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Quelques remarques pour répondre à Alayde Martins

CHEMAMA Roland
Date publication : 28/05/2015

 

Chère Alayde,J'apprécie beaucoup la façon dont vous questionnez la pratique analytique (*), en récusant toute certitude de départ. Cela me paraît la seule position adéquate pour un psychanalyste, dans la mesure où, comme vous le dites, il n'y a pas de "patron", pas de modèle, pas de cure-type.Je vais d'abord vous dire à quoi me fait penser votre questionnement. Il y a un texte de Lacan, pas très connu, une conférence de Juin 1968, où il dit qu'il a réservé pendant assez longtemps le terme de Verleugnung (recusa en portugais). Ce terme, que Freud, dit-il, "a fait surgir à propos de tel moment exemplaire de la Spaltung du sujet", il voulait "le réserver, le faire vivre là où assurément il est poussé à son point le plus haut de pathétique, au niveau de l'analyste lui-même". Vous voyez qu'il y a ici l'idée d'un déni dans la pratique analytique elle même (un peu plus haut il parle d'une "position inaugurale à l'acte psychanalytique qui consiste à jouer sur quelque chose que votre acte va démentir" (démenti = déni = Verleugnung = recusa). Ça pose des très grands problèmes ! Mais il y a aussi l'idée d'un clivage (Spaltung, clivagem). Or cela, je crois, est assez illustré par votre texte. Il est d'ailleurs prévu que je parle du clivage au mois d'aout à São Luis. Mais cela ne sera pas centré, bien sûr, sur le clivage dans la pratique analytique. Je vais donc tenter de vous en parler ici, en y venant peu à peu.Vous reliez la question de l'angoisse à celle de la castration, et celle-ci elle-même vous l'abordez de deux façons différentes, comme ce que l'analysant tente d'éviter. D'abord lorsqu'il évite de s'engager vraiment dans sa cure. Là dessus vous avez raison de parler du refus d'accepter d'écouter ce qu'il dit, c'est à dire d'accepter d'avoir dit autre chose que ce qu'il voulait dire. Accepter ça ce serait accepter une perte de l'unité de la signification, c'est à dire quelque chose qui renvoie d'emblée à la castration. Et évidemment il n'est pas si facile, pour l'analyste, d'amener l'analysant à s'engager là dedans, puisque cela ne peut que l'angoisser. Comme vous dites, ça demande du courage.J'ajouterai deux choses. D'abord si notre clinique contemporaine nous montre un sujet de plus en plus tenté de contourner la castration cela va expliquer la difficulté particulière de l'analyste ici.Ensuite il faut bien dire que si sa tâche est complexe, c'est parce qu'il ne peut pas décider de "révéler" la castration sans prudence. J'ai beaucoup apprécié votre "revelar/velar" la castration. Je trouve qu'ici la langue portugaise permet de dire, mieux que la française, dans quel clivage l'analyste se trouve. "revelar/velar" est en effet plus proche, au niveau des phonèmes, que "révéler/voiler", et a donc un effet de sens plus grand. Vous m'avez de plus appris que "velar" ne veut pas seulement dire voiler, mais "veiller à", "être en alerte". J'ai été voir le dictionnaire Aurelio pour essayer d'y comprendre quelque chose. Aurelio distingue en fait deux verbes "velar", dont l'un vient de "velare" et l'autre de "vigilare". Mais au niveau du signifiant, nous dirons qu'il y en a un seul, et celui-ci nous rappelle qu'après tout bien des choses peuvent transparaître derrière un voile ou se projeter sur un voile.En ce qui concerne le deuxième cas, là où l'analyse avance jusqu'à un certain point, mais où le sujet se réfugie, à un moment donné, dans un marasme ou un bien être, vous dites que l'angoisse n'apparait pas seulement du côté de l'analysant, mais du côté de l'analyste. En effet son acte est guidé par le lieu où il s'inscrit comme objet dans le transfert, mais il ne peut pas savoir ce qu'il est comme objet a. Plus exactement il sait ce qu'est l'objet a comme cause de désir, mais non pas, si je vous comprend bien, comment lui-même incarne ou mieux, comment il est semblant ("se finge ser") des objets chus de la pulsion. Je pense qu'il y a en effet ici quelque chose d'un clivage de sa position. Mais celui-ci renvoie au clivage de l'objet lui-même. Lacan n'a pas cessé de dire à la fois que l'objet a est un objet manquant et que c'est un objet bouchon, un objet qui vient, dans le fantasme, boucher notre manque fondamental.Une dernière difficulté, dans votre texte, concerne la distinction, introduite tout de suite, entre "angoisse de l'analyste", et "angoisse du côté de l'analyste". Il vous paraît nécessaire, à juste titre, de faire cette distinction, puisque l'analyste qui laisserait percevoir une angoisse produirait des effets bien négatifs pour l'analysant. Mais à la fin de votre texte, en évoquant l'objet a comme réel du manque, vous faites l'hypothèse suivante : "S'il y a un temps, ou un moment, durant lequel il y a symétrie des places c'est celui dans lequel l'acte de l'analyste ne lui épargne pas l'angoisse qui à partir de là adviendra". Qu'est ce que j'en dirais ?Bien sûr l'analyste éprouve des affects dans la cure (Lacan ne l'a jamais nié), et l'angoisse est un de ces affects. Par ailleurs il peut se trouver dans une position où la dimension de l'objet a, et celle du manque de signifiant, relance pour lui certains points restés vifs dans sa propre analyse (c'est à ce titre que peut se réintroduire une certaine symétrie des places). Mais je dirai que "l'analyse de contrôle" peut permettre ici de repérer ces points, à charge pour l'analyste de savoir où il en est par rapport à eux ; et en même temps de ne pas les confondre avec ce qui fait partie du texte de l'analysant. Je pense que vous êtes sensible à ce type de questions lorsque vous évoquez la direction de la cure, et le fait qu'elle dépend de la façon dont l'analyste a pu renoncer à la jouissance de son narcissisme.Amicalement.Roland Chemama
(*) - Alayde Martins

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