Accueil

 

Les quatre composantes de l'identité

MELMAN Charles
Date publication : 13/05/2015
Dossier : Dossier de préparation - Journées : Les amours fatales de l'identité. Enjeux cliniques et politiques

 

Conférence prononcée le 27 octobre 1990 à l'hopital Bicêtre, dans le service du Professeur Féline et
publiée dans le Bulletin de l'Association freudienne internationale N° 43 de juin 1991

J'ai choisi pour titre... je ne sais comment l'appeler, disons que c'est un titre d'éveil puisque l'identité est en général recherchée au niveau d'un trait unique, ce qui serait le trait unique caractérisant tel ou tel, qui serait par exemple, le trait unique me caractérisant. Or j'ai choisi pour titre "Les quatre composantes de l'identité" pour peut-être déjà essayer de faire percevoir que l'identité est à la fois plus incertaine, et en même temps beaucoup plus sûre dans ses éléments que nous le pensons. Je vais tâcher, puisque nous sommes dans le service de psychiatrie de Bicêtre, d'étayer mon propos, chaque fois, de justifications cliniques. C'est après tout de celles-là que nous partons. Ce sont les seules qui sont en mesure de nous valider et d'assurer que nous ne sommes pas en train de rêver, ni en train d'échafauder des constructions susceptibles éventuellement de nous satisfaire, mais aucunement d'avoir prise sur les problèmes qui nous concernent et pour lesquels nous passons en général notre temps, et nos années.

Je vous ferai d'abord remarquer ceci, qui après tout est assez expérimental : c'est que pour vous parler, maintenant, il faut bien que nous partagions une certaine identité.

Je veux dire que s'il y avait entre nous des "différences majeures" (il faut mettre ça entre guillemets, puisque pour le moment, nous ne savons pas encore ce que c'est), je pourrais vous parler dans la rubrique éventuellement du commandement, je pourrais vous dire "Faites ceci, ou faites cela". Je pourrais vous parler dans la rubrique qui serait celle de l'éducateur, vous faire un cours, ce qui n'est pas tout à fait ce que je vais faire aujourd'hui, c'est-à-dire que je pourrais estimer que la différence entre nous est telle que j'aie à vous enseigner. Je pourrais éventuellement, si cette différence entre nous est considérable, chercher à vous évangéliser, ça ne sera pas non plus l'intention de mon propos.

S'il est supposé que la parole que je vous adresse porte, comporte la dimension d'un dialogue, cette dimension implique qu'il y ait entre nous, déjà, à titre de préalable, de préliminaire implicite, et c'est cet implicite qui nous intéresse, une certaine identité, une certaine communauté et je dirai que cette communauté est habituellement recherchée - c'est là que je franchis un premier pas, elle est habituellement recherchée dans le champ de la communauté de forme. C'est-à-dire le fait que nous ayons ici, des formes... à peu près semblables, en tout cas marquées de traits communs. Ce qui fait donc que, ne serait-ce qu'à vous parler, je suis astreint, cette forme commune qui flotte ainsi parmi nous, entre nous, implicite, je suis astreint à la partager. Autrement dit, elle s'impose à moi.

Elle s'impose à moi, ce n'est pas une façon de parler métaphorique, ou purement subjective, elle s'impose à moi parce que si, par exemple, je suis hystérique, je peux ressentir cette imposition, comme étant minorante ou péjorative, ou bien estimer que je ne me reconnais pas dans mon semblable, que la forme qu'il me propose est une forme qui ne me convient pas, qui ne me plaît pas, je ne la trouve pas... tout ce que vous voudrez, assez belle, assez bonne. Et donc, je peux me maintenir à distance de cette invitation à partager la forme commune, je peux la refuser et me maintenir, donc, dans un refus de la spécularité.

Présenter la chose comme je le fais a également l'avantage de vous marquer que cette participation à la forme implicite commune, je peux donc la ressentir comme porteuse d'une certaine menace, puisque je suis obligé de me faire autre. Car, après tout, je suis obligé de venir partager cette forme commune, et donc, d'une certaine façon, de venir, ne serait-ce qu'à l'égard de ma propre subjectivité, me mettre dans une position d'altérité vis-à-vis de moi-même. Je vais me faire comme tout le monde, du même coup, je me fais autre, c'est-à-dire qu'à partir de cet instant, c'est cet autre qui devient mon moi, ce Moi-idéal, par exemple, dont parle Freud.

Autrement dit, l'autre, il est là en moi, et puisque je communique, que je parle avec vous, c'est cet autre qui du même coup m'anime. Ce qui implique une dimension paranoïaque que l'on peut dire inhérente à l'identification moïque. Je ne vais pas vous raconter ce qu'est la paranoïa, mais vous savez qu'elle est cette certitude que, à l'intérieur de son propre espace, il y a toujours cet autre qui est là, menaçant, inquiétant, altérant, et qui dérobe à soi-même sa propre identité. Ce caractère paranoïa-gène - si je peux me servir de ce terme - de l'identification moïque, est pour nous intéressant, dans la mesure où il installe cette dimension pathologique au coeur de la formation de notre identité. Il installe une dimension paranoïaque, que nous allons retrouver tout du long ensuite avec tous les problèmes concernant l'identité qu'il installe au coeur de notre subjectivité. Je suis toujours, alors que je cherche à me réaliser dans mon identité vraie, dans mon "self", dans ce qui serait vraiment moi, je suis obligé pour cela de passer par cette altérité qui m'altère à moi-même, et qui m'agit. Et il y a ces circonstances particulières de la paranoïa, où ce moi, où cet autre qui est en moi peut se dédoubler de moi-même, avec les conséquences que vous savez.

Un autre effet sur lequel j'attire tout de suite votre attention à propos de cette dimension imaginaire de l'identité, pour lui donner son nom, est que dans le rapport à autrui, avec qui je partage ce moi, ce moi commun, cette forme commune, il se produira toujours qu'une asymétrie s'instaurera entre nous, avec mon interlocuteur. Une asymétrie qui fera que, à la fois le moi va peser comme un idéal, vaudra comme un idéal, et qu'il sera de l'un ou l'autre côté. Autrement dit, avec l'interlocuteur, et cela contribue sans doute au caractère, je dirais, paranoïaque de nos relations avec autrui, il y a fondamentalement cette rivalité, cette compétition dans le fait de savoir de quel côté se situe l'idéal. Ce matin est-il est de votre côté, est-il du mien ? Je n'en sais rien... mais en tous cas, il est inévitable, il est obligatoire que ce type d'asymétrie se produise et que j'entre donc, avec autrui, avec mon semblable, dans une relation de concurrence jalouse, voire revendicative.

Nous sommes, je me permets de faire cette remarque, dans ce qui est, ce qu'on peut appeler la constitution ordinaire, normale, de la dimension imaginaire de notre identité. Et, comme vous le voyez, j'essaie de vous la repérer dans la lignée d'un enseignement qui est celui de Lacan. Je vous la situe tout de suite, cette identité imaginaire, imaginaire puisqu'elle a trait avec l'image que me renvoie mon prochain, et cette image commune, en quelque sorte, je viens éventuellement y participer, je dis éventuellement puisque je peux vivre en la refusant, en me tenant en retrait du monde et du dialogue, et du commerce social, sexuel, professionnel et autre. Cette dimension imaginaire du moi, vient déjà troubler mon aspiration à ce qui serait une identité assumée dans son authenticité.

Il est évident que si mon identité devait se réduire à cette image, elle serait exposée, comme c'est le cas d'ailleurs lorsque c'est cette image qui est prévalente dans la constitution de l'identité, elle serait exposée à une plasticité qui, évidemment, serait chaque fois, en quelque sorte obligée de se mouler sur les circonstances, sur les conditions factuelles, momentanées, locales, qui m'invitent en quelque sorte à participer à telle ou telle communauté.

C'est l'un des éléments fréquents chez l'hystérique, de venir justement se plaindre de vivre cette plasticité, d'avoir ce caractère caméléon, n'est-ce pas ? - je passe sur le film qui a été fait là-dessus -, d'avoir ce côté caméléon qui l'oblige, en quelque sorte à s'insérer comme convenable dans les divers groupes auxquels il peut être amené à participer, et qui peuvent être parfaitement contradictoires entre eux. D'où cette douleur de l'hystérique d'avoir en quelque sorte à changer de personnalité, de façon parfois très rapide, selon les exigences de la rencontre avec tel ou tel autrui, avec tel ou tel semblable, chaque semblable appelant en quelque sorte chez son partenaire, une représentation de lui, convéniente, c'est-à-dire venant établir cette dualité que j'évoquais il y a un instant.

Alors, si nous n'avions que cette identité imaginaire dont je parlais à l'instant, nous serions exposés à être des caméléons, c'est-à-dire à faire comme ces animaux, le mimétisme que connaissent certains animaux qui viennent prendre la couleur du fond sur lequel ils sont posés. Nous serions, nous fonctionnerions comme ça.

Mais il y a justement, dans la constitution de l'identité, un tout autre trait, et qui lui, est susceptible de me donner cette sorte d'axe, cette sorte de constance, de permanence, de solidité, qui en quelque sorte, assurerait ma permanence au delà de tous ces appels au mimétisme. Ce qui fonde cette permanence, ce sont les éléments de mon histoire personnelle, de mes origines, de ma famille, de ma religion, de ma formation culturelle, de mon patronyme, qui jouent un rôle évidemment décisif à cet égard.

Et cette identité-là, qui donc est en mesure d'assurer la permanence de mon être, pour le dire comme cela, nous pouvons l'appeler l'identité, non plus imaginaire, mais symbolique.

Symbolique, puisque, pour le résumer, le condenser comme cela, elle est déjà symbolique de la dette qui accompagne mon existence, qui accompagne ma vie, qui conjoint ma culpabilité, le sentiment d'avoir toujours, à l'égard justement de ce qui est venu là constituer mon identité, d'avoir toujours quelque chose à payer, quelque chose dont j'aie à m'acquitter ; et avec volontiers ce sentiment que je parviens difficilement à être en paix ; c'est en général le sentiment le plus commun, avec les exigences imposées par cette identité symbolique pour pouvoir l'accomplir parfaitement.

Ce qui est plus important encore, c'est que c'est cette identité symbolique qui, contrairement à l'identité imaginaire dont je parlais tout à l'heure, qui est susceptible de venir assurer mon identité sexuée. Car c'est dans celle-là que je peux, une bonne fois, me retrouver ou bien homme, ou bien femme et que, en tous cas, j'éprouve comme un devoir, le fait de me situer de tel côté et pas de tel autre, comme un impératif surmoïque. J'ai été fait fille ou garçon. Alors que l'identité imaginaire peut, d'une certaine façon, être un piège, une capture dans ses effets mimétiques ou transvestistes, voire transsexualistes, pourquoi pas ?, et vous savez combien cliniquement, ce phénomène gagne en fréquence. En revanche, cette identité symbolique dont je vous parle à l'instant et qui m'a fait naître donc, qui me reconnaît, qui m'identifie comme fille ou garçon, eh bien, elle m'impose ce qu'il en est de mon sexe. Et donc aussi du devoir que j'ai à accomplir quant à mon sexe. Du devoir, autrement dit, que j'ai à m'accomplir comme père, comme mère. Il y a là un facteur qui intervient, qui est tout à fait sensible dans la subjectivité de quelqu'un. Et c'est au niveau de cette instance symbolique que cette exigence se manifeste.

Dans le meilleur des cas, dans le cas où nous nous sentons confortables avec nous-mêmes, ce qui n'est pas forcément la règle, lorsqu'on se sent bien avec soi-même, c'est en général le témoignage d'un accord entre l'identité imaginaire dont je parlais tout à l'heure, et l'identité symbolique. Lorsque ça vient se trouver en congruence, cela procure en général ce sentiment que, le fait que les autres disent "Tiens, celui-là, il est bien dans sa peau, il a l'air à l'aise, il a l'air tranquille". Alors que la discordance qui de nos jours est fréquente, ne serait-ce que pour des raisons culturelles, pour des raisons liées aux migrations, etc, la discordance entre l'identité imaginaire et l'identité symbolique est fréquemment source d'un malaise; sur lequel, en conclusion, je dirai quelques mots, puisque ça semble devenir aujourd'hui un problème qui se manifeste non plus seulement à l'échelle individuelle, mais à l'échelle sociale, j'en dirai un petit mot à la fin.

Une remarque, peut-être, pour vous faire valoir que mon propos n'est pas seulement théorique comme vous risqueriez de le penser : ce phénomène qui s'appelle les amnésies d'identité, et que vous avez sûrement eu l'occasion de maintes fois rencontrer. Les amnésiques d'identité vous montrent ceci que l'amnésie peut porter sur une composante parfaitement isolée de l'identité, comme celles que je suis en train d'étaler, dont je suis en train de faire le spectre pour vous. C'est-à-dire que l'amnésie, dans le cas de l'amnésie d'identité, l'amnésie porte exclusivement sur l'identité symbolique. Celui auquel vous avez affaire a une représentation moïque, un moi imaginaire qui est parfaitement correct. Il a d'ailleurs avec autrui une relation qui est en général, le plus souvent, correcte. L'amnésie porte exclusivement sur tous les repères symboliques. Il s'est d'ailleurs arrangé le plus souvent, pour que sa carte d'identité, tous ses papiers, tous les tickets, la marque de son veston, etc, pour que tout cela ait été détruit, et il se présente de la sorte.

Cette identité symbolique est également atteinte chez le schizophrène, bien sûr, mais aussi avec, dans ce cas-là, la composante imaginaire. Et c'est pour cela que vous avez, chez le schizophrène... (enfin, maintenant, avec les médicaments, comme les drogues leur donnent un certain tonus, c'est devenu différent) mais autrefois, avant les neuroleptiques, ne serait-ce que le tonus du malade, du fait même de la défaillance du moi imaginaire, de la représentation de soi, ses troubles du tonus faisaient que vous pouviez, rien qu'à l'allure, reconnaître un schizophrène. Et puis, s'il est atteint dans son identité symbolique, cela, bien sûr, va se traduire dans ce que pourront être, par exemple, tous les délires de filiation que vous connaissez, que vous savez, dans ces cas.

Donc, identité imaginaire, identité symbolique, est-ce tout ? Est-ce que nous avons à en rester là et puis à travailler avec cela, ce qui constitue, enfin, ce qui représente des instruments ayant déjà leur efficace ?

Eh bien non, puisque si, au moment, là, par exemple, où je vous parle, il m'arrivait de commettre un lapsus, une bévue, de me trahir, par quelque..., de trahir quoi ? De trahir ce moi imaginaire par exemple, que j'aie quelque tic, ou je ne sais quoi, si cela se produisait... Supposons que, dans l'une de mes phrases - peut-être après tout, est-ce que cela s'est produit ? Je n'en sais rien -, vienne se produire le lapsus. Il sera remarquable qu'il sera entendu, et que aussitôt, vous serez amené à penser que celui qui vous parle, il a un nom, il a une certaine présentation, il se réfère à des enseignements, il en expose un, etc, mais que sa vraie identité, c'est là, dans cette toute petite chose où il est venu à se trahir, que c'est là qu'en réalité gît l'authenticité de son être.

à vrai dire, vous n'auriez pas tort de le penser puisque ce qui viendrait se manifester, cet accident, malheureux dans certains cas, serait, comme vous l'entendriez spontanément sans avoir besoin de quelque formation pour cela, l'expression d'un désir, ou d'un voeu, de quelque chose que j'aurais par ailleurs, dans ma présentation ou dans mon propos, tue, et qui viendrait là montrer le bout de l'oreille, comme on s'exprime ordinairement. Qui viendrait donc dire, vous dire, ce qu'il en est de la vérité de mon identité, en tant que c'est là l'identité de celui qui, au delà de ce qu'il peut dire, au delà de son adresse, est l'identité de celui qui désire, qui a des désirs.

Le problème est que celui qui parle, celui qui se présente, ses désirs à lui, ne lui sont pas forcément connus, ne lui sont pas forcément familiers, ou bien alors, il les refuse, il les rejette. Supposons que mon lapsus vienne dire un voeu de mort à l'égard d'une personne respectable, un voeu de mort à l'égard du père par exemple. Il est bien évident que le mouvement normal de celui qui parle sera de le mettre à l'écart, de le refuser ou de le nier, n'est-ce pas. Mais il est vraisemblable néanmoins, qu'il aura été entendu comme venant dire ici une vérité, peut-être la vérité sur l'identité de celui qui vous parle, même si cette identité, à celui qui parle, comme je le disais à l'instant, lui est parfaitement méconnue, s'il ne se reconnaît pas dans ce voeu de mort à l'égard d'une personne qui lui est chère.

Or ce qui risque d'être le trait le plus constant, le plus inaliénable de son identité, celui contre lequel il ne peut rien, - puisque son identité imaginaire, il peut la travestir, son identité symbolique, il peut essayer de l'oublier, il peut essayer d'aller dans quelque pays étranger et de laisser derrière lui sa filiation, sa culture, sa langue, etc, ce sont des choses qui aujourd'hui sont devenues des phénomènes fréquents. Mais cette identité, significative de ce désir insu de lui-même, c'est quelque chose qu'il ne pourra laisser derrière nulle frontière, derrière aucun oubli, c'est quelque chose qu'il emporte forcément avec lui, et qui sera donc cette espèce de témoignage, cet appendice qui, permettez-moi cette image, vient le trahir et dont la maîtrise lui échappe.

Autrement dit, vous voyez à propos de ce phénomène extrêmement mince, extrêmement succinct - et comme vous le savez, c'est à ce genre de phénomènes que les psychanalystes s'intéressent -, ce phénomène tout petit, c'est déjà de ce côté-là, qu'il y aurait à chercher l'élément constitutif, nous pourrions dire le plus fort, de l'identité. C'est quelque chose que, à vrai dire, des philosophes ont perçu bien avant nous. Il y a bien longtemps, puisque des gens comme Spinoza, par exemple, pouvaient écrire tranquillement que c'est le désir qui est l'essence de l'homme. Pas la sagesse, pas le rire, pas... je ne sais pas, moi, tout ce que vous voudrez, la culture, la station debout, etc. mais que ce qui est le propre de l'homme, c'est le désir. Ce qui était une remarque, je dois dire, extrêmement vigoureuse, puisque, à l'époque, le désir continuait d'être assimilé chez l'homme au désir animal, c'était la part animale en chacun. Qu'un philosophe ait fait de cette part-là l'élément essentiel de l'humanité mérite un instant, mérite un petit coup de chapeau au passage.

J'en suis, comme vous le voyez, au troisième élément avec cela, troisième composante de l'identité, et j'en ai promis quatre.

Alors, si je veux tenir mon titre, quel serait ce quatrième composant de l'identité, et que vaudrait-il ? à vrai dire, il est tout à fait noué au précédent mais il mérite d'être isolé néanmoins comme quatrième. Le quatrième élément de mon identité, c'est mon symptôme, mon symptôme névrotique. Il est constitutif de mon identité, dans la mesure où lui aussi, je ne peux pas l'oublier, je ne peux pas m'en défaire par quelque acte délibéré. Je ne peux pas non plus le méconnaître, il me suit, il m'accompagne, je ne peux pas le laisser à la porte de cette salle, je vis avec ce symptôme névrotique, je vis avec lui.

Il est évidemment tout à fait lié au précédent dans la mesure où, en général, il est constitué comme une défense contre le désir. Donc, le symptôme est cet élément qui pérennise chez moi le désir mais en tant que je m'en défends, en tant que je ne l'accepte pas. Pour des raisons diverses que je ne peux pas du tout, bien entendu, développer, il a métabolisé mon désir d'une certaine façon qui maintenant, donc, se manifeste chez moi, se traduit chez moi par ce symptôme.

Ce symptôme... à la différence du désir qui est toujours, nous pourrions le dire ainsi, un désir qui, au-delà de sa singularité, s'apparente aux désirs communs, aux désirs généraux. Les fantasmes qui organisent le désir ont cette propriété d'être très partagés, très, très communs, et c'est sans doute ce qui fait l'un des grands éléments de la communication entre nous. Le désir pour les uns et pour les autres fonctionne dans une culture donnée de façon à peu près semblable et avec des fantasmes à peu près identiques. Vous savez sans doute que l'inventivité en matière de fantasmes est extrêmement limitée. C'est ce à quoi les spécialistes, c'est-à-dire les auteurs érotiques par exemple, se heurtent, c'est-à-dire que l'inventivité, l'invention..., les fantasmes, ça ne se fabrique pas comme cela. Très vite, cela retombe dans des stéréotypes. Et c'est, sans doute, l'une des curiosités de notre constitution, que d'être ainsi stéréotypés dans l'organisation du désir et donc d'avoir des désirs qui sont en général ceux de chacun, ceux de tout le monde.

Alors que le symptôme, lui, c'est là la différence, est la marque individuelle, c'est vraiment la marque privée. évidemment, il peut venir s'inscrire dans l'une des grandes classes de la nosographie, même si elles ne se retrouvent plus dans le DSM III (mais ce n'est pas ce qui les empêche forcément d'exister). Donc, mon symptôme vient prendre part, s'inscrit dans une des grandes catégories de la nosographie, mais il a néanmoins, un caractère parfaitement distinctif, c'est le mien et c'est pas celui d'un autre. C'est d'ailleurs ce qui fait que le psychanalyste ne peut aucunement traiter ses patients à la grosse, si je peux m'exprimer ainsi, même lorsqu'il peut ranger ses patients dans telle ou telle catégorie de la pathologie. Mais il est forcément amené, chaque fois, à traiter chacun comme un cas parfaitement singulier, et cela à cause de cette singularité du symptôme névrotique chez chacun. C'est la petite invention tout à fait personnelle et qui appellera donc une réponse parfaitement personnelle, une réponse parfaitement singulière.

Ce symptôme a l'effet qui n'est pas mince, de m'engager dans ce que Freud a distingué très bien comme étant l'automatisme de répétition, c'est-à-dire faire que ma vie n'est jamais linéaire, ni ascendante, ni descendante, contrairement à ce que l'on croit, mais que ma vie est cyclique. Elle répète des cycles et ces cycles sont très ordinairement la répétition des modalités de l'échec qu'organise mon symptôme. C'est un trait assez important dans l'organisation de notre subjectivité pour être relevé.

Dans ce domaine, dans ce champ, nous avons sûrement à laisser tomber les notions de passé et d'avenir, puisque je crois que les psychanalystes vérifient constamment, que, une fois que le symptôme s'est mis en place, au moment de ce qui est appelé le fantasme originaire, c'est-à-dire très tôt, vers un an et demi, deux ans, à partir de ce moment-là, il n'y a plus ni passé, ni avenir. Il n'y a plus de passé parce que ce qui existait avant n'était pas organisé. Il n'y a plus d'avenir parce que tout ce qui va se passer dans l'avenir, va être entièrement pris dans l'automatisme régi par ce fantasme originaire, c'est-à-dire une certaine modalité d'affronter un impossible, d'affronter ce qu'on appelle aussi bien l'échec, et le fait que le temps soit en général dévolu à l'accomplissement de ces cycles qui sont plus ou moins longs, ou plus ou moins courts. Je ne crois pas nécessaire d'attirer votre attention sur le fait que la vie aussi bien privée, sentimentale, que professionnelle, est en général exemplaire de cette disposition, de cette distribution et nous pouvons sûrement regretter d'être assez mal foutus, pour que celle-ci vienne nous commander de la sorte.

à ce propos, je fais souvent une remarque qui mériterait de paraître banale à ceux qui ont l'habitude de m'écouter : la constatation que, à un âge avancé de la vie, celui que vous voudrez (je laisse la détermination de ce qu'est un âge avancé à chacun de vous), eh bien la constatation qu'à un âge déjà avancé de la vie, aussi bien sur le divan, car il y a des personnes d'un certain âge qui peuvent se trouver sur le divan, que dans leurs raisonnements, dans leurs relations, dans leurs vibrations, c'est toujours la relation à Papa et à Maman, et ce qui s'est bien noué ou mal noué à cette occasion avec eux, qui continue de dominer l'ensemble des préoccupations privées, sentimentales, professionnelles etc. Cela fait toujours, toujours, un certain choc de le constater, c'est-à-dire que c'est le point d'ancrage, le piquet autour duquel, nous les glorieux humains, nous continuons de tourner, et manifestement en y étant solidement attachés, et de telle sorte que tout ce qui va pouvoir arriver va être inévitablement dominé et captif de ce scénario originel, qui est le script ineffaçable de notre existence.

Je crois que ce rappel, puisque nous parlons de l'identité et que je suis en train d'évoquer devant vous cette quatrième instance qui est le symptôme, ce rappel a le mérite de faire valoir que, encore plus que du côté du désir, c'est du côté du symptôme que nous avons le témoignage de ce qu'il y a de plus solide dans notre identité.

Ce qui ferait que si, par quelque accident fortuit, je me trouvais un instant soulagé de mon symptôme, je pourrais avoir un sentiment de dépersonnalisation, ne plus du tout me reconnaître. Cela peut se produire à l'occasion de toxiques variés qui permettent ce genre d'effacement momentané, avec les conséquences que nous savons.

En tous cas, les psychanalystes sont éminemment concernés par cette identité assurée en chacun de nous par le symptôme et qui nous rend, les uns et les autres, sans doute, à la longue, un peu pesants. Au bout d'un moment notre entourage nous connaît bien, il sait bien comment nous allons réagir, ce que nous allons dire, comment nous allons sentir les choses. Nous sommes ainsi imprimés ce qui fait que, peut-être même à soi-même il paraît un peu fatiguant d'avoir toujours les stéréotypes que j'évoque.

Vous voyez comment nous oscillons entre d'une part, ce qui serait une identité acquise, affermie, établie, l'angoisse devant cette plasticité qui pourrait être la nôtre, et puis d'autre part, ce sentiment de fatigue ou de pesanteur dû à cette identité typifiée, ce qu'on appelle aussi bien le caractère : "Celui-là, on connaît son caractère" c'est-à-dire les traits par lesquels il va immanquablement répondre à une situation, quelle qu'elle soit. On sait qu'il va gueuler, on sait qu'il va s'effacer, on sait qu'il va se réjouir, on sait qu'il va protester, etc. Voilà!

Alors, et c'est là-dessus, que je vais conclure. Puisque vous savez qu'on accuse volontiers les psychanalystes, puisque c'est mon sort..., on les accuse volontiers de venir apporter de la métapsychologie, de la théorie, etc., je voudrais essayer de vous faire valoir combien ces éléments que j'ai essayé de vous exposer sont homogènes avec les phénomènes que nous observons. C'est-à-dire que ce ne sont pas tant des constructions, si je ne me trompe pas, que le dégagement de ce que nous voyons se produire.

En effet, la question de l'identité est, aujourd'hui, un problème qui se pose à l'échelle non plus seulement de l'hôpital ou de la consultation, mais à une échelle sociale, c'est-à-dire que l'inquiétude ou le malaise quant à l'identité, se produit au niveau de manifestations, d'explosions sociales.

C'est, je crois, ne pas beaucoup se risquer de dire que ces problèmes sociaux sont liés aux phénomènes récents, - récents c'est-à-dire que cela date du début du siècle-, de migrations et de pénétrations des cultures. Les grandes migrations ont commencé au début du siècle, en particulier aux Etats-Unis et il est bien évident pour nous. Nous allons essayer de nous servir des quelques instruments que j'ai voulu vous proposer. Nous pouvons penser que le malaise provoqué par ces migrations et ces interpénétrations de culture est lié, chez ceux qui se trouvent pris dans le phénomène, c'est-à-dire pas seulement les migrants mais, bien entendu, ceux qui les reçoivent, est lié aux incertitudes que provoque le phénomène de la migration sur le bien-fondé de l'identité symbolique.

Si je me trouve... je crois qu'il faut là-dessus être simple et clair et ne pas se précipiter dans les jugements de valeur, ce n'est pas notre travail de médecins. Notre travail de médecins est d'être cliniciens, c'est-à-dire d'essayer de dire les choses telles qu'elles sont, même si ça déplaît, mais de les dire telles que nous croyons qu'elles sont.

Eh bien, il est évident que si, dans ma propre rue, dans ma propre maison, dans mon village, - je vous parlais tout à l'heure de cette communauté d'image-, mon identité imaginaire se trouve déjà mise en cause par le fait que les images qui me sont proposées sont différentes des miennes, ne sont pas les miennes et que d'autre part, la langue qui est parlée ou les coutumes qui me sont proposées et qui viennent co-exister avec les miennes, sont différentes des miennes, il va s'en produire un phénomène partagé d'incertitude quant au bien-fondé de l'identité symbolique. Aussi bien chez le migrant que chez celui, je sais pas si le nom a déjà été inventé, le nom de celui qui reçoit le migrant ; il faudra lui inventer un nom s'il n'a pas été encore été inventé. Sur le champ, je n'en trouve pas d'adéquat.

Cette incertitude quant à l'identité imaginaire et symbolique met forcément en cause des valeurs qui sont celles que j'évoquais tout à l'heure comme fondatrices de l'identité symbolique, c'est-à-dire l'histoire, la famille, la religion, etc. c'est-à-dire des valeurs qui sont nécessairement, inévitablement des valeurs que l'on peut dire sacrées, c'est-à-dire ce à quoi on ne saurait toucher. Il va s'en produire un certain nombre de conséquences que l'on peut dire réciproques.

C'est un phénomène, je crois, qu'il ne faut pas qualifier de pathologique, c'est un phénomène que l'on peut dire normal, compte tenu de la façon dont nous sommes faits. Je crois qu'il faut plutôt appeler cela un phénomène physiologique. On peut le juger comme on veut. On a le droit de le juger comme on veut, mais il faut le prendre comme un phénomène naturel parce que nous sommes faits comme cela. C'est déjà la première utilisation, à quoi se prêtent les instruments que... Hein ?, voyez, il y en a qui ont entendu..., les instruments que je vous propose.

Mais nous pouvons faire un pas de plus qui, lui, analyse la difficulté, chez le jeune migrant. Puisque, je dis bien, ces difficultés se manifestent à l'échelle sociale. Lorsque quelqu'un se trouve pris entre une culture d'origine qu'il est amené à désavouer, à désavouer non pas forcément d'un mouvement spontané, d'un mouvement intuitif, parce qu'il veut la désavouer, mais qu'il est amené à la désavouer parce qu'elle se présente comme une culture minorée, non pas tant la culture d'une minorité, mais une culture minorée parce que elle n'a pas de prise effective sur le réel : ce n'est pas elle qui commande le réel, ce n'est pas elle qui commande le paysage, ce n'est pas elle qui commande les monuments, ce n'est pas elle qui commande l'urbanisme, ni la vestimentation, ce n'est pas elle qui commande les échanges, le plaisir des échanges, ce n'est pas elle qui commande la nourriture. A partir de là, celui qui se trouve devant ce qui est l'impuissance manifestée et manifeste de sa culture à avoir prise sur le réel, du même coup, il perçoit cette impuissance comme une invitation à la désavouer, parce que cela veut dire que, du même coup, il n'a rien à attendre de sa culture. En particulier, et c'est là un fait pour nous majeur, ce n'est pas elle qui lui donnera l'identification, donc sa culture qui lui donnera l'appui pour qu'il puisse se faire reconnaître comme un homme, ou comme femme. Cela, c'est important. Il ne peut plus aller chercher dans sa culture d'origine, faire valoir sa culture d'origine comme ce qui va l'assurer dans son identité d'homme ou de femme. Et cela pas seulement pour se faire reconnaître par les autres qui sont différents de lui, qui appartiennent à une autre culture, mais pour se faire reconnaître comme un homme dans sa propre culture, ou comme une femme dans sa propre culture.

Le problème est différent pour les femmes, mais je ne veux pas m'engager, tout de suite, là-dessus. Puisqu'on peut dire que les femmes ont l'avantage, je résume, ou la facilité qui leur est propre qui fait que nous pourrions dire que d'une certaine façon, elles sont d'une culture internationale. Elles peuvent partout être reconnues comme femmes, quelle que soit justement leur culture. Mais là, c'est un problème que je laisse de côté, car ce serait traiter tout autre chose.

Je veux simplement attirer votre attention sur ce fait automatique, c'est-à-dire indépendant de la volonté de l'impétrant. S'il a le témoignage que sa culture n'est pas en position dominante, du même coup, il ne peut plus prendre appui sur elle pour se faire valoir, et donc se faire valoir à lui-même. Car il ne s'agit pas seulement de se faire reconnaître par autrui. Et cela vaudra tellement à l'intérieur de sa propre culture, que vous avez remarqué combien, dans ce cas-là, la vie conjugale dans cette culture minorée, je dis cela pour abréger, sera volontiers dominée par des tensions :

- ou la femme sera sans cesse amenée, par exemple, à provoquer ou à dénoncer son homme dans ce qui serait son manque de virilité,

- ou inversement, l'homme être vis-à-vis de la femme, dans une position soit de revendication, soit de jalousie paranoïaque : revendication, parce qu'elle ne lui donnerait pas ce qu'il faut, elle ne serait pas assez obéissante pour qu'il puisse se reconnaître comme homme, elle ne serait pas assez serve pour qu'il puisse se reconnaître comme dominateur, ou bien dans une position paranoïaque, qui serait que, en réalité, elle regarde les autres hommes, les vrais, dont lui ne serait pas...

Voilà le premier volet d'une difficulté essentielle.

Le second volet est constitué par ceci que si cet impétrant, ce candidat, ce jeune, ce jeune immigré cherche à se faire valoir dans la culture d'adoption, dans la culture dominante, il peut se produire qu'il soit accepté ou qu'il ne le soit pas, autrement dit, qu'on le reconnaisse comme un semblable, ou qu'on ne le reconnaisse pas. Là encore, on aurait tort d'y voir un phénomène de rejet pathologique. Parce que le moteur n'est pas seulement la bonne ou la mauvaise volonté des gens, ou leur niveau culturel, ou tout ce que l'on voudra.

Le moteur, c'est la langue et les mots qu'elle véhicule, et donc avec les mots, les valeurs qu'elle véhicule. Lorsque dans une langue dominante, vous repérez le mot qui désigne votre culture, votre origine, lorsque vous le repérez comme péjoratif, comme indicateur d'un rejet, il est inévitable que, aussi bien pour le candidat que pour ceux qui manient cette langue, se produise le phénomène en cause, c'est-à-dire ledit rejet ou ladite minoration. Contre ce phénomène-là, vous pouvez édicter toutes les lois que vous voulez, vous ne pouvez rien. Car c'est quelque chose qui est inscrit dans le code du langage, et qui fonctionne, en tous cas dans nos zones, dans notre pays, dans notre contrée et dans notre langue, qui est une langue qui a un certain souci de préservation, contrairement à d'autres langues, un souci de préserver sa pureté, comme on dit. Vous vous trouvez là devant un phénomène contre lequel personne ne peut rien. Ce n'est pas la peine, je dis bien, ni d'étaler de bons ou de mauvais sentiments, ni de quoi que ce soit. C'est un fait. Et peut-être faut-il commencer par considérer le fait tel qu'il est, tel que je suppose qu'il est, pour voir, pour réfléchir.

En tous cas, et c'est enfin ma conclusion, ce jeune qui donc, ne peut plus se faire reconnaître dans son identité sexuée dans sa culture d'origine, qui ne peut pas non plus se faire admettre dans son identité sexuée dans la culture d'adoption, se trouve exposé à une frustration majeure, qui n'est pas celle que l'on croit, qui n'est pas celle, seulement, des cages d'escalier qui ne sont pas repeintes. C'est une frustration beaucoup plus essentielle, et qui ne laisse accès, c'est en tous cas ce que l'on vérifie chaque fois, qui ne laisse plus accès qu'à ce que nous appelons le passage à l'acte, c'est-à-dire la violence, et à la tentative de rapter par la violence ce qui lui est ainsi refusé de part et d'autre, inéluctablement. C'est la délinquance. Sauf et alors, c'est la dernière issue, et elle m'est sans doute si peu sympathique que je ne l'avais même pas notée sur mon papier, sauf à s'engager dans cette autre manifestation sociale que vous voyez se produire, flamber de nos jours, et qui s'appelle l'intégrisme, quel qu'il soit. C'est-à-dire cette affirmation exacerbée, violente, de l'identité symbolique, et du même coup, de l'identité imaginaire et culturelle, mais dans ce qui est un désaveu et un affrontement avec les autres cultures.

J'ai essayé de faire pour vous ce parcours et de justifier ces "quatre composantes de l'identité", imaginaire, symbolique, réelle et symptomatique. J'ai essayé de vous en faire valoir les conséquences, aussi bien pour chacun qu'à l'échelle sociale. Je ne doute pas que cela puisse paraître éventuellement difficile, ou peut-être ne pas répondre directement aux questions que chacun de vous se pose à ce sujet. Mais il est normal que les questions de chacun soient les siennes. J'ai essayé de répondre de façon extrêmement générale, c'est-à-dire je vous ai supposé un moi collectif, ce qui est toujours évidemment une erreur mais je n'avais pas le choix. J'espère en tous cas que vous n'aurez pas vu dans mon propos de souci didactique, je veux dire un souci éducatif, c'est-à-dire que j'aurais pu penser que mes propos devaient s'adresser à vous, non pas tant comme à des semblables qui se trouvent après tout forcément frottés, pris dans tous ces problèmes, mais comme des gens ignorants que mon savoir devait, comme ça, un peu cultiver, un peu enseigner. J'espère que vous voudrez m'accorder que quelle que soit la qualité de mon intervention, cela ne s'est pas voulu le style de mon propos.

Voilà donc ce que je voulais vous dire.

[Du fait de la mauvaise qualité des enregistrements, les questions des auditeurs ont été parfois, difficilement, reconstituées]

Pr. Féline - En ce qui me concerne, je ne me suis pas senti commandé, éduqué, évangélisé, disiez-vous, mais je crois que vous nous avez [?] partagé l'espace de réflexion, et qu'il nous faut quelque temps ou quelques instants pour essayer de récupérer une altérité. Cette dimension paranoïaque que vous évoquiez d'abord nous permettra, si vous le voulez bien, peut-être d'échanger maintenant en fonction des voies de réflexion que vous avez ouvertes, et les dernières d'entre elles ne sont certainement pas étroites [?] Mais c'est vrai que les deux champs, là, le champ de votre intervention et des réflexions secondes que vous avez ouvertes, il est peut-être difficile de [?] se situer à la fois.

Pour ce qui est des quatre composantes de l'identité, pardonnez-moi de vous interroger d'abord, de ces quatre dimensions que vous avez évoquées, il me paraît que les deux premières d'entre elles peuvent être comme vous l'avez dit en congruence, cette congruence-là étant le gage, au fond, pour un sujet donné, d'un certain bien-être, d'une certaine syntonie pour lui-même et vraisemblablement en relation avec les autres. En revanche, pour ce que sont les deux autres dimensions, celle du désir, de l'identité du désir, une identité réelle disiez-vous pour terminer, et l'identité du symptôme, ces deux-là me paraissent quant à elles, dans une relation de dépendance obligée. Je vous pose la question. En vous écoutant tout à l'heure, j'essayais de me figurer dans l'espace, comment pouvaient effectivement fonctionner ces quatre composantes de l'identité. Il me paraissait que deux d'entre elles, les premières encore une fois, pouvaient être en incongruence, et, d'un point de vue clinique, peut-être suggéraient certaines de nos réflexions concernant les dys-identifications, ces sujets que l'on rencontre. Ce sont peut-être elles que vous avez évoquées aussi en terminant, ayant pour des raisons diverses des troubles de la personnalité, de la personnation, ou de la personnalisation. Isabelle Le Goc parlait dans son mémoire de sujets mal personnés, pour un certain nombre. Mais, donc, ces deux instances-là peuvent fonctionner ou mal fonctionner, mais en relative indépendance par rapport aux deux dernières qui, si je vous ai bien entendu, fondent d'une manière, alors, tout à fait déterminante, la personne. Ces deux champs-là sont dans une relation tout à fait obligée, qui est celle du désir et des solutions de compromis qui peuvent être des symptômes. C'est bien cela, hein?

Ch. Melman - Tout à fait. C'est pourquoi finalement, mon identité est donc, on pourrait le dire comme cela, ce qui m'échappe à moi-même. J'ai eu la générosité de commettre un petit lapsus, tout à l'heure, (en plus, il était involontaire, je ne l'ai pas forcé) et c'est une identité qui donc, est vouée à m'échapper à moi-même, c'est le caillou, c'est le rocher, - on pourrait aussi bien prendre cette image -, que je passe mon temps à soulever et qui retombe, quand il s'agit du symptôme. La question étant de savoir, restant ouverte, si ce doit être une fatalité, ou bien s'il y a là quelque chose qui pourrait être un peu soulagé, un peu aéré, un peu allégé là-dedans.

Pr. Féline - Or, à vous entendre, au fond, les risques d'allègement, d'aménagement, demeurent chose difficile. Tout est joué, tout est joué très vite. Les possibilités de seconde chance vous paraissent finalement assez petites, dans l'ensemble.

Ch. Melman - Elles sont difficiles. écoutez, si elles étaient impossibles, la psychanalyse serait vaine. Il vaudrait mieux effectivement s'engager dans les recherches biologiques ou autres, ce serait sûrement plus profitable. Mais dans la mesure où, malgré la difficulté, elles restent possibles, je pense que, du même coup, une obligation se propose, ou s'impose, qui est de le tenter. Mais c'est toujours... je peux redire ce point : Il m'est arrivé d'avoir sur mon divan des personnes âgées, qu'on peut appeler âgées, et cette surprise, mais pour la personne elle-même, de constater comment elle reviendra inévitablement, inéluctablement, à la constellation originelle de son enfance; et comment c'est là que, non seulement tout s'est noué, mais que cela continue de l'être... Et que donc ce qui aura été sa vie privée, par exemple, avec ses difficultés aura été beaucoup moins dépendante de la qualité du conjoint, de sa réalité, de ce qu'il était, il se trouve que je pense à une femme, ce pourrait être un homme, et je dirais même de la réalité de son expérience qui a été considérable, de ses voyages, de ses migrations etc., mais que ce qui a primé de façon décisive, irréductible, c'était cette constellation initiale, et que, puisqu'elle était toujours sur un divan, que cela continuait... dans ce qu'était, cette fois-là, la relation à ses enfants, voire à ses petits enfants, etc. Cela fait un choc, et pour la patiente elle-même, disant "Mais enfin, ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible...!"

Pr. Féline - Mais vous avez été plus loin même, en évoquant l'âge, ses bénéfices, mais aussi ses lois, vous dites qu'elles restent, au fond, inchangées. Personnellement, j'avais l'impression qu'avec la pratique de la prise en charge dans un champ psychothérapique de personnes âgées, on pouvait voir quelque chose se modifier, sur le plan d'une dynamique transférentielle. Et où ces affaires du passé, de la "préhistoire" du sujet, pouvaient se trouver, pardonnez-moi, je me réfère là, bien sûr, à des faits d'expérience, mais c'est peut-être aussi à la façon dont j'ai souhaité les lire ou les entendre, mais que ces faits que j'appelle de la préhistoire, de première histoire du sujet âgé, étaient une fois pour toutes dans un certain ordre. Et que pour la personne âgée, actuellement en difficulté, il s'agissait plutôt d'analyser, de réfléchir à ce qui avait pu se jouer avec ses propres enfants, je dirais en clair, voyez... Ceci n'excluant pas, bien sûr, que dans cette dynamique-là, on porte en gage, bien sûr, ce qui a pu se jouer avec les propres parents. Mais c'était une de mes réflexions d'il y a quelques mois ou quelques années en tout cas.

Ch. Melman - Euh... J'approuve tout à fait ce que vous nous dites, Monsieur. Mais je me permettrai cette toute petite restriction : autoriser cette personne, même âgée, à parler de ses problèmes avec ses parents, ou le solliciter, le provoquer, a bizarrement un effet juvénilisant, inattendu, je dois dire. Mais qui n'est pas sans vertu. Cette espèce, par exemple, d'émergence de l'adolescence chez une personne du troisième âge a des effets, a des conséquences, et, j'aurais envie de dire, pas mauvaises. Alors, je ne dis pas que ça doit être le seul objectif indirect recherché de l'entreprise, faire une cure de jeunesse de la sorte. Mais c'est patent, enfin dans le vocabulaire, dans les manières, dans des tas de choses, dans des envies, de nouvelles envies, de nouveaux désirs, etc. Alors, qui sait ? Peut-être qu'un jour, celaa paraîtra le traitement idéal du quatrième âge, je ne sais pas...

Pr. Féline - Il faut penser que s'en inspirent, d'ailleurs, ceux qui ont pour prétention d'aider les personnes âgées, enfin, je crois...

Ch. Melman - Oui, je crois, oui. C'est-à-dire qu'on les sorte de la position... Comme en général, pour aller dans le fil de ce que vous nous apportiez, ils sont organisés autour d'une revendication à l'égard des enfants, c'est le mode le plus ordinaire de ce devenir, les dégager de cette place qui les met donc en position de personne âgée, organisée autour d'un dol, d'un dommage, et de les remettre dans la position.... Vous vouliez poser une question?

AC'est une question qui concernait le fait que... est-ce que ce n'est pas une vision un peu pessimiste, comme cela, de dire que justement on retrouve toujours ce script original. Le seul exemple que vous avez donné...

Ch. Melman - Ecoutez, c'est malheureusement, c'est ce qui a beaucoup, beaucoup secoué Freud, c'est un engramme, nous pouvons l'appeler comme ça, l'engramme inconnu de celui qui le trimballe ; il ne sait pas ce qui est écrit, là, mais il le promène et, alors évidemment, je suis pessimiste, j'espère quand même que parfois une cure analytique permet aussi de... de quoi?.

Permet-elle qu'il soit écrit autrement ? Je ne suis même pas sûr qu'elle permette qu'il soit écrit autrement. Mais ce qu'elle peut permettre, c'est de donner vis-à-vis de lui, d'introduire vis-à-vis de lui un type de clivage qui n'existe pas dans la névrose. Puisque dans la névrose, vous subissez là des inscriptions que vous ignorez et vous n'y pouvez rien. Alors que la psychanalyse devrait au moins permettre d'avoir, à l'égard de ces inscriptions, un type de distance, un type de séparation ce qui ne veut pas dire qu'on en soit du même coup libéré, mais que, en tous cas, on ne soit plus à leur égard aussi automatique, qu'on ait des réponses aussi automatiques et que donc puisse s'introduire là une certaine faculté de délibération. Je ne dis pas de libération, vous voyez, je dis au moins de délibération : "Finalement, est-ce que je m'en accommode ou est-ce que je ne m'en accommode pas ?". Et avec en plus le fait que cette délibération n'est pas volontaire, n'est pas un phénomène volontaire, c'est un phénomène automatique, je n'ai pas à me raisonner grâce à l'analyse. Mais il se trouve que je peux éventuellement ne plus être aussi automatiquement régi ...

Je pourrais, si vous voulez, je vais me permettre de vous donner un exemple dont je peux dire qu'il m'a fait éminemment problème. Une personne, une dame, tout à fait charmante, intelligente, entre quarante et cinquante ans, et dont la caractéristique était que malgré son intelligence, son charme et son efficacité professionnelle, elle s'arrangeait toujours pour être chassée du lieu où elle travaillait dans des circonstances toujours éminemment clastiques, violentes, dramatiques. Et il en était de même dans sa vie privée. Dans l'analyse, il a fallu que je m'accroche beaucoup, beaucoup, pour qu'il n'en soit pas de même, pour que l'agencement fait par cette patiente ne soit pas de telle sorte que, au bout d'un moment, cela me soit tellement odieux, tellement insupportable, et puis, tellement aussi méconnu, le refus d'entendre ce qui lui était dit, l'entendant toujours à sa manière, interprétant les signes comme elle le voulait, de la façon qui puisse la satisfaire... J'ai dû donc être particulièrement vigilant pour que ne s'accomplisse pas dans l'analyse ce même cycle, cet automatisme de répétition. Elle en est venue quand même, grâce sans doute à ma bénévolence (et à ma qualité !...), elle en est quand même venue à reconnaître que ce moment où elle se faisait ainsi jeter était son moment, il faut bien le dire comme cela, de plus grande jouissance. C'est là où vraiment... c'était le moment le plus intense de sa vie à tous égards. Et il est certain que ce mode de reconnaissance, la façon dont la jouissance était engagée dans son symptôme et comment finalement elle n'était victime de rien de [?]. Parce qu'il y avait tout un versant paranoïaque :"Vous voyez, on me bafoue, on me prend mon bureau, on me vole ma secrétaire", enfin tout le truc, ou bien "On ne me téléphone pas, on m'avait dit qu'on me téléphonerait à huit heures, on ne me téléphone pas à huit heures". Enfin, bon... à partir du moment où elle a pu dire cela, il est bien évident qu'une transformation, une modification se produit, automatique. Elle n'a pas besoin de se dire "Ben non, je ne vais pas me laisser prendre de nouveau". Et donc il y a, je dois bien le dire comme cela, une modification de l'engramme. Alors, je ne raconte pas toute l'histoire, comment c'était lié à papa-maman, toute l'affaire, cela n'a pas d'intérêt. Mais l'intéressant, c'est de voir que cela peut donc ne pas être éternel.

BEst-ce qu'on pourrait dire, là, que c'est le moment où elle reconnaît son symptôme comme étant son identité?

Ch. Melman - où elle reconnaît effectivement son identité, mais où elle reconnaît aussi que c'est sa jouissance qui gîte là. C'est pour elle le temps fort, le temps fort de sa vie c'est celui-là, quand elle est arrivée à exaspérer l'entourage et ses supérieurs, de telle sorte que...Mais il faut pas que ça barde à froid, hein, il faut que ça barde à chaud, que ce soit..., que les gens pleurent, qu'elle-même pleure. Alors, là, c'est... c'est la vie!. Alors je dis cela parce qu'on voit bien de quelle façon le symptôme vient dénaturer ce qu'il en serait d'autres jouissances qui pourraient s'exprimer autrement, et qu'on pourrait estimer plus... plus convenables.

B - Ce que vous disiez par rapport à l'identité du symptôme me fait penser à ce qui est peut-être trans-générationnel, de cette identité symptomatique Et finalement, à ce qu'on peut rencontrer chez des patients adultes quand on connait leur histoire, on se dit, mais si on avait pu intervenir tôt..., peut-être qu'on aurait pu quelque chose. Et en fait, au travers du travail avec les enfants, je trouve qu'on est amené à finalement parfois voir des parents qui arrivent en difficulté avec leur enfant, dans une espèce de demande parfois très, très bizarre, et parfois provoquée tout à fait par l'extérieur. Mais où on sent finalement là une répétition possible avec l'enfant qu'on nous amène, telle que si on n'intervient pas, alors vraiment, il va se repasser quelque chose de cyclique et de terrifiant. Je me souviens d'une famille où sur quatre générations pratiquement, tout s'était reproduit, et à chaque fois exactement pareil. Votre construction de l'identité, en tous cas, moi, me satisfait par certains côtés parce qu'elle donne une place à l'intervention, chez l'enfant et l'adolescent où, quelque part, on peut là tisser un fil trans-générationnel, et peut-être intervenir avant que quelque chose soit réellement structural et définitivement établi, et encore bien plus difficile à briser.

Ch. Melman - Oui, oui, là aussi, je serais d'accord avec votre propos, avec votre remarque et peut-être même en insistant sur l'aspect suivant : supposez des parents qui aient des enfants qui justement n'aient aucune communauté avec leurs symptômes. Est-ce qu'ils se comprendraient ensemble ou est-ce que les parents n'auraient pas le sentiment d'avoir affaire à des enfants étrangers ? Dans le problème de l'enfant adopté, grand problème, n'est-ce pas autour de cela qu'il s'articule, que l'enfant auquel on a affaire, surtout s'il a déjà un certain âge, un âge où son propre fantasme est déjà constitué, ses symptômes à lui n'ont aucune harmonie avec la symptomatologie familiale. Et alors, ce que vous soulevez comporte également cette question que moi je pose souvent aux analystes d'enfants : est-ce que vous êtes en mesure chez un enfant de faire bouger le fantasme originaire ? Voilà ...

B - Cela, c'est encore un autre problème... Mais en tous cas, ce dont vous parliez, cette espèce de ré-aménagement possible est sans doute plus simple ou en tous cas plus direct, possiblement, on peut l'atteindre plus directement... Mais quant à faire bouger le fantasme originaire, c'est un tout autre problème...

Ch. Melman - Moi, je ne crois pas, je ne crois pas qu'on puisse. Mais j'aurais apprécié, enfin, que les analystes qui s'occupent d'enfants mettent ça à l'épreuve. Lorsque par exemple on voit que l'enfant a mis en place, par exemple un fantasme pervers. Vous voyez très vite, je ne sais pas, moi, le petit garçon qui s'habille en petite fille. Cela se voit. Est-ce que l'on parvient, est-ce que l'analyste d'enfants parvient à faire bouger cela ou pas ? C'est un engramme qui semble tellement lié à la vie elle-même, la biologie semble elle-même tellement captive de cet engramme, qu'on a le sentiment que...

C - [question, inaudible, sur les composantes de l'identité chez le schizophrène]

Ch. Melman - Oui, écoutez, chez le schizophrène, je crois que la question de la filiation, de la place dans la lignée, la question de la filiation et la question de la paternité sont des questions qui sont immanquablement rencontrées; et que donc, du même coup, la filiation symbolique se trouve avoir vacillé.

Sauf, et votre question me donne l'occasion de faire cette remarque, sauf, et c'est là un fait étrange, à éventuellement changer de langue, à parler une langue étrangère où le sujet se trouve, dans cette langue étrangère, en position d'étranger, et vient donc bizarrement trouver une justification symbolique à un statut subjectif d'étranger, mais qui jusque-là n'était pas symbolisé. Il y a eu ce livre Le schizo et les langues, du dénommé Wolfson, je crois. Mais je me permets cette remarque pour souligner combien, chez le schizophrène, il y aura nécessairement une vacillation de son identité symbolique, qui peut se traduire même dans la perte de son identité tout court, ce qui est en général de mauvais augure d'ailleurs, et donc volontiers de ces filiations imaginaires dont je parlais tout à l'heure. Alors, il est vrai que les drogues ont un peu modifié cela. Ce n'est plus le tableau des schizophrénies pures, si je puis dire, que j'ai pu connaître.

Mais je pourrais faire état par exemple, d'un jeune schizophrène: il est clair qu'il n'a pas du tout reconnu la paternité de son père, lorsqu'est né un cadet, son cadet. Il y a un refus radical, il est dans une relation paranoïaque à l'égard de son cadet, il y a un refus radical de considérer que ce n'est pas le cadet qui est la cause de ses troubles, mais qu'il y a là quelque chose d'une instance paternelle.... Il n'est pas, lui, dans une crise identitaire, mais il a quand même, je pense à ce garçon, volontiers des évocations qui font de lui le descendant d'un roi de France. Et comme son patronyme s'y prête, alors, assez volontiers, imaginairement, il se récupérera en pensant qu'il a une filiation illustre et il essayera dans la vie courante, dans la vie quotidienne, de la faire valoir; ce qui lui vaudra évidemment, quelques difficultés, quelques problèmes. Alors, je ne sais pas si je peux vous donner... Je crois que la schizophrénie comprend inéluctablement, nécessairement une mise en cause, une distorsion, une rupture de cette identité symbolique.

Si vous prenez le cas de Schreber, le fameux cas de Schreber, alors vous voyez bien comment il s'est rattrapé par une identité imaginaire, c'est-à-dire en se faisant femme comme vous vous en souvenez peut-être, et en se présentant aux autres dans des vêtements féminins, seule circonstance où ses hallucinations et son angoisse trouvaient une sédation, et il restait dans ces vêtements de femme devant le miroir. C'était donc par cette identité imaginaire qu'il arrivait d'abord à un rassemblement de lui-même, puisqu'il se plaint de démembrement, il se plaint de dislocation, il se plaint de tas de choses assez désagréables, mais également, que cela puisse avoir un effet sur ses hallucinations, sur ses voix, et c'est je crois quelque chose qui est pour nous assez intéressant, ce mode de guérison. Or, vous me direz, pourquoi une femme, alors là, il faudrait reprendre quelque chose que j'ai laissé de côté, c'est-à-dire de savoir pourquoi une identification imaginaire peut paraître suffisante, risquerait de paraître suffisante pour soutenir la féminité mais ce serait s'engager dans un débat à la fois périlleux... et puis un peu tardif. Mais vous aviez posé une seconde question...

C - [question, inaudible, à propos du désir chez le schizophrène]

Ch. Melman - Chez le schizophrène ? Alors, justement, il guérit, si je puis dire, lorsqu'il a pu se constituer un symptôme, c'est-à-dire un délire un petit peu systématisé, c'est-à-dire un impossible à quoi il se heurte. Une fois qu'il a organisé un petit système explicatif et qui lui sert de mur contre quoi il vient se heurter, cela donne un soutien, un grand soutien à son monde et à sa subjectivité. Lorsque le symptôme n'est pas simplement paranoïaque, est en plus associé à un désir, alors c'est évidemment le meilleur des cas, on peut dire comme mode de sédation de ses troubles, je ne dis pas de guérison, comme mode de soulagement à ses troubles. Autrement, on peut dire que chez lui, le désir peut témoigner d'un caractère éminemment anarchique, non fixé, pouvant intéresser les divers orifices corporels, se manifestant avec la violence, l'impulsion que l'on sait, et ne parvenant pas à trouver d'apaisement de la tension, ce qui est aussi une des caractéristiques. Cela reste une tension, qui à moins qu'il lui soit répondu par la violence, ne trouve pas de sédation ; par la violence, ou par les drogues. Mais un schizophrène qui a commencé à systématiser, je connais, sans doute comme vous, des schizophrènes qui peuvent avoir un petit délire tout à fait circonscrit, et qui par ailleurs, fonctionnent, même socialement.

D - Pour continuer encore sur ce sujet, je suis tout à fait d'accord avec vous quand vous dites qu'il y a une vacillation dans l'identité symbolique chez le schizophrène. Preuve en est d'ailleurs tous les questionnements, tous les dégoûts, sur les origines, la culture etc...Il me semble que ce qu'on voit à distance [...], c'est une annulation complète de ce questionnement, pour se retrouver dans une espèce de no man's land, finalement assez pauvre. Et moi, ce que je me demande toujours, c'est si, justement, bien à distance, il ne faut pas forcer à faire ressurgir ce questionnement. Parce qu'on avait l'impression quand même que, dans ce questionnement, il y a quelque chose d'éminemment constitutif de la personne, dans ce questionnement sur les origines. Et ce questionnement, à distance, moi j'ai toujours l'impression, qu'il est annulé. Et je ne sais pas dans quelle mesure il ne faut pas au contraire, le faire, l'obliger, le forcer à ressurgir un petit peu.

Ch. Melman - Je crois que la question que vous posez est peut-être celle, plus générale, de ce qu'on pourrait appeler le dynamisme de la vie psychique chez le schizophrène, puisqu'on peut constater, -et ce serait intéressant, cela se prêterait à une étude plus générale du dynamisme de la vie psychique-, on peut constater chez lui des périodes qui peuvent être très intenses, très actives, trop! Et puis avec cela, des périodes justement muettes, où on a l'impression, où il est dans le désert, et où finalement on pourrait dire ceci, rien ne le tourmente. L'interrogation sur sa filiation en fait sûrement partie. Est-ce qu'il faut le tourmenter au moment où on a l'impression qu'il est en train, qu'il est devenu vide ? On a parfois des moments où il y a une espèce de vacuité, où il est devenu ectoplasmique, il n'y a même plus de douleur, il y a une espèce d'anesthésie globale. Faut-il à ce moment-là, le réveiller ? Oui... Pourquoi pas, pourquoi pas ?

D - Justement, ce que j'ai cru, c'est que le danger, c'est parfois justement ce que vous avez repris à la fin de votre exposé, d'ailleurs, au sujet des intégrismes, est-ce que ces gens-là se perdent dans des mouvements qui leur reconstituent une identité de l'extérieur, et on en voit beaucoup qui...

Ch. Melman - Tout à fait, c'est possible, c'est tout à fait possible, ah oui, sûrement, sûrement, sûrement. Je dois dire que, autrefois, je partirai d'autrefois mais pas seulement quand même, les schizophrènes étaient volontiers si violents que lorsqu'ils étaient apathiques, on estimait que cela allait bien. Aujourd'hui, je pense qu'on a effectivement intérêt à ne pas les laisser s'évacuer, comme il peut leur arriver de le faire complètement. Je crois tout à fait qu'on a intérêt à les réveiller, même si ça dérange parfois les familles, ce qui pose quelques problèmes, parfois, pratiques. Sûrement !

E - ... comme vous l'avez dit à propos de ces phénomènes qui se manifestent à l'échelle sociale et dont vous avez dit qu'ils avaient débuté au début du XIXè siècle, avec les problèmes des migrations. Il me semble

Charles Melman


Espace personnel

POST- TESTTEST