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Retour sur les journées "Le signifiant, la lettre, l'objet"

CZERMAK Marcel
Date publication : 28/05/2015

 

Je voulais vous dire quelques mots de cette réunion de ce week-end, qui avait pour thème : "Le signifiant, la lettre et l'objet". Ce n'est pas tout le temps que l'envie me prend de dire quelques mots sur telle ou telle de nos réunions, mais cette fois cela s'imposait à moi parce que l'intitulé même de ces journées "Le signifiant, la lettre, l'objet : avec quoi travaillons-nous ?", m'a d'une certaine façon mis dans un guingois qui me rendait l'appréhension de l'enjeu difficile. Évidemment, la façon dont nous intitulons nos propres activités a des incidences sur le placement de chacun quand il y entre. Et il y a des intitulés qui sont plus à la main d'untel et qui mettront l'autre plus en défaut. Pour ce qui me concerne, c'est peut-être l'une des raisons pour lesquelles je n'y suis pas allé de mon couplet, sur le moment du moins, en raison de la difficulté dans laquelle cela me mettait et que je vais essayer de vous livrer. À quelle thématique aurais-je eu à m'attaquer, puisqu'elle était déjà là prédécoupée, comme s'il y avait le signifiant, la lettre et l'objet. Et puis ce "comment nous travaillons ?" qui, pour vous le dire tout de suite, est ce qui m'empêtre le plus puisque ma pente spontanée ce serait plutôt de me demander comment je suis travaillé. Il m'est souvent arrivé de me dire "comment vais-je travailler cette affaire ?" et de me rendre compte que ce qui m'assommait, ou ce qui m'accrochait, n'avait plus grand chose à voir avec mes propres délibérations.À écrire signifiant, lettre, objet, nous instaurons bien sûr un certain type de discontinuité entre trois facettes, c'est-à-dire que simultanément nous omettons ce qui pendant nos journées a été assez peu relevé, à savoir que dans ces trois - comment les qualifier ? concepts ? qu'on les appelle comme on voudra, va pour concepts - que dans ces trois concepts la question même de l'endroit où nous plaçons ces discontinuités, nos césures et nos coupures, est évidemment fondamentale s'agissant de clinique.Pour autant qu'il s'agissait de reprendre les questions cliniques qui nous ont amenés à tous ces cas qui font partie de la doxa, pas plus tard que ce matin, je disais que la chère Dora, je ne peux plus la voir en peinture ; l'homme aux rats et l'homme aux loups me fatiguent ; le petit Hans, je préfère écouter sa musique à Genève plutôt que relire son cas ; enfin bref, voilà, je ne peux plus les supporter. Est-ce de cohabiter avec eux depuis que j'ai osé me mettre là-dedans ? En tout cas, j'aimerais bien qu'on divorce un peu, pour autant que ces cas ont été relevés par Freud au moment où il entrait dans cette affaire-là et avec les outils qui étaient les siens et qu'il est clair qu'aucun d'entre nous, j'exagère sans doute un peu, mais enfin aucun praticien averti actuellement ne relèverait ces cas de la même façon que Freud et l'écriture de ces cas serait aujourd'hui hétérogène à l'écriture de Freud. Curieusement, nous y revenons toujours en célébration de nos ancêtres. Cependant, et pour autant que les adhérences entre le signifiant et la lettre, d'une part, et l'objet d'autre part - objet qui n'est plus l'objet freudien - sont ce que nous en connaissons, je me demande quel inconvénient il y aurait à une formulation comme "le signifiant, l'image et l'objet".Je vais essayer d'aller un peu vite sur ces questions, mais non sans une petite remarque préalable. Roland Chemama évoquait l'un de ses rêves, rêve fait dans un pays lointain - le Brésil, pour ne pas le nommer - rêve d'après congrès, dans une atmosphère un peu chaude, où il avait affaire à l'un de ses maîtres qui lui disait de se mettre au boulot en lui tendant un paquet de feuilles blanches au carré, où il était question de draps, de sable, de sel, d'araignées... enfin avec toutes les associations assez aisées qui viendraient à chacun, dont celles du genre que je me permets, par exemple qu'il y a des oiseaux qu'il ne suffit pas pour les attraper de leur mettre du sel sur la queue ou, comme Cyril l'a fait remarquer, entre le mot portugais areia, arena en espagnol, et araignée, bien sûr, ça consonne. Ou encore celle-ci, que quand nous faisions notre service militaire, il fallait faire son lit au carré, sans parler tout ce que le mot carré peut évoquer. Donc tout cela était plus ou moins évoqué sous un angle gentil, gentil.Je vais peut-être vous raconter un truc beaucoup moins gentil, puisqu'il y a des congrès où, pendant la nuit, on fait des rêves (ça permet de protéger le sommeil) et des rêves parfois pas très agréables. La nuit qui a suivi la première de ces deux journées, ça m'a déclenché une insomnie : je n'arrivais plus à fermer l'oeil, ce qui est quand même une indication de quelque chose. Et puis il m'est revenu un truc que j'ai raconté à Cyril, enfin Cyril pourrait le raconter comme moi, peut-être que c'est Cyril qui a eu l'idée, ou moi, je ne sais pas... Enfin ça a une structure de souvenir ou de souvenir-écran. Ça pourrait ressembler, comme structure, à "on bat un enfant", avec le sujet qui est dedans et qui est dehors. Alors voici : ce n'est pas une feuille blanche au carré, c'est daté : 1945. Ce n'est pas la feuille blanche, c'est un tableau noir. Et puis il y a la maîtresse dans un coin. Pour des raisons liées aux tribulations de l'histoire, soit Cyril Veken ou moi, ou l'inverse, allez savoir, ni lui ni moi, ou peut-être l'inverse, il a été ni en crèche ni en maternelle. Et puis, peut-être Cyril ou moi, ou l'inverse, débarque en retard au cours préparatoire, au CP. Et la maîtresse, vous voyez, souvenir/souvenir-écran, la maîtresse en est à enseigner à ses élèves la lettre S. Et elle leur dit : "Les enfants, je vais vous écrire la lettre «S». Et vous allez la recopier. Pour apprendre la lettre S, il faut la recopier". Et l'un des élèves (c'est peut-être Cyril c'est peut-être moi, ou le contraire, allez savoir, au fond de la classe, bien entendu, parce que les bons élèves sont toujours au fond de la classe) écrit sur sa copie : et la maîtresse qui passe derrière l'élève lui dit : "Ah non, c'est pas une lettre S", - "Comment ?", - "Non. La lettre S n'a pas de petite queue sous la ligne". - "Si maîtresse, tu as fait une petite queue sous la ligne !" - "Il faut écrire le S sans petite queue sous la ligne !" Supprimer la petite queue sous la ligne et là, l'élève, ça peut être Cyril ou ça peut être moi, ou le contraire, écrit S sans queue sous la ligne. "C'est bien !" Puis comme les élèves, vous savez, surtout en cours préparatoire sont un peu distraits, qu'ils griffonnent, alors l'élève, ça peut être Cyril ou ça peut être moi, griffonne, et puis se met à lire : S, S, S, S, S...1945. Ces chers drapeaux de la Wehrmacht, flottant dans la douce brise parisienne et qui inondaient le terrain, qui avaient donné le ton, venaient de disparaître, mais enfin, le sifflement du vent dans les hampes se maintenait, ça fredonnait S, S. Ces enfants venaient de passer la période de l'occupation avec cette hampe érigée qui venait de s'effondrer et qui avait vectorisé phalliquement des tas de vies, tout en dévalorisant phalliquement tout un autre pan, et qui venait donner son ton à l'apprentissage de l'orthographe d'un certain nombre d'élèves, c'est-à-dire "le S, n'a pas de petite queue sous la ligne".Comme vous le voyez, quel statut on va donner à ce S ? Ce S de la maîtresse, qu'est-ce ? "Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ?" Assurément, c'est une lettre de l'orthographe. Mais son statut de lettre, d'orthographe, vacille immédiatement, dès lors qu'elle se redouble, c'est-à-dire qu'il y a un S1, un S2, un S3, etc, c'est-à-dire que c'est un signifiant, celui qui porte certains types de vectorisation phallique dont celui qui doit inscrire la lettre a dû pâtir et auquel soit il s'identifie, soit il ne s'identifie pas, en tant qu'il a eu à en pâtir.Est-ce une lettre, est-ce un signifiant, pour autant que la maîtresse adroite dit à ces chers enfants, ces chères petites têtes blondes : "non, non, le S n'a pas de queue sous la ligne". Est-ce une lettre ou est-ce un signifiant ? Et pour autant qu'il soit apparu dans un souvenir (un souvenir-écran ? sans doute), qu'est-ce que cet objet qui vient s'inscrire au tableau, qui s'individualise et qui, dans son apprentissage, dans son enseignement, en tant que lettre orthographique, méconnaît sa fonction de signifiant, voire même sa fonction orthographique, pour venir prévaloir auprès de l'élève dans sa fonction d'objet, qu'il est aussi bien lui-même puisqu'il lui est demandé, dans sa réalisation, de supprimer la petite queue qu'il a sous la ligne.Est-ce un signifiant ? Est-ce une lettre ? Ou est-ce un objet ?Je reprenais ce petit exemple qui pourrait d'ailleurs donner largement à gloser parce que toutes ces lettres, on pourrait les indexer : S1, S2, S3... Et puis du même coup, puisqu'on a mis une ligne et pour être un peu logicien, qu'est-ce qu'il y a sous la ligne, une fois qu'on a enlevé la hampe, la hampe avec son drapeau rouge et le cercle blanc et la croix de la Wehrmacht ? Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qu'on va marquer ? Qu'est-ce qui est tombé là-dessous ? On pourrait l'appeler... Qu'est-ce qu'on va marquer dessous ? φ ? ? a ? Quoi ?En tout cas ce S, évidemment, ne prend sa portée que d'avoir à être réitéré. Ce n'est pas la bonne lettre. Pour trouver la bonne lettre il faut répéter : S, S, S. Et le second S est-il identique au premier ? Et puis à ce moment-là on trouve le bon S, c'est celui qui n'a pas de queue sous la ligne.C'est très intéressant concernant la question de l'apprentissage de l'orthographe, surtout quand il a contribué à former un certain nombre de gens, ça peut être Cyril ou moi : il y en a qui deviennent linguistes, ou psychiatres, ou le contraire. Comme vous le voyez, on ne peut pas non plus méconnaître là-dedans le souvenir (souvenir-écran ?). La maîtresse : "Mes enfants, je vais vous dire la bonne façon..." L'orthographe pris en marche. Pourquoi arriver en classe à la lettre S ? C'est peut-être un faux souvenir ? Peut-être que les lettres antécédentes ont été oubliées et que ce qui reste c'est la maîtresse, la lettre S. Et il reste quoi ? Il reste une curieuse lettre qu'on pourrait écrire comme ça : ça pourrait figurer sur un drapeau ; ça pourrait être un symbole. Un symbole sur un drapeau, ce n'est pas une lettre, ça n'est pas dans l'alphabet. Et après tout, ça a été très bien évoqué ce week-end, il n'y a aucun signifiant qui ne puisse être réduit ou symbolisé par une lettre. Si je veux m'adresser à un copain, avec lequel j'ai une certaine connivence, si je marque O pour le soleil et que je marque une barre au-dessus, ça fait , le soleil levant, donc "rendez-vous au soleil levant". Si je fais le contraire, avec la barre sous le rond , ça fait "soleil couchant".Nous ne pouvons évidemment pas nous arrêter aux mystères de l'écriture pour méconnaître que la lettre n'est qu'une façon économique de faire passer l'incidence du signifiant qui, de toute façon, est préalablement phonétisé. Et la lettre, comme la parole, est ce qui se dépose, comme la voix d'ailleurs, dans une opération signifiante. Et j'ai le plus grand mal à marquer, comme le font certains de nos amis, l'écart entre le signifiant et la lettre, même si la chaîne de Markov du séminaire sur la Lettre volée nous montre comment une lettre peut véhiculer la mémoire d'une antécédence, comment l'instance de la lettre indique bien dans le terme d'instance que quelque chose demande à être délivré, comme un jugement. C'est-à-dire cette modalité d'extraction qui vient dans un tracé, quel qu'il soit, dire "eh bien oui, c'est écrit". Je mettrais plutôt - enfin, vous sentez là mes propres difficultés - la question du signifiant et de la lettre d'un côté et la question de l'objet de l'autre, pour autant que cette question de l'objet est, me semble-t-il, conditionnée par le fait que la consistance du signifiant comme tel est celle de la lettre.Si vous signez, la portée de votre signature n'a pour moi sa valeur, son incidence de signature, que pour autant que je puisse y reconnaître que c'est votre trace, la vôtre. Celle qui vous identifie. Et pour que je puisse faire cette opération, il faut que vous me soyez autre. Si je signe de ma signature la plus habituelle, ça vous sera illisible, mais néanmoins, si vous connaissez ma signature, vous lirez "Czermak". Vous n'y verrez aucune lettre qui corresponde à celles de l'alphabet, ce qui ne vous empêchera pas de le phonétiser et d'y voir la trace individuelle de ma signature, c'est-à-dire en fonction de son tracé, de son rythme, de son inclinaison, de l'appui de ma plume... vous y verrez, comme ça a été évoqué ce week-end, une trace unique, qui est celle que les flics appellent la signature. C'est-à-dire quelque chose à rien d'autre pareil, même si c'est imitable, et dont la composante pulsionnelle est inexorablement inscrite dans son tracé en fonction du rythme, de l'inclinaison, du tracé, etc.Si je mets l'accent sur la composante pulsionnelle qui vient donner sa signature à une signature, c'est parce qu'il ne suffit pas évidemment que quelqu'un soit nommé, pour qu'une fois que c'est utilisé dans telle ou telle activité humaine, on dise que c'est ou que ce n'est pas du Veken ou du Czermak. C'est quelque chose d'autre. À plusieurs reprises nous avons pu faire remarquer à propos du nom comment dans sa triple composante, symbolique, imaginaire et réelle, le patronyme véhicule entre autres aspects ce que Lacan a appelé de ce terme énigmatique le Nom-du-père, c'est-à-dire la vectorisation phallique sans laquelle il n'y a aucune signature qui vaille, sans laquelle toute signature est illisible. Ce qui permet quand je signe, même si c'est, du côté de la lettre, illisible, d'en faire une lettre lisible. C'est-à-dire d'en faire quoi ? Un signifiant ? Une lettre ? Un objet (puisqu'on peut tout aussi bien le vendre quand on est collectionneur d'autographes) ? En tout cas, on peut en faire cette chose tout à fait unique qui échappe à la lettre orthographique et qui fabrique une lettre dont la dépendance est inexorablement étroite au regard du signifiant qui la conditionne, lequel signifiant n'est pas n'importe lequel puisque, comme on l'a souvent dit, c'est celui qui est non pas une référence, mais ce à partir de quoi il peut y avoir toutes les autres références. En d'autres termes, il s'agit-là d'un signifiant qui manifeste ce paradoxe qu'il est lui-même un trou. Ce n'est pas une référence, mais ce à partir de quoi s'origine la référence. C'est-à-dire le support, le vecteur à la fois de la filiation, de l'engendrement, de la différence des sexes, etc. Donc c'est un signifiant très paradoxal parce que c'est à la fois un trou et ce dont on ne peut se passer tant que c'est de là que s'origine toute référence. Et ça se traduit comment dans la signature ? Par quelque chose d'énigmatique, chose à nulle autre pareille, qui est un pur parcours, radicalement dépendant de l'organisation pulsionnelle d'un sujet en tant que dans ce nom il a été inscrit ou pas.Nous avons donc là l'incidence d'un signifiant assez particulier, celui dit du Nom-du-père, qui a la particularité de n'être comme tel aucune référence mais de permettre la référence. Et de fabriquer une lettre, la signature, puisque une signature ce n'est pas une suite de lettres, mais une seule lettre. Et c'est aussi bien un objet puisqu'on peut, quand on est psychotique, s'en saisir comme l'arrimage que serait une ancre pour un bateau. Souvenez-vous du cas que je vous avais décrit de Madame Utile qui, déjà en classe (vous voyez, c'est toujours des histoires de classe), installée derrière celui sur lequel elle avait jeté son dévolu et qui allait devenir son mari avait décidé : "Toute petite je m'exerçais à ma signature à son nom". Ce n'était pas en son nom."Je m'exerçais à ma signature à son nom". Elle s'était scotchée à lui et ayant réussi à l'épouser, ils avaient vécu près de quarante ans conjointement, jusqu'au jour où divorçant d'avec ce monsieur, ce nom auquel elle s'était accrochée comme objet devait faire retour sous la forme d'une petite voix qui disait : "Utile, utile, utile..."Là-dessus Lacan avait amené quelques indications assez précieuses, disant : "Un trou ça recrache quoi ? Ça recrache le père comme nom". Nous savons aussi comment le patronyme dans les psychoses peut faire retour sous la forme de cet objet voix, purement assassin, dont la valeur comme signifiant vital, comme accordé d'une turgescence vitale, ne vaut plus un clou parce qu'il est devenu le signifiant même de la perte absolue. Voyez comme on a tout de suite là de quoi réfléchir sur ce qu'est une vectorisation phallique. Il m'est arrivé, sans le commenter parce que j'ai toujours des difficultés et des réticences à commenter les choses, d'évoquer pour un numéro de La Célibataire un cas d'amnésie d'identité qui semblait contredire la théorie. Il s'agissait d'une môme qui avait oublié son patronyme et avait également un oubli adjacent. Ce qui est rare car en général on oublie son nom et sa famille, mais pas ce qu'on sait faire. Elle, en revanche, avait oublié la langue française. "Je dois préparer le BAC et c'est terrible, j'ai oublié le nom de papa ! Ah mon nom ! Et j'ai en plus oublié le français, il faut que je réapprenne le français dans les deux mois qui viennent parce que la BAC va arriver". Et alors elle écrivait en opérant une simplification, véritable réforme de l'orthographe. Ressentiment, c'était plutôt "ressentiman", tantôt c'était "tanto". "M'enfin vous savez, effectivement, moi, j'écris comme je parle". J'eus beau lui faire remarquer que personne n'écrit comme il parle, lui parler de l'écriture chinoise, lui casser les pieds sur l'arbitraire qu'il y a dans la langue, rien à faire. Sa mère m'avait raconté que papa qui était un grand chasseur - entendez-le comme vous voulez - emmenait sa fille à la chasse. Et quand papa avait repéré un beau gibier et qu'il mettait son fusil à l'épaule, sa fille poussait un cri : "T'as vu le beau gibier !" et l'affaire était ratée. Papa n'avait plus qu'à mettre le fusil au râtelier. Et donc j'avais embêté cette gosse, sans d'ailleurs du tout lui parler d'amnésie ou de quoique ce soit, pour tenter de lui faire comprendre qu'il n' y a rien à y faire, qu'il y a un arbitraire dans la langue, et que dans l'écriture, c'est comme ça. Elle était hors d'elle. Mais c'est un cas de miracle, puisque le lendemain, le médecin qui me l'avait envoyée m'a téléphoné pour me dire qu'il venait de la voir et qu'elle avait retrouvé la mémoire. Mais, c'était pour dire qu'elle n'étais pas contente parce que "quand j'étais amnésique j'étais bien tranquille. J'étais bien tranquille quand j'étais amnésique".Dans un cas comme celui-ci, quel est le signifiant fondamental ? Evidemment le signifiant phallique. La lettre, en tout cas si on la prend dans son versant orthographique, on la voit apparaître dans le propos de la patiente : "C'est moi la patronne de la lettre. Je l'enlève ou je la remets selon ma guise. Je suis la patronne de l'orthographe et de la langue. Mais je paie de promouvoir la lettre comme je le fais, je le paie de mon exclusion du signifiant qui est celui-là même que j'ai récusé et qui, étant récusé, m'éjecte. Et quand je dis «J'ai tout oublié !», ce n'est pas l'orthographe que j'ai oublié, c'est le signifiant phallique ! Ce qui n'est déjà pas tout à fait la même chose. Quant à l'objet, eh bien l'objet c'est moi puisque m'étant exclue de tout ça, moi je viens de tomber socialement. On ne peut plus me prendre à l'école, je suis entre quatre murs et ma mère dont je me plains tellement, eh bien, elle m'a dans sa pogne".Comme vous le voyez, c'est très difficile à manoeuvrer ces histoires-là, entre le signifiant, la lettre et l'objet. Si vous ne voulez pas de la vectorisation phallique, vous êtes cuit ! Il n'y a qu'à prendre ces histoires qu'ici on a brassées : Le syndrome de Frégoli par exemple dans lequel ils sont tous "frégolifiés", tous les mêmes. C'est-à-dire qu'en tant que le même objet dans l'Autre, ils portent le même nom, le nom étant alors identifié à l'objet. Chacun porte le même nom, c'est le même objet. Il n'y a qu'un ennui c'est qu'ils sont tous des clones. "J'ai toujours affaire au même, jamais à l'autre ou à une altérité". Autrement dit, le nom n'est pas en fading devant l'image spéculaire, il est identifié à l'objet. Dans le Cotard, "la personne de moi-même n'a pas de nom", c'est encore pire. On a affaire à un objet qui vient dire à tous "Comme c'est moi qui suis apparu, vous pouvez tous disparaître, et comme nom, et comme signifiant. Si vous voulez être tranquille, débarrassez-vous de l'objet". En d'autres termes, c'est une illustration d'à quel point il est difficile de tenir d'une même main la question de l'objet et du signifiant et, plus accessoirement, la question de la lettre qui, même si elle a eu la promotion que Lacan lui a donnée, est probablement, en tant qu'inscription nécessaire pour l'échange, seconde ou secondaire au regard du signifiant. Mais il y a toujours ce rêve, comme nous l'avons encore entendu ce week-end, qu'il y aurait à toute chose un nom caché. Melman évoquait rapidement la question de savoir pourquoi les Juifs ne jettent pas à la poubelle les écrits, il a parlé d'un interdit. Il n'a pas évoqué une autre raison, cabalistique, qui est que la Bible, tout son texte, toutes ses lettres ne seraient, selon certaines opinions éminentes, qu'un seul mot : le nom de Dieu. Et donc, lui ôter ne serait-ce qu'une seule de ses lettres, ce serait à ce nom faire entame. Si bien que ce texte, le texte de la révélation, est intouchable, et qu'à ce titre on ne peut ni le détruire ni le brûler. Un seul nom, c'est-à-dire qu'il n'y aurait pas de texte. Il ne s'agit donc pas là d'un nom crypté, d'un nom caché ; ce sont toutes ces lettres qui ne sont qu'un seul nom.Et nous-mêmes, ce week-end, nous en restions une fois de plus à la question "Y aurait-il un nom caché à l'homme aux rats ?" Qui n'a pas eu ce fantasme d'un nom plus ou moins caché, à l'école communale justement où Jules se serait appelé Victor, et personne ne le saurait, ou bien le désir de se faire un nom. Regardez les types qui partent en course en bateau, De Kersauzon a appelé son bateau Géronimo. Allons-nous dire que Géronimo serait le nom caché imaginaire de De Kersauzon ? Il y a certes des conjonctures où la question de la lettre a sa force compulsive, comme dans l'exemple que je vous donnais à l'instant de la fameuse lettre S. Il n'y a pas très longtemps, j'ai reçu, en consultation un garçon, un physicien qui jusqu'à ce jour se demandait pourquoi il détestait tant la lettre S. Au point où quand il doit rédiger un rapport ou faire une formule physique il fera tous les efforts possibles pour, cette fameuse lettre, ne pas l'utiliser. J'ignore toujours pourquoi il en est ainsi, mais il est clair que ce qui l'a mobilisé et que la lettre vient-là symboliser est moins une lettre comme telle que son versant d'objet ou de signifiant.Comme vous le voyez, j'essaie de tourner autour de quelque chose qui pour moi, même si je l'évoque d'une façon pas excessivement claire, a à voir avec la question pulsionnelle. Puisque l'un de nos collègues, ce week-end, évoquait la distinction entre la pulsion : , on pourrait, à cet égard, faire remarquer que l'écriture , en tant que distincte de la précédente, fait méconnaître que l'objet, l'objet comme tel, l'objet absent chez Freud, l'objet dit petit a par Lacan, eh bien, cet objet, il demande ! Il y a une demande de l'objet ! Il peut même commander. En d'autres termes, il est extrêmement difficile de traiter de la question du fantasme si on ne considère pas que l'objet a, là, c'est lui qui demande. Et donc que la facilité d'écriture ou la nécessité d'écriture qui me fait écrire D, c'est une autre façon d'écrire . Tout simplement en mettant l'accent sur la dimension pulsionnelle dont nous avons pu voir que ce n'est pas pour la pulsion une obligation que d'avoir à s'accorder à la fonctionnalité normale des organes, ni même, puisqu'on parle de signature, de s'accorder à la "lisibilité" d'une signature.Je dois vous dire que je ne sais pas avec quoi nous travaillons. J'exagère bien sûr en disant ça, je charrie et je pousse le bouchon. Mais enfin, il est plus facile d'apprécier ce qui nous travaille que ce avec quoi nous travaillons. Que ça m'ait procuré une insomnie, c'est plutôt une indication du versant de cauchemar de ce genre d'affaire et pas du versant de sédation. En plus, le lendemain, je me retrouve avec un vieux copain, Patrick Vallas, et on se met à tchatcher. Je découvre que son père a été officier à la Coloniale à Saïgon, mon propre père à la Légion, enfin, bref, nous voilà partis dans des souvenirs de coloniaux qui ne sont même pas les nôtres. Comment cela a-t-il abouti il y a deux ou trois ans, à ce qu'un Colonel m'aie embrassé sur la bouche à la façon russe parce qu'il avait commandé le dit régiment. J'ai déjà demandé ce que c'était qu'un baiser ? Pourquoi les Inuits s'embrassent en se frottant le bout du nez alors que nous c'est à pleine bouche ? Eh bien un baiser c'est la meilleure façon de donner ce qu'on n'a pas. Un semblant de don de l'objet. C'est une forme d'amour. Les Russes, qui sont moins timides que nous, s'embrassent entre hommes. C'est quand même marrant. Je vais vous raconter comment le Colonel de la Légion m'a embrassé sur la bouche. C'était la remise de la Légion d'Honneur à un de mes amis. On était une vingtaine de copains d'enfance, il y avait un gus que je ne connaissais pas, j'ai fait sa connaissance. Il m'apprend qu'il est Colonel à la Légion, qu'il a connu mon copain dans un poste diplomatique. Il me demande ce que je fabrique et je lui ai avoué, incidemment, que mon propre père a été au premier régiment étranger de cavalerie, lors de la deuxième guerre mondiale. Il me dit : "J'ai commandé ce régiment, à Sarajevo". Il me prend dans les bras et il m'embrasse sur la bouche. Comme dit Vallas : "Il t'a anobli". Il m'a donné ce qu'il n'avait pas. Il m'a transmis l'intransmissible. C'était une affaire de aà partir d'un certain signifiant dans l'ordre du commandement et qui comportait évidemment la traduction en forme de petites lettres. Il m'a donné du φ.Tout ça pour vous dire que, dans la mesure où notre corps est un truc qui fiche le camp tout le temps, Thierry m'a demandé récemment de voir un malade qui écrivait des trucs comme par exemple qu'il s'était réveillé un matin avec son phallus à côté de lui - il faudrait que je lise ce texte d'ailleurs. Ce n'est pas l'hallucination du doigt coupé dont nos chers camarades se demandent si c'est vraiment un truc psychotique ! Alors on va leur traduire. Il faudrait que ce cas devienne canonique : ce n'est plus le doigt coupé, c'est le phallus à côté du lit. Tombé du lit. Le corps fout le camp tout le temps. Et le psychotique va répondre : j'ai le phallus à côté de moi près du lit. Ce n'est plus la petite queue sous la ligne, c'est le phallus qui est à côté du lit. Le corps fout le camp tout le temps. Le phallus fout le camp tout le temps. Nos doigts tiennent beaucoup plus à nos mains que le phallus. L'hallucination du doigt coupé c'est une rareté, mais le phallus coupé près du lit, ça je vous garantis que c'est beaucoup plus fréquent.On a vu dans tel ou tel cas comment l'image pouvait partir d'un côté et l'objet de l'autre. Je peux me voir passer dans la cour de Ste Anne, voir mon image déambuler sous les fenêtres de la direction, ça a le mérite que mon corps se trimballe là-bas, ma propre image est là-bas, sans que moi-même, le regardant, je puisse être réduit à cette espèce d'objet qui devrait pour bien faire réintégrer ce corps déambulant sous les fenêtres de la direction. Alors que nous savons que pour un névrosé, en général il ex-siste à son nom : on lui dit "Emerich !" et ça lui fait un certain effet. Le sujet ex-siste à son nom. Quand j'étais petit, à l'école, "Czermak !" je commençais à regarder autour de moi pour savoir si c'était vraiment moi qu'on voulait envoyer au tableau noir. Le psychotique c'est le contraire, il n'ex-siste pas à son nom, c'est son nom qui lui ex-siste.Maintenant, si on se met à triturer ces histoires de signifiant (patronyme, signifiant phallique) par rapport à l'objet, il me semble que nous aurions beaucoup gagné à prendre les choses sous l'angle de l'image plutôt que sous celui de la lettre, aussi essentielle soit-elle parce que sans elle nous avons du mal à faire des pas logiques. Enfin il semble que nous avons pris les choses d'une façon à la fois bien venue sur le plan de l'histoire du mouvement psychanalytique, mais un peu faiblarde sur le plan de son caractère opératoire dans la clinique. Mais ce n'est pas fait pour m'étonner puisque tout le monde se goberge à propos de l'imaginaire, mais la question de l'image, de son rapport à l'objet, est autrement plus malmenée, plus maltraitée. Tout le monde citera volontiers les Ménines de Vélasquez, le travail de Foucault, de Lacan ; avec ça on se croit quitte. Mais la question de notre propre perception, c'est-à-dire du même coup du percipiens, est là centrale.Voilà les quelques remarques que je voulais faire sur ces questions et la raison pour laquelle je m'étais senti à la fois si embarrassé en écoutant tout cela, fort bien venu, et en même temps comment ça m'a déclenché, non pas un doux rêve de beaux draps, mais une insomnie carabinée. Parce que si le phallus est un opérateur à la fois d'inclusion et d'exclusion, c'est-à-dire un bistouri (et un drôle de bistouri puisqu'il coupe et il réunit), alors mettre les choses sous l'angle "avec quoi travaillons nous, le signifiant, la lettre, l'objet" me paraît bien davantage faire s'affronter le réel de l'objet avec le symbolique du signifiant en méconnaissant l'imaginaire même en tant qu'il est présent dans ce montage que nous appelons notre réalité. Une voix, ça a son versant d'objet, ça s'impose comme objet, c'est irruptif, ça fait disruption, néanmoins ça tchatche du signifiant, et en plus ça peut vous rendre aveugle : au moment où ça parle, vous ne voyez plus.Le S, est-ce que ça ne serait pas un nom, recraché comme a, le nom de la SSSS, est-ce que ça, ce n'est pas la lettre du recrachage, à ma façon, d'un certain nom ? Le statut de la chose reste...Et quand on écrit , ou S poinçon de D on pourrait en rajouter, enfin on pourrait s'amuser beaucoup avec cette écriture. Alors c'est vrai que la lettre peut être orthographique, mais pas nécessairement. C'est une question de commodité seconde mais pas la question essentielle. Que le signifiant ne soit pas identique au mot cela va de soi puisque après tout si la Bible toute entière peut être un seul signifiant, le signifiant de ce qui ne répond pas, alors...Je ne suis pas sûr que nous ayons attaqué ça de la bonne façon, et c'est pourquoi ça m'a vraiment angoissé. En tout cas si vous voulez bien considérer ce que je vous dis là comme mes quelques remarques après-coup sur ces journées. C'est assez rare que ça me fasse ce genre d'effet et je ne peux pas ne pas en tenir compte. Habituellement après nos journées je roupille comme un bienheureux, là ça a été plutôt de l'angoisse. Voilà mes quelques remarques.Je ne vois pas pourquoi on s'est tapé le boulot qu'on s'est tapé autour de ces choses complètement ectopiques que sont le Cotard, le Frégoli, l'amnésie d'identité, toutes choses marginales qui tournent au plus près de ces questions, s'il fallait une fois de plus ne pas en tenir compte.Thierry JeanQuand on avait travaillé la question des surdoués, il semblerait, en tout cas pour certains enfants, que l'apprentissage ne passe pas par la représentation mais par la lettre, en tout cas par quelque chose qui échappe à la représentation, et ça c'est une donnée que l'on retrouve également chez l'anorexique. La question de la lettre dans la clinique de l'anorexie semble à la fois centrale et énigmatique.Marcel CzermakCette question des enfants surdoués, je l'aurais prise en fonction de mon expérience, c'est-à-dire des rares surdoués que j'ai rencontrés, des adultes ex-enfants surdoués. C'était des gosses qui ne résistaient à rien. Sans résistance au savoir, ils étaient comme des éponges. Je me souviens de manière très précise d'un garçon dont la famille continue à m'écrire. À l'âge de deux ans, Maman fait un autre gosse. Vu les difficultés de logement, on met le fiston en nourrice parce que, comme en plus il n'est pas content que Maman soit enceinte, il devient chieur. Et là en nourrice, il se produit une chose extraordinaire : il n'est plus chieur du tout. Il se met à apprendre à la vitesse V, il devient premier prix du conservatoire, il est premier dans toutes les disciplines, il prépare Polytechnique où il entre parmi les premiers et sort dans la botte et puis... il rencontre une fille. Et sa carrière s'arrête là. Il n'avait jamais résisté à rien. Une vraie éponge. Et j'en ai connu quelques uns comme ça. Des mômes sans aucune résistance au savoir constitué. Pas des inventeurs, mais capables de gober tout ce qui se présentait et de s'en servir. Alors la lettre ? En tout cas pour ce qui les concernait, ils ne résistaient pas.Marcel Czermak

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