mais aussi toute la société d'accueil. C'est de part et d'autre qu'il convient de renoncer à la jouissance d'origine. Faute de quoi, rien ne sera possible que l'affrontement. Sommes-nous prêts, nous les autochtones, nous les anciens, à perdre quelque chose (pas tout !) dans cette aventure ? Il semble bien que, jusqu'aujourd'hui, nous ayons été davantage dans la crispation, dans le soucis de préserver notre patrimoine que dans le souci d'inventer une nouvelle socialité. Ce que Marc Nacht nommait très justement des 'signifiants nouveaux'.On le voit bien, c'est la question beaucoup plus générale de la transmission qui est ici convoquée. Pourrions-nous remercier les 'émeutiers' de nous le rappeler avec force ?Pierre Marchal

Espace personnel