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Y a-t-il affinité entre le droit et la psychanalyse ?

PÉRIN Jean
Date publication : 27/05/2015

 

I - Le droit de la cité : ratage de la loi symbolique - Le terme 'affinité' est, dans le Robert, considéré comme un terme de droit. - Cela nous encourage à situer cette affinité au niveau du langage. - Pourquoi pas. Le droit en effet se dit et s'écrit avec des mots. Jérémie Bentham ne dit-il pas 'Tels mots, telle loi ?' - Et une analyse se fait avec de la parole, donc avec des mots. - Ne dites-vous pas des 'signifiants', au sens de Saussure ? - Oui, mais, pour la psychanalyse, le signifiant (l'image acoustique) n'est pas associé nécessairement à une signification. L'algorithme S/s signifiant sur signifié met en évidence une barre qui fait résistance à la signification. Pour la psychanalyse, le signifiant s'autonomise et fait loi. - Pour vous, la loi se réfère toujours au langage ? - Le signifiant est toujours détaché du référent. Et J. Lacan a pu dire que 'la loi symbolique de la psychanalyse, c'est le langage'. L'inconscient est toujours effet de langage. - 'Et que l'inconscient est le discours de l'Autre ?' - 'Oui, le discours de l'Autre c'est l'Autre-scène'. - Le discours du droit serait donc de l'ordre du conscient ? 'Comme tous les discours' : ne comporte-t-il pas une Autre scène ? - 'Sans doute et ce sera mon propos. Mais pour la psychanalyse, la loi symbolique fait référence à un pacte conclu avec l'Autre, tandis que la loi civile serait du domaine du contrat, soit un rapport avec le prochain.' - Votre formulation me paraît réductrice. Vous semblez supposer qu'il y aurait un tout du droit et qui se réduirait au contrat. - Oui. La loi est symbolique et les lois ou le code sont réels. C'est une différence de registre. Le droit de la cité n'est que le ratage de la loi symbolique. - Il est vrai que le divorce en est la démonstration éclatante. Admettrez-vous que la loi civile ou réelle, est un moindre mal ? - J'en conviens. - Et que nous pourrions la considérer, j'utilise un de vos termes, comme un symptôme ? - Je le pense en effet. - Convenez-vous aussi que l'interprétation des lois par les juges, par la doctrine et par le législateur lui-même n'est pas ce que nous pourrions appeler : le droit ? - J'en suis d'accord. - Concevez-vous que l'interprétation déborde le texte de loi ? - Assurément. Entre les deux il y aurait topologiquement un bord. - J'en prends note. Revenons au contrat. Le code nous dit que 'les conventions légalement formées tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faites'. Contrat et loi semblent s'équivaloir ? - Mais la notion de tenant-lieu, justement, ne va pas dans le sens de l'équivalence. Un tenant lieu sur la scène juridique. - Cette loi est appelée par les juristes 'la loi des parties'. En cas de contestation, il faudra interpréter les termes, les tournures de phrases, par lesquels les dites parties au contrat se sont exprimées. - Sans doute mais le langage juridique tend au maximum vers l'univocité et donc se prête peu à l'équivocité du langage ordinaire. - Certes, le droit possède une langue très technique mais le discours juridique a la capacité d'accueillir, par la force des choses, les termes de la langue des parties technique ou ordinaire. - Peut-être serait-il bon de prendre un exemple ? - Je prendrai pour exemple le contrat souscrit jadis par les hôtesses de l'air et les compagnies d'aviation, aux termes duquel les dites hôtesses s'engageaient à ne pas se marier. - N'était-ce pas contraire à la liberté du mariage ? - Oui mais c'est vite dit pour déclarer nulle une telle clause. En 1960 la Cour de Paris eût à se prononcer sur la validité de cette clause et elle la déclara nulle. - Comment était rédigée cette clause ? En langage ordinaire ? - Les postulantes s'engageaient à ne pas se marier, ou à ne pas se remarier. - C'est très clair. - Oui, mais comment nommer cette clause résolutoire de non-mariage ? - Comme vous le dites ? Clause de non-mariage ou bien clause de célibat. L'hôtesse devait être célibataire, n'est-ce pas ? - On était tout de même embarrassé car on rapprocha, non sans flair linguistique, la clause de non-mariage de la clause de viduité insérée jadis dans les donations. - Selon vous il fallait trouver la bonne nomination ? - Tout à fait. On finit par la trouver. L'arrêt de la cour de Paris la mentionne par deux fois. - Dites. - Clause de non-convol. - Pour des raisons de grossesse, je suppose. - La clause rendait 'inapte au service en vol', je cite. Le mot, selon Littré appartient au latin juridique. Le Robert cite la formulation du Code de Justinien 'convolare ad secondas nuptias' : se marier une seconde fois. Le juriste qui avait comparé avec la clause de viduité ne se trouvait pas très loin de 'convoler' ? Il est toujours plaisant de dire : 'convoler en justes noces'. Molière dit absolument 'convoler' pour 'se marier'.

Jean Périn

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