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Langues et dialectes

VEKEN Cyril
Date publication : 27/05/2015

 

Lire aussi : Groupe de Cordoue => Rencontre avec Édouard Glissant- Jeanne Wiltord : Les problèmes que pose la langue créole, dont je vais essayer de vous parler en dialoguant avec Cyril Veken, intéressent les psychanalystes dans la mesure où ils concernent les effets des lois du langage sur le statut du sujet. J'en parlerai ici à partir de mon expérience de psychanalyste et de ce qu'elle a pu me permettre d'entendre en Martinique avec des patients martiniquais. Je tiens à préciser d'emblée que les patients qui ont nourri mes questions et ma réflexion sont des descendants d'esclaves puisque, comme vous le savez, la population martiniquaise a été constituée dans le courant du 17ème siècle à partir d'une colonisation organisée par une traite esclavagiste racialisée. Les patients que j'ai pu recevoir ou qui m'ont adressé une demande de travail sont des descendants d'esclaves alors que les descendants des colons du 17ème siècle, les békés, m'ont rarement adressé des demandes de travail, et ceux qui ont pu le faire étaient tous dans une position où ils avaient rompu l'endogamie qui caractérise l'organisation des relations entre les hommes et les femmes dans ce milieu. Edouard GLISSANT insiste sur ce qui s'est passé dans les sociétés caribéennes comme constituant une expérience à l'avant-garde de ce qui est en train de se passer dans le monde. Et c'est bien sûr une première question à propos du créole : qu'en est-il de la créolisation du monde telle que la propose GLISSANT ? En ce qui me concerne, je me contenterai d'aborder la question de l'expérience que j'ai pu avoir de cette créolisation dans mon travail d'analyste. Au risque de vous surprendre, je dois dire que c'est une langue que les patients ne parlent pratiquement pas pendant les cures. Ce qui n'est pas sans poser question : qu'est-ce-qui fait que la langue créole reste dans le silence au cours des cures ? Cela m'a renvoyée à des questions autour de l'interdit qui frappe cette langue dans la société martiniquaise et du statut de cette langue dans son rapport au français. Avant toute chose, le statut du créole, de la langue créole, ne peut se repérer en dehors de sa relation au français, puisque c'est une langue qui, contrairement à ce qui a été dit ce matin pour présenter mon intervention, n'est pas la langue des esclaves mais une langue que maîtres et esclaves ont créée ensemble durant la période de l'esclavage. Si bien que l'interdit qui frappe le créole actuellement n'a pas été d'emblée mais a été de plus en plus marqué avec l'évolution de la société martiniquaise, et notamment avec le développement de l'enseignement qui s'est toujours effectué en français. Raphaël CONFIANT a repéré "deux reniements du créole" dans la société martiniquaise : l'un qui a suivi l'abolition de l'esclavage (1848), l'autre après l'instauration de l'enseignement public laïc qui a fait de la langue française la langue de l'ascension sociale. - Cyril Veken : Si tu le permets, je voudrais souligner ici le fait que le terme créole va désigner d'abord, non pas une langue mais les gens, des blancs, nés aux îles, comme par exemple la célèbre Joséphine de Beauharnais. Puis, petit à petit, le terme a désigné des langues apparues dans les situations particulières liées à la traite et à ses effets. Or, un peu comme pour la langue des signes évoquée ce matin, on s'aperçoit que ce qui est pendant tout un temps considéré comme relevant de l'exceptionnel, du marginal ou du déviant, est en réalité une situation assez ordinaire dans l'histoire de beaucoup de langues. C'est ainsi que le français, à un moment de son histoire,était un créole à base de latin, lieu de rencontre entre une langue maître, le latin (qui n'était pas le latin classique de Cicéron ou de César, mais le latin parlé par les envahisseurs et leurs descendants), et des langues parlées par la population autochtone de la Gaule. Les questions des langues créoles mériteraient donc d'être dégagées du cadre un peu étroit du trait identitaire qui ne manque pas de nous plonger dans quelque chose d'extrêmement passionnel et passionné. Au point qu'il est tout à fait remarquable que nous ayions pu parler ensemble depuis ce matin de "Bilinguisme et langue maternelle" sans nous entre-étriper ! Lorsque, par exemple, on parle à un occitan d'occitan ou d'occitanie, il y a quelque chose de fondamental et d'irrationnel en lui qui est touché, quelque chose de la voix du père, quelque chose dont nous aurons l'occasion de reparler. Concernant les créoles, il est intéressant de voir que, au delà de tel ou tel groupe de gens particuliers, il s'agit en fait d'une situation qui, dès qu'on la considère un peu en structure, nous est bien plus familière que l'intérêt anthropologique, philanthropique, linguistique ou exotique qu'on pourrait y trouver. Elles nous concernent dans la mesure où elles illustrent quelque chose d'à la fois intime et plus ou moins refoulé chez chacun, qu'il s'agisse d'un patois, d'un dialecte, ou de toute autre forme de langue à laquelle un sujet a pu s'identifier. - J : Le créole nous permet de voir les conséquences pour la subjectivité d'une violence - la violence coloniale - qui est ravageante en tant qu'elle met à mal la dimension symbolique. Charles Melman, avec qui nous travaillons ces questions en Martinique, a aussi indiqué à quel point ces incidences subjectives du bilinguisme, intéressaient la subjectivité moderne. C'est, me semble-t-il ce à quoi fait référence Edouard Glissant quand il parle de "créolisation du monde" J'évoquais à l'instant le silence sur cette langue créole rencontré dans les cures, et ce silence m'a poussée à me questionner sur la difficulté que rencontrent les patients martiniquais à parler créole au cours d'une cure. Cela signifie t-il que le créole en soit absent ? L'interdit énoncé par les mères à leurs enfants concernant cette langue qu'elles parlent avec le père "Man pa lé ou palé kréyol ! ", (je ne veux pas que tu parles créole) est une injonction énoncée aux enfant autour de la période où ils vont être scolarisés. Comment pouvons-nous entendre un tel interdit ? Nous tenterons d'en repérer deux modalités dans la clinique : 1. Un effet de refoulement repérable à partir de son retour dans la langue parlée (le français), ce qu'on appelle les créolismes (c'est à dire là où, dans le système de l'enseignement, apparaît la question de la faute). Cet interdit peut s'entendre dans la façon de dire la sexualité et la façon dont elle fait retour dans la langue française. 2. Un effet de forclusion repérable à travers le retour dans le réel de ce qui a été rejeté, la sexualité faisant retour sur le mode de l'intrusion, du traumatisme, du forçage, façon de poser le partenaire masculin comme agent d'un forçage réel. Il y aurait ainsi quelque chose qui échaperait à un savoir articulable pour faire retour dans un réel. C'est ce que j'indiquais en disant que dans le travail avec certains patients tout ce qui concerne le créole ne peut se dire qu'en rapportant les paroles d'un tiers. Comme si le créole était une langue trop intime, trop proche pour qu'un sujet puisse y soutenir une position d'énonciation. - C : Le fait que le créole intervienne ainsi dans la parole des analysants comme paroles rapportées (c'est à dire au titre d'énoncé cité et non d'énonciation) me paraît tout à fait significatif car si le créole est la langue du rapport sexuel, c'est du même coup la langue dans laquelle tout est possible, c'est àdire une langue qui, d'être hors castration et non séparée de l'objet, se trouverait en porte à faux par rapport à la dimension du symbolique qui est justement celle dans laquelle la position d'analysant convoque le sujet. Or c'est justement le fait d'être parlé en conjonction avec une autre langue (langue qui, d'être la langue de l'école, se trouve en situation d'être réservée au symbolique), que le créole préserve son caractère de langue privée. Cela voudrait-il dire que le créole n'est pas une langue maternelle ? Ce serait alors, même si elle est transmise par la mère, une langue dans laquelle, selon le mythe auquel nous semblons tant tenir, le père aurait pu s'exprimer hors castration, c'est à dire dans laquelle il n'aurait pas été castré par le langage. Et si l'on convient d'appeler langue maternelle la langue dans laquelle s'est produite l'opération qui casse ce mythe et par laquelle le père est castré de telle sorte qu'il y a des choses qu'il ne peut désormais pas dire, c'est alors le français qui se trouve dans la position d'être la langue maternelle du sujet dans la situation de diglossie caractéristique des Antilles. Nous retrouvons là la différence éclairante qu'apporte Charles Melman lorsqu'il distingue la langue en tant que signifiance et la voix. Or ce qui se passe dans la parole, c'est que nous avons une présence simultanée des deux choses, mais il est clair que la voix, la musique de la langue, l'accent dans une langue, nous entraîne dans une dimension hors signifiance qui est proche de ce qui se passe dans la musique. On aurait ainsi l'impression, dans cette pure musicalité, dans cet accent, que le père pourrait parler hors castration, c'est à dire que le Réel serait dicible. Et si cela est vrai, on comprend mieux pourquoi les questions posées par la pratique du créole nous apparaissent à ce point dynamitées. Mais la question est loin d'être réservée au créole puisqu'on la retrouve partout où se retrouve ce que Charles Melman appelle la "langue du tableau noir" qui marque sa distance d'avec la langue, le dialecte ou la parlure dans laquelle l'objet n'a pas entièrement chu. - J : A propos de ce que je disais en évoquant la crudité du créole, tout se passe comme si parler cette langue rendait difficile de trouver un heim assuré dans le symbolique. En créole, quelque chose de la mère serait interdit d'une façon si peu assurée que parler cette langue donnerait accès à un objet incestueux. Du coup, quand une mère dit à son enfant : "Je ne veux pas que tu parles la langue que je parle à ton père", on peut y entendre que le sujet aurait à faire le deuil de la transmission d'un savoir inconscient. Il aurait donc à chercher la filiation ailleurs qu'en créole, dans cette situation de diglossie que lui apporte le français de l'école. - C : Exactement. Et le fait que ce soit le français qui dans les Antilles, la Guyanne ou la Réunion se soit trouvé dans cette position de langue de l'école ne va pas sans conséquences puisqu'en même temps que cette langue, c'est toute une idéologie, typiquement française, de la langue liée à l'idéologie républicaine, qui va se trouver enseignée. Et c'est, me semble-t-il, un des aspects importants de ce qu'avance Jeanne à propos de la position du français par rapport au créole et qui ne peut manquer d'évoquer quelque chose dans la mémoire de quiconque a pu se trouver dans une situation patoisante. La tradition française a en effet deux aspects intimement mêlés: d'une part elle garantit l'accès de chacun à une langue qui, assurant le discours dans lequel le signifiant occupe la position maître -à savoir S1 en place du semblant - permet la rotation des discours.Et d'autre part, cette idéologie très particulière de "la bonne langue" dans laquelle nous baignons tous et qui amuse parfois nos voisins. -J : Quand tu évoquais le patois en France par rapport au français dominant, cela m'a fait associer sur le plaisir que les français ont pris à l'écriture des écrivains créolistes et en particulier au prix Goncourt de Patrick Chamoiseau avec Texaco. Je me suis interrogée sur la nature de ce plaisir. Au moment de la constitution du créole, le français n'était pas encore une langue fixée, il y avait des langues, des parlures françaises qui étaient en évolution. Or certains mots de ces vieux français, sont complètement éjectés du français dominant actuel. Ces mots ont été conservés dans la langue créole et je me demandais s'il n'y aurait pas un sentiment de retrouvailles avec des mots du français qui ont été réinjectés dans la langue française actuelle. C'est ce travail que les écrivains créolistes ont fait, à savoir de réinjecter la part de ce français qui aurait été refoulée dans la constitution du créole. - Intervention président (I.P) : Je crois qu'il y a quand même une différence entre la situation du créole et la situation des patois pour ce qui en est de la jouissance. Je crois que Jeanne l'a assez précisé à savoir qu'au départ le créole s'est constitué d'emblée en opposition au français, alors que ce n'est pas le cas des patois. - C : Non, le créole ne s'est pas constitué d'emblée en opposition au français ! - I.P : Jeanne W. a dit que le créole est une langue dans laquelle s'expriment à la fois les békés et les antillais. Cette situation qui n'est pas présente chez tous. Ensuite, le français apparaît d'emblée tout entier comme un signifiant maître. Dans le créole, le rapport entre les békés et les anciens esclaves ne s'exprime pas en fonction d'une différence symbolique entre S1 et S2 (ce que C. Melman a essayé de faire valoir avec la colonisation). Ainsi, le créole s'est constitué à partir d'une maîtrise réelle et pas du tout symbolique, telle que la place accordée aux deux éléments principaux dans la société créole n'est pas fondée sur la différence S1- S2 mais sur une différence réelle garantie par la force et non par une reconnaissance. Ce qui fait que le français apparaît dès lors comme une langue avec une dimension de fascination et d'espoir qui offrirait la possibilité d'accéder à un lieu autre auquel l'esclave n'a pas accès. Mais je voulais demander à Jeanne si lorsqu'elle reçoit quelqu'un en cure, elle s'adresse à cette personne en créole ou bien d'emblée en français ? J : Je ne suis pas là en simple observateur, je suis moi-même prise dans une relation particulière au créole. Aucun de ceux qui en Martinique sont psychothérapeutes ou psychanalystes n'est épargné de cette relation ambivalente au créole. Je voudrais d'ailleurs apporter une précision par rapport à cette communauté de langue entre békés et non-békés, la position par rapport au créole n'est pas la même selon qu'on soit un homme ou une femme. L'arrivée d'une femme dans un groupe d'hommes - békés ou non békés - parlant créole les fait changer de langue au moins dans un premier temps, avant que la femme soit intégrée à la conversation. - I.P : C'est la langue du rapport sexuel. - J : Les choses sont un peu brouillées par la volonté actuelle de mettre le créole en position de langue de maître. Ce qui me semble participer d'un mouvement volontariste sans véritable efficacité symbolique. Mais la rencontre entre les colons et les esclaves ne s'est pas réalisée au seul niveau symbolique, elle a aussi été réelle. Rencontre d'où sont nés des enfants, tous illégitimes. Ce qui signifie que la rencontre que la langue fait entendre s'est faite de façon particulière puisqu'elle n'a jamais pu être reconnue par les pères puisque, Nommer son enfant, c'est reconnaître le désir qu'on a pu avoir pour une femme et qu'un enfant a pu en naître; c'est aussi l'inscrire dans sa filiation. - C : Les outils que Lacan nous a légués et permis d'avoir dans notre musette peuvent peut-être nous éclairer. Même si l'éclairage n'est pas encore facile, il me semble que "maître" ne signifie pas la même chose dans "signifiant maître", dans "langue de maître", ou dans "discours du maître". - J : Oui, je crois que c'est très important car sinon on pourrait penser que le jeu des lois du langage n'est pas la cause du malaise. En quelque sorte ce serait simplement la conséquence d'une contingence historique : l'esclavage. - C : Il me semble que l'amalgame entre le plan du signifiant maître, de la langue du maître et du discours du maître, contribue à entretenir l'illusion que si tout le monde parlait créole, dans une société créole et créolophone, alors on serait libéré et libre ! Malheureusement, il n'en va pas nécessairement ainsi comme l'indique le cas d'Haïti où une dictature nationaliste et raciste (celle de Duvalier) a fait du créole la langue nationale mais où les élites envoient leurs enfants faire leurs études en anglais ou en français alors que la masse de la population n'a pas accès à autre chose qu'au créole. Or si le créole doit devenir langue de l'école, cela amène à considérer les raisons qui conduisent à une telle revendication qui après tout ne va pas de soi et n'est pas n'est pas sans incidences politiques et subjectives. En effet, si le français est le résultat d'un créole du latin devenu langue, cela s'est fait dans des conditions historiques, politiques, culturelles, ce n'est pas une chose qui se décide à simple coup de décrets. La situation différente du catalan en France et en Espagne en est une illustration. Langue régionale sans satut en France, c'est une langue qui, en Espagne, a pu accéder, sans que les années du franquisme ne parviennent à modifier durablement les choses, à une circulation et des usages tout à fait comparables à ceux du castillan. Autrement dit, si le catalan n'existait qu'en France, ses chances de devenir une langue utilisable dans tous les aspects de la vie culturelle, politique et sociale, seraient nettement moins développées. Il ne s'agit donc nullement d'une propriété qui tiendrat à la langue elle-même, mais à la position dans laquelle se trouve cette langue quant à la place qu'elle accorde au signifiant comme tel, au S1. - J : Est-ce-que cette langue là peut fonctionner comme langue maternelle ? je ne fermerai pas la question par un oui ou un non, du fait du statut de cette langue, et peut-être du fait de sa structure. Je dirais que c'est une langue qui a tendance à fonctionner comme une langue moïque, une langue où on aurait à soutenir son image dans la relation à l'autre. Du coup, la subjectivité y est tout à fait précaire. Cela pose de sérieuses questions quant au travail du psychanalyste. Il y a une dizaine d'années en Martinique, cette direction de travail n'était absolument pas abordée, même pas entrevue. Travailler comme ça dans la dimension de la langue est quelque chose qui a beaucoup de mal à se mettre en place. D'autant que la vivacité et la proximité du fait de l'esclavage rend les choses très passionnelles et entretient cette confusion. - C : La situation des Antilles est de ce point de vue beaucoup moins exotique pour beaucoup de Français qu'il ne le paraît à première vue. En effet, le choix fait par la France d'alphabétiser en français standard tous les enfants du pays a souvent été vécue de façon très violente avec les brimades parfois infamantes infligées pour avoir parlé patois (qu'il s'agisse d'un dialecte comme le picard ou d'une langue comme le breton). Cette façon d'alphabétiser venait atteindre un domaine où il y a beaucoup d'affect, d'identification, d'imaginaire. Ce qui est assez extraordinaire et qui fait l'une des spécificités de la situation française, c'est le refus du bilinguisme ou de la diglossie, lié à la volonté d'éradiquer les parlers autres que le français. Par ailleurs, le monolinguisme absolu est une sorte d'arlésienne qu'on ne rencontre jamais. En effet, la langue que l'on apprend à écrire, la langue que l'on appelle parfois langue standard, celle que Melman appelle "la langue du tableau noir" est toujours différente de la langue que l'on parle. C'est dans ce sens que l'on peut dire que nous sommes tous bilingues, quelle que soit la différence (très réduite ou au contraire totale) entre la langue de l'école et celle de la maison. Maintenant que l'unification linguistique de la France est quasiment réalisée, c'est à dire maintenant qu'il n'y a plus d'enfants qui, contrairement à leurs grands parents par exemple, arriveraient à l'école en parlant patois sans savoir le français, la réinstauration des langues régionales dans l'enseignement mérite de nous interroger: à quelles motivations répond-t-elle? En tout cas, une telle attitude volontariste se heurte à des réalités bien concrètes, ne serait-ce que la question du coût de faire vivre une langue dans l'ensemble des usages du langage. C'est par exemple le problème auquel s'est heurté la tentative de malgachisation à Madagascar, sans parler de la difficulté de faire émerger de toutes les variantes de la langue malgache celle qui deviendrait la langue de l'école. Quel serait le coût pour faire publier dans la langue du pays tous les livres nécessaires à la formation des habitants ? - J : C'est le cas d'Haïti. -C : En fait, il ne s'agit pas de choisir entre le français ou le créole mais d'admettre que ce sont des pays dans lesquels il existe une langue privée qui est préférentiellement le créole et une langue publique le français. Cela veut dire que dans ces îles ou peut-être même partout, il existe une pluralité de langues. De ce fait, les problèmes de bilinguisme deviennent extrêmement violents parce qu'on y met des questions d'identification très puissantes. C'est pourquoi le fédéralisme connaît une telle crise et que partout c'est la guerre linguistique. - Intervention (I) : Je veux bien qu'on parle de créolité aujourd'hui mais je suis un peu choquée parce-qu'il me semble qu'historiquement, ce que vous dites n'est pas tout à fait juste. Les îles ont envoyé à la révolution française des cadres penseurs blancs qui s'exprimaient en français bien entendu. - J : Mortenol n'était pas blanc, c'était un noir ! - I : Pas tous bien sûr et heureusement. Si on ne prend pas le français comme langue du maître, dans tous les sens du terme (dominateur), mais la langue du père, la langue cachée, la langue française devient la langue désirable. Accéder au français, c'est aussi accéder au désir d'une plénitude. Vous avez dit que le créole est une langue moïque parce-que cela renvoie au Moi archaïque qui lui-même renvoie à tout ce qui relève de l'ordre et pas de l'intellect. Et le français lui renvoie à une autre réalité du monde, qui n'utilise pas les mêmes métaphores, le même réseau de signification. Je suis littéraire et c'est un petit peu comme cela que je vois les choses. Il me semble réducteur de mettre sur le même plan, l'histoire du créole des békés et l'histoire du créole des autochtones. J'ai en souvenir une émission de M. Field où on entendait des békés, des martiniquais, des caraïbes du coin... Ils ne disaient pas du tout la même histoire ni ne parlaient la même langue ! - J : Ils ne parlaient pas la même langue ? - I : Oui ils parlaient tous le français. - J : Dans l'histoire de l'évolution du créole, ce n'était pas la volonté des békés que les descendants d'esclaves aient accès à l'instruction. Il existe des textes très éloquents sur le fait qu'envoyer les autochtones à l'école risquait d'entraîner une révolution. De nos jours le créole n'a pas le meê statut par rapport au français qu'il avait au départ. Cela s'entend aussi dans la structure de la langue. Le créole est devenu de plus en plus grossier, la référence sexuelle y est omniprésente et à peine voilée. La dimension poétique est en train de se dégrader. C'est aussi la langue de la contestation. Si vous avez un problème avec un béké martiniquais, au bout d'un moment il arrête de vous parler en français pour continuer en créole et pour bien vous signifier que vous êtes quelqu'un d'indésirable. Ainsi, nous avons eu des descendants d'Afrique qui disent à leurs enfants "je t'interdis de parler créole". Nous avons la même chose du côté des békés qui disent : "je t'interdis de parler français". C. : Je pense qu'il est utile de désenclaver la question en voyant en structure ce qui peut se reproduire ailleurs parce que sinon on est dans une guerre d'arguments d'autorité, de qui parle plus fort que l'autre, etc. D'ailleurs ces questions d'identification ont cours là même où la langue n'existe plus. A chaque fois, les exemples donnés sont chargés de dynamite pour la subjectivité des gens qui sont impliqués. Si vous prenez l'Irlande où pendant des siècles on parlait le gaélique avant l'irruption violente que fut la conquête par l'Angleterre puis l'importation de colons venus d'Ecaosse dans la partie nord du pays. On peut comparer la question irlandaise aux problèmes rencontrés dans les îles. C'est à dire que les protestants ne parlent pas du tout d'un point de vue théologique par rapport à des positions catholiques. Ils parlent des catholiques du nord comme des natives, des indigènes, c'est à dire le même mot que celui qu'utilisaient les Anglais en Afrique, en Asie, etc pour parler des peuples colonisés. Le gaélique, a une place très importante dans la résistance irlandaise, mais c'est une langue qui est à peine parlée à part dans quelques régions. Pourtant il a une survie qui excède complètement son importance réelle, au point que la république irlandaise l'a rendu obligatoire à l'école. Ceux qui le parlent sont peu nombreux. Autrement dit, ces questions d'attitude d'identification sont multiformes et souvent brouillées par des apparences très trompeuses. - I P : A propos de la créolisation qui est devenue très vite un modèle politique au point de proposer comme modèle politique d'avenir le métissage, quel parallèle ferais-tu avec les USA, où la question multiculturelle se pose de façon appropriée ? Que penses-tu de la position de Césaire à la fois dans un travail dans la langue française et qui en même temps prend des responsabilités politiques dans l'institution politique française. Césaire tenant du titre de la créolisation, est quand même un peu leur père mais est devenu un peu leur ennemi ? - J : Cela t'étonne qu'un père puisse être haï, que la relation au père se nourrisse d'amour et de haine ? - I P : D'un point de vue de la langue comment pourrait-on l'entendre ? Cette différence et cette incidence politique ? Ou du côté de Glissant, qui propose lui, une modèle politique : le métissage. La créolisaton étant le modèle de Césaire. - J : Je voudrais préciser que Césaire est un poète et que la position du poète par rapport à une langue et le travail qu'il opère dans cette langue ne sont pas les mêmes que ceux d'un romancier. Césaire a opéré une coupure radicale dans le rapport au français dans sa façon de travailler le français, de le faire entendre, qui a créé une ouverture. Il a réalisé un travail dans le corps de la langue. Il a travaillé dans les béances du français, ce qui n'est pas le cas de la créolisation qui fait du "raboutage". - C : Ce qui rend les choses difficiles, c'est l'identification souvent ressentie péniblement par les francophones ailleurs qu'en France par opposition aux francophones ailleurs dans le monde. La politique francophone de la France est une catastrophe de ce point de vue là. La loi française est assimilée à un homme standard de la métropole, ce qui par rapport à l'anglophonie est différent. Il existe dans l'anglophonie, de manière reconnue, une variété de standards. En Australie, on ne parle pas le même anglais qu'aux USA. De plus, il existe des anglicismes en standard américain, il y a un standard irlandais. En France, parler le français de Belgique, de Suisse romande, ou du Québéc n'est pas perçu comme azutres façons de parler la même langue mais comme des FAUTES, y compris, souvent, chez les psychanalystes. - Intervention : Une remarque que j'adresserai à C. Veken concernant le créole à Haïti. D'une part vous dites que la langue nationale est le créole, et que les élites parlent français ou anglais et non le créole. Ce que je voulais souligner à ce sujet, c'est qu'il est difficile d'occulter complètement de la communication des gens le français. Ceci pour une raison simple, à savoir que le créole est une langue essentiellement orale, qui n'est pas écrite et que de plus, l'accès à la connaissance ne peut se faire sans passer par l'intermédiaire du français, l'anglais ou d'autres langues. Par conséquent, il est difficile pour les élites de ne pas parler français et d'occulter complètement le français de leur communication. D'autre part, depuis le début de cette discussion on parle du créole, mais je voudrais faire remarquer qu'il n'y a pas un créole mais des créoles. De ce fait, il est d'autant plus difficile de faire du créole une langue avec son système de règles linguistiques propre. Et puis on dit la "langue" créole, mais est-ce vraiment une langue puisqu'elle n'est pas écrite, bien qu'il y ait des efforts et des travaux pour que le créole soit une langue à part entière (dictionnaire, politique de créolisation, enseignement ...). Je pense que le créole ne peut pas encorer se constituer comme une langue à part entière puisqu'il n'y a pas vraiment d'unité entre les différents créoles et même à l'intérieur d'un créole spécifique. Il existe des différences dans les créoles aux Antilles francophones (EX: du créole guyanais). Je veux dire que le créole en Guadeloupe n'est pas le même que celui de la Réunion, la Nouvelle-Calédonie ou autre Dom-Tom. De plus, je souhaiterais souligner qu'il y a une évolution dans le créole, dans les mots, les expressions, dans la manière dont il est utilisé, et je pense qu'il s'agirait davantage d'un dialecte, d'un patois que d'une langue vraiment. D'autant qu'on ne peut pas dire que le créole ait un système de règles (syntaxe, grammaire, orthographe etc) et que tout soit vraiment institué afin que sa transmission puisse se faire dans les écoles. - J : Je pense qu'en ce qui concerne le créole en Haïti, c'est une question très grave parce que politiquement, le créole a été posé comme langue nationale. Haïti a été "la première république noire dans l'histoire de l'univers", ce qui déjà en soi portait en soi les vers de la perversion du pouvoir en Haïti. En ce qui concerne l'unité des créoles, il existe des différences en particulier pour les créoles de la zone Caraïbe, mais il y a incontestablement une structure commune au delà des différences de vocabulaire et de syntaxe. Faut-il qu'une langue soit écrite pour avoir statut de langue ? - C : Je voudrais dire pour la dernière question, que pour le créole ou les créoles comme pour n'importe quelle autre parlure, langue, dialecte etc., la diversité et la variété, la constitution d'une langue standard c'est forcément la constitution d'une langue qui en fait n'est la langue de personne. C'est cette dimension que les communautés diverses ont réalisé avec du temps, avec souvent de la sueur, des larmes et du sang. Il s'agit pour le français de réussir l'émergence d'une langue française qu'on peut dire langue maternelle qui n'a rien à voir avec la langue académiste mais qui est la langue en fin de compte de personne pour être la langue de tout le monde. Qu'on les appelle une langue ne change pas grand chose, cela n'empêche pas qu'il y ait des différences. Il existe des langues qui ne fonctionnent que sous la forme de variation maximale sans qu'il y ait de tiers dans la langue qui permette qu'elle soit la langue de tout le monde. Vous comprenez pourquoi je dis "nous sommes tous bilingues". Nous avons tous le français que nous parlons en plus de cette langue où l'école joue un rôle important, qui est la langue standard et qui elle, est la langue de tous, donc de personne en propre. Ce à quoi nous assistons, c'est la volonté de certaines castes de vouloir se l'approprier et donc de considérer qu'il y a dans la masse parlante des espèces de dégradés ou autre qui ne veulent pas acheter la langue et qui ne veulent pas accepter la langue qu'on leur impose. Je donnerai un exemple pour finir. Pensons à la façon dont les enfants réputés incultes etc. continuent à faire vivre la langue française avec le sort qu'ils ont voué aux mot galère, qu'allaient-ils faire de ce terme ? Voyez la manière dont il trouve une continuité, une jeunesse complètement conforme à l'esprit de la langue. A savoir que ces enfants venaient d'ici ou de là, et que leurs parents parlaient ci ou ça. Ce sont des enfants qui sont complètement inscrit dans ce lieu qu'offre une langue et qui n'a rien à voir avec ce qui relèverait du génétique ou du régional ! - J.J. Rassial : Quelques petites remarques : La jubilation avec laquelle les français ont découvert Chamoiseau comme prix Goncourt fonctionne de l'autre côté de l'Atlantique comme une découverte vers le paradis de l'enfance, quelque chose d'oublié. Mais il ne faut pas que cela cache le problème de la francophonie. Au Canada ou en Louisiane si les acadiens nous rappellent un peu la langue des français, des poitevins etc, les québécois eux estiment que les acadiens parlent mal le canadien. Les français trouvent que les québécois parlent mal le québécois et il y a donc une hiérarchisation qui s'installe et qui a pour but l'éradication à travers l'enseignement, les remarques qui sont faites etc. En Louisiane, c'est pire, parler le français c'est "speak french patois" et "speak white", c'est à dire parler anglais. Deuxième remarque : Pour les rapports entre pouvoir et langue. En Catalogne, en Espagne, il y a une variante d'occitan devenue langue officielle, langue régionale sous la protection de la généralité de Barcelone avec un contrôle international de la présence de la langue. Sur 12 millions d'occitanophones potentiels, 6 millions d'occitanophones pourraient l'être, puisque il y a tout un dispositif politique mis en place depuis 1560 environ, avec des publications d'ouvrages scolaires, de B.D, etc. Enfin, troisième remarque : Le cas de la Norvège est intéressant parce que, hormis les Lapons, on y trouve trois groupes linguistiques. Ainsi, il existe une langue spécifique, langue de colonisateur, de Danois un peu comme on pourrait dire un patois rural, une langue qui va être reprise par les intellectuels et pour l'enseignement pour la mise en épreuve dans les lycées, etc. C'est par le vote que cela se passe, tous les sept ans, il y a un vote pour voir quelle est la population qui domine et c'est cette langue qui passe première ou seconde langue. - J : Je ne voudrais pas que nous nous quittions en partant avec des partitions trop figées. Ce sont des questions au travail dont l'une me paraît centrale, celle qui porte sur le fonctionnement de l'interdit dans le jeu même de la langue. Il me semble qu'en créole la référence paternelle pose question. Lorsqu'une mère énonce cet interdit sur la langue créole à ses enfants, ne vient-elle tenter de pallier un interdit que le jeu de la langue ne suffirait pas à faire fonctionner ? - Intervention : On m'a chargé de conclure. Je dirais que je suis très content des interventions pour la raison suivante à savoir qu'il m'était arrivé effectivement d'y réfléchir à partir d'un incident domestique. Ayant reçu des amis étrangers je m'étais senti dans cette position de devoir entrer dans la maison des langues, d'une langue étrangère. Nous avons abordé trois plans aujourd'hui : I. Une langue avant l'interdit c'est à dire quelque chose qu'il faudrait peut-être interroger. Que signifie le fait qu'une langue soit effectivement symbolique ? La langue en tant qu'objet, cette langue que les mères et les pères échangent avec leurs enfants qu'on pourrait appeler le "langage bébé". Que sont ces phonèmes qui viennent s'inscrire chez l'enfant comme objet ? C'est une question qui a été posée par J.J Rassial, peut-être quelque chose d'une forclusion. II. Cette autre langue, dite maternelle parce-que la mère y est interdite, comme le dit C. Melman. Ce qui m'a plu aussi, c'est la question de la langue du maître qui est aussi la question des enfants immigrés. Cette langue du maître, fait-elle obstacle à la castration ou est-ce dans au contraire dans le cas de réussite qu'elle ferait redoublement de la castration ? Alors Ce que j'ai apprécié avec Jeanne Wiltord et Cyril Veken et qui m'évoque une question : pour cette langue créole qui finalement est une création d'assimilation mutuelle des maîtres et des esclaves, n'aurait-on pas affaire là à quelque chose qui rappelle le maître antique de la république française qui supprime tous les patois ? Ne serait-ce pas un exemple du maître moderne ? Ne pourrait-on pas prévoir de reprendre cette question de la liaison de la langue et du maître ? Cyril Veken

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