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La pratique de Lacan

MELMAN Charles
Date publication : 28/05/2015

 

Je crois qu'à l'occasion de ces Journées, il vous est donné l'occasion de comprendre enfin qui était Lacan.C'était le provocateur qui permettait à votre connerie de se déployer. Il vous permettait d'en prendre la mesure, ce qui a pour effet, soit bien sûr de provoquer de l'amour, car il nous reconnaissait vraiment dans l'intimité de notre être, soit de la haine - puisque ce n'est pas tellement agréable ni ragoûtant. Exemple : vous croyez tous être de braves petits oedipes, courageux et prêts à toutes les extrémités ? Eh bien, vous découvrez, grâce à ce provocateur, que ce que vous demandez à Papa, c'est qu'il vous aime, c'est que vous soyez son préféré. Pour cela, vous êtes prêt à tout, y compris à vous féminiser ! Vous croyez vouloir être libre ? Il vous sera démontré qu'en réalité, ce que vous cherchez, et ce que vous aimez, c'est un maître, quelqu'un qui vous dise enfin où aller, comment faire, comment se débrouiller ; autrement dit, votre voeu est en réalité celui de la servitude. Vous croyez être savant, docteur ? Vous découvrez évidemment grâce à ce provocateur, les dimensions de votre ignorance. Vous croyez être un homme ? Vous découvrez combien vos certitudes, en cette matière peuvent être éventuellement fragiles. Vous pensez être une femme ? Mais vous découvrez votre voracité phallique. Tout ça est très agréable. Très agréable de rencontrer enfin quelqu'un qui dans notre espace ne cherche pas votre guérison, c'est-à-dire ne cherche pas ce que la culture exige, c'est-à-dire l'oubli, la négation, la suture de la création - très bien, ce lapsus ! - mais qui au contraire, cette castration, vous l'ouvre en permanence, allant donc contre toutes les règles du jeu. Car les règles du jeu, les règles du jeu social, les règles du jeu personnel, intime, privé, les règles du jeu savant, c'est bien, cette castration, de l'effacer ; c'est ça, notre culture. Eh bien, il y en avait un, bizarre, qui vous donnait l'occasion, brusquement, de découvrir toutes ces qualités qui étaient les vôtres et donc de vous reconnaître au tréfonds de vous-même. Il est certain que Lacan, avec cette énergie singulière qui était la sienne, car il était fana, il était complètement mangé par le domaine dans lequel il était entré, avait la certitude d'avoir mis à jour, grâce à cette pratique tellement réduite, succincte qu'est la cure analytique, d'avoir mis à jour des structures qui s'avéraient essentiellement subversives à l'égard de notre confort et de notre sommeil intellectuel - avec toutes les conséquences sociales que nous savons, qu'elle soient à l'échelon national ou international. Il avait cette certitude. Et il est clair qu'il souhaitait que ses élèves à cet égard soient des 'militants'. C'est un terme qui n'a plus beaucoup cours, ou qui ne vaut pas lourd puisqu'il n'y a guère de militance qui n'ait été récompensée comme elle le méritait, par toutes les déceptions que nous pouvons savoir. Il attendait de ses élèves qu'ils soient des militants de cette procédure extraordinaire qu'il mettait ainsi à jour, et qu'ils le soutiennent, bien sûr ! dans cette subversion qu'il entretenait avec une intrépidité, et un courage, une solitude absolument remarquables. Nous ne pouvons pas oublier que Lacan a oeuvré au moment où dans tous nos milieux intellectuels triomphaient le marxisme et l'existentialisme, que des dénonciations publiques de la psychanalyse étaient courantes, banales, dans ces deux courants, dans ces deux milieux, et que d'autre part, bien entendu ! ce n'était pas l'église qui allait le soutenir, même si son discours inaugural vient de Rome (autre provocation). C'est donc vraiment dans un état de solitude intellectuelle et morale et un peu contre tous qu'il s'est engagé dans cette folle histoire.Alors, en attendant de ses élèves qu'ils fonctionnent ainsi pour lui comme des militants, est-ce qu'il venait redoubler leur aliénation, voire même la fixer une bonne fois pour toutes ? Ce que j'ai pu pour ma part vérifier en cours de route, ça a été, je ne suis pas le seul à l'avoir éprouvé, le lâchage : par les premiers et les meilleurs de ses élèves, certains en qui il espérait le plus, et qui, avec une argumentation qui finalement n'a jamais été parfaitement fixée, se détachèrent de lui. Et je dois vous dire que ça s'est prolongé tout du long ! Moi je trouve, personnellement, que c'était normal. Normal parce qu'après tout, on ne voit pas pourquoi les élèves auraient automatiquement partagé cette sorte de volonté subversive avec les risques que cela pouvait entraîner pour les diverses situations sociales que l'on pouvait légitimement espérer... Il reste que parmi ces élèves eux-mêmes, on recueille aujourd'hui volontiers une nostalgie de l'avoir laissé, des références qui sont fréquentes, et le moins que l'on puisse dire, c'est un transfert qui n'a sûrement pas été résolu et où la complexité des sentiments semble dominer. En tout cas, en venant ainsi pour ses élèves prendre la place de ce qui serait aussi bien le maître, l'idéal, l'enseignant, le père, il ne manquait pas du même coup de susciter chez eux l'interrogation intime sur ce qu'il en était de la relation de chacun à l'endroit de ces diverses instances ; et, après tout, d'avoir à se décider comme il l'entendait, ce que les gens n'ont pas manqué de faire. Autrement dit, je peux par exemple témoigner que 'le père finalement, je le hais'. - D'accord, très bien ! Et alors maintenant, qu'est-ce que ça te donne, qu'est-ce que tu as, qu'est-ce que ça t'ouvre ? Ça t'éclaire de quelle façon ? Ça meut ta pensée de quelle manière ? 'Le maître, insupportable ! Je veux ma liberté de penser ! Je ne veux pas ainsi que l'on m'endoctrine.' - Très bien ! tu es tout à fait libre de penser ce que tu veux. Qu'est-ce que tu penses, à propos ? C'est intéressant ? Ça peut effectivement ne pas être tout à fait idiot. Mais est-ce vraiment intéressant ? Il amenait donc ainsi chacun, qu'il le veuille ou pas, à prendre effectivement ses décisions, voire ses actes. Souvent il regrettait qu'elles soient prises de cette façon. Mais il faut bien quand même aujourd'hui constater que, pour ce qui est de ceux qui s'engagèrent de la sorte dans cette rupture, on ne peut pas dire finalement qu'ils en aient tiré le meilleur bénéfice. Pour ma part, j'étais parfaitement attentif là-dessus. Comme c'est connu, un grand nombre de ces frères aînés que nous aimions bien, auxquels nous faisions confiance, avec qui éventuellement je pouvais avoir des relations intimes, auxquels on était attachés, j'attendais beaucoup de voir ce qu'allait donner leur rupture. Mais quand ils étaient libres enfin, pas endoctrinés, est-ce que cela a quelque part apporté à l'enseignement de Lacan soit une contradiction valable, soit un apport intéressant ? Ce serait difficile, je crois, de noter, de retenir cela. Il est certain qu'il pensait qu'un enseignement était nécessaire à ses analysants. Ainsi Adnan Houbballah l'a rappelé : à l'occasion de son contrôle, Lacan a commencé par lui dire : 'au début, je serai didactique'. Un enseignement est nécessaire, ne serait-ce que pour témoigner de ce qui ne va pas du tout dans le sens régulier de notre inconscient. Un enseignement est nécessaire afin de venir inscrire pour le sujet cette dimension parfaitement neuve qui est celle du tu peux savoir. Puisque c'est bien ce que démontre la moindre expérience analytique : nous ne voulons pas savoir, et l'obstacle étant de structure : cet objet a, c'est ce qui nous arrête, c'est ce qui nous répugne, c'est la limite insupportable et intolérable. Allons-nous vraiment, nous qui nous croyons des hommes ou des femmes, nous révéler à nous-mêmes comme ayant pour être un pur objet, un rien du tout, un excrément, un déchet ? Ce machin-là, c'est ce qui me cause ? Moi, je me crois le fils de Dieu, et voilà ce qui me cause ! C'est ça ? Avouez quand même que pour ce qui est d'être subversif, on ne peut pas dire que ça ne l'était pas ! Et non seulement c'est ça qui me cause, cet objet, mais en plus ça me cause pour rien, parce que l'Autre, il s'en fout complètement, et que ce qu'il y a dans l'Autre, c'est le pur rien ! Il y a eu récemment un colloque(1) là-dessus avec les responsables de l'I.P.A, pour essayer justement de voir si sur ce point, nous pouvions nous entendre. Parce que lorsque Lacan dit qu'il est freudien, il le spécifie, tout de même : la pensée de Freud, c'est celle qui stipule que ce qui organise le rapport de l'individu au monde, c'est une perte fondamentale, fondatrice, essentielle, organisatrice, définitive, irrécupérable, que c'est un défaut qui organise notre rapport au monde, et qui origine un sujet qui au moins ne sait pas ce qu'il veut, ne sait pas ce qu'il fait, ne sait pas ce qu'il dit ! Et c'est là qu'il est freudien, fondamentalement freudien, et c'est bien ce qu'il reprend de Freud, qui l'autorise. Freud, lui, se cherchait obstinément un prédécesseur, il cherchait quelqu'un, un maître, il n'osait pas comme ça se présenter en fondateur, c'est une position un peu minable. Alors il évoque tout le temps Breuer, ses maîtres... Lacan, lui, est fondé à dire qu'il est freudien, et que c'est de cela qui est essentiel chez Freud qu'il se réclame.Il n'y a pas de raison pour que je prolonge à l'excès tout cela. Je voudrais juste vous faire remarquer encore un point. Cette formulation de Lacan : résolution du transfert par le transfert de travail ; car c'est vrai quand même que le névrosé, c'est bien ce qui le caractérise comme tel, cet objet, il n'a pas du tout envie de le lâcher. Il y tient, puisque l'Autre le veut, c'est du moins ce qu'il croit, c'est ce qui ferait les délices de l'Autre s'il le lui donnait. Donc pas question de céder un truc aussi précieux, cet agalma. Si dans l'Autre il n'y a personne, et je crois que Lacan était suffisamment excessif par rapport à ses analysants pour que ceux-ci puissent en prendre vraiment la mesure, si dans l'Autre il n'y a personne, assurément le transfert de travail, c'est le travail, l'acceptation, l'engagement de, cet objet a, le faire circuler, avec la possibilité de repérer toutes ces organisations formelles qui commandent le processus - je vous renvoie comme d'habitude à l'introduction des écrits, ce texte sur La lettre volée : il n'y a pas de père là qui exige que vous cédiez quoi que ce soit, c'est le jeu du signifiant qui fait qu'il y a de la perte, qu'il y a du trou. à partir de là vous avez évidemment à essayer de vous organiser. Dès mon départ dans ce milieu qui était encore, en 1960, le milieu très sympathique et agréable de la Société Française de Psychanalyse, un milieu fort libéral où avec Lacan et Dolto se trouvaient des universitaires dont Lagache, Anzieu, Favez-Boutonnier, etc., milieu que je trouvais fort sympathique, j'ai pu assez rapidement hélas ! constater qu'en dépit des engagements vis-à-vis de l'analyse des uns et des autres, ce qui venait à compter dans l'institution, c'était de savoir si la prévalence serait aux universitaires ou bien à Lacan et Dolto. Finalement, c'était ce qui devenait l'enjeu ! Voilà l'affaire pour un jeune qui arrive et évidemment pouvait être surpris de voir que les servants de cette discipline, ceux qui avaient reçu la tonsure, ne manquaient pas d'avoir finalement, de ramener tout ça à leurs petits désirs privés et narcissiques en particulier. Alors ça a été évidemment le premier choc, le premier apprentissage, après tout c'est comme ça que l'on apprend. Très vite, en ce qui me concerne, mes chers camarades n'ont pas manqué de me faire valoir que ma militance, vraiment, c'était pas sérieux, j'étais complètement eu par Lacan. Enfin voyons ! Tout ça, c'était mon inconscient, je me faisais là la victime, n'est-ce pas, d'une cure que Lacan exploitait à son profit, il avait besoin de petits soldats ; s'il en avait, ça allait bien, et pour le reste, que chacun se débrouille ! Il se trouve quand même que dans ce dispositif, j'ai pu, comme beaucoup, apprécier son extraordinaire honnêteté intellectuelle, sa façon de ne pas céder, sa façon de ne pas se compromettre, sa façon de ne pas tricher, et puis cette acceptation d'une position où il a reçu tous les coups, y compris des plus proches. Mais il semble qu'il tenait à ce que cette pratique lui permettait de découvrir et qu'il estimait pas sans intérêt d'essayer de transmettre. Moi, j'ai entendu de sa bouche le regret finalement que cela se soit fait finalement par le biais de la psychanalyse, c'est-à-dire avec toutes les scories justement transférentielles que cela entraîne, et qu'il n'ait pas procédé comme l'ont fait les maîtres traditionnels, c'est-à-dire par le biais de la philosophie par exemple, et que son action eût été peut-être davantage publique, et efficace s'il avait procédé par ce biais. Difficile, bien entendu ! de répondre... Pour conclure mon propos, en ce qui me concerne, je reviens à une question qui aujourd'hui est restée d'actualité. En 53, la scission entre le groupe comprenant Lacan et la Société Psychanalytique de Paris était à propos d'une réglementation de la psychanalyse ; il s'agissait pour la Société parisienne de mettre en place un institut de formation des psychanalystes qui aurait été reconnus par un diplôme médical ; non pas universitaire, mais médical. C'est sur ce projet que Lacan, Dolto et Lagache et Favez, etc. et les principaux élèves de la Société parisienne et alors que Lacan en était le président, c'est sur cette question-là qu'ils sont partis, qu'ils se sont séparés. En tout cas, moi, en ce qui me concerne, je peux attester que dans le moment critique qui fut celui de la fin de son parcours - moment évidemment particulièrement douloureux, difficile, et complètement inattendu, bien sûr ! complètement imprévu - je peux dire qu'à cet égard, j'ai agi en m'autorisant de moi-même. Ce faisant, je ne faisais, après tout, que résoudre le symptôme tout bête pour lequel j'étais allé le voir. C'était une circonstance banale d'examen, ça s'appelait l'internat de Paris, et j'avais été surpris de constater chez moi quelque chose que je ne connaissais pas jusqu'à ce moment-là : ce que l'on appelle une crampe des écrivains. Je devais rédiger une copie sur un sujet que je connaissais parfaitement, mais qui avait un inconvénient : le texte, j'avais été contraint de le rédiger moi-même, de me faire ma propre question (on appelait ça des 'questions' à l'époque) de physiologie, c'était une question d'endocrinologie, dans la mesure où toutes celles que j'avais pu trouver ne m'avaient pas paru adéquates. J'avais donc cru devoir ne m'autoriser que de moi-même, de mon propre savoir, et surprise de constater que c'était ce qui sortait à l'internat, et de me retrouver dans la plus grande difficulté pour rédiger une question qui, de ce coup, fut fort brève... et à laquelle j'eus dix-huit sur vingt ! Ce qui montrait bien qu'effectivement, je ne m'étais pas trompé dans la rédaction de cette question, mais que je n'avais pas pu m'autoriser de moi-même. Je peux dire seulement que dans cette circonstance où, je dois dire d'ailleurs, il y avait peu le choix, je pouvais vérifier que cette cure avec Lacan et où j'avais eu le 'privilège' d'être l'objet, du fait de la place que j'occupais avec lui, de recommandations et de sentiments qui n'étaient pas forcément amènes (qui, en tout cas, me condamnaient à ne jamais, jamais pouvoir comprendre quoi que ce soit à l'analyse ni pouvoir en sortir, etc.) je pouvais vérifier en tout cas que ça ne m'avait pas trop nui.Voilà ces quelques remarques sur l'extravagance qui nous habite, la nôtre, et dont Lacan, là ne fait qu'être l'occasion, le prétexte. Car après tout, pour reprendre un exemple qui a été donné, si je suis sensible à ce qui est son clignement de paupière, ce n'est pas son clignement de paupière qui est en cause, c'est simplement que j'y sois sensible, que ça m'importe, que ça m'occupe, c'est bien de ça dont il est question. S'il donne rendez-vous à six heures du matin, et si l'autre se précipite, comme nous nous sommes tous précipités, ce qui est en question, ce n'était pas ce qui était le travail, effectivement long, important de Lacan mais c'est le fait qu'il se précipite content d'être comme ça, alors qu'il fait encore nuit, parmi les premiers, ceux à qui vraisemblablement il s'intéresse tellement qu'il les met comme ça en position d'exception. S'il téléphone à deux heures du matin, en réveillant toute la famille en émoi, qu'est-ce que ça vous fait ? Vous gueulez en disant : 'Mais attendez ! Laissez-moi dormir !' ? Ou bien vous êtes là au bout du fil en vous disant : 'Ah ! il est quand même... ! Vous vous rendez compte, et puis c'est à moi qu'il...' Vous êtes encore dans votre rêve, et puis dans ce rêve, il y a le coup de téléphone de Lacan, à deux heures du mat... etc. Eh bien, moi je peux dire une seule chose, c'était une aventure exceptionnelle. Et si aujourd'hui, elle est capable de se poursuivre, je dis bravo ! et je dis : tant mieux ! Voilà, merci !

(1) Cf. notre dossier sur le Colloque avec évolution psychiatrique en cliquant sur

Charles Melman

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