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Topologie et Toxicomanie

PITAVY Thatyana
Date publication : 27/05/2015

 

Toxicomanies et Psychoses : une solution perverse ? Comment et d'où la topologie des nœuds peut-elle interroger les toxicomanies ? Peut-elle nous indiquer, nos orienter et de ce fait, nos servir à éclairer certains « nœud d'énigmes » et certaines « embrouilles » propres à cette clinique si complexe qui est la toxicomanie ?Topologie de nœuds, clinique des nœuds... Les toxicomanies, telles qu'elles arrivent aujourd'hui dans nos institutions, posent un vrai embarras du point de vue structural. Les effets psychotropes de drogues participe sans doute à entretenir notre trouble, mais pas seulement... Je partirai de cette remarque première qui est celle d'éviter toute généralisation qu'on peut supposer dans les toxicomanies. Il me semble qu'on ne peut pas saisir les enjeux de cette clinique et de cette entité dite « la toxicomanie » sans tenir compte qu'elle ne s'opère qu'une par une. Et de ce fait qu'il existe autant de toxicomanes que de sujets! Il y a sans doute ce raccourci qui consiste à faire de la toxicomanie une structure, ça marche tout seul, ça parle la même langue, ça fait l'unanimité phénoménologique, certes, mais ce qu'on observe dans une cure c'est que les effets psychiques et/ou chimiques rencontrés... ça ne relève pas du même!Si l'on peut affirmer qu'il existe autant de toxicomanes que de sujets, il est aussi vrai que plus il y a du «toxicomane», moins il y a du «sujet»... Nous voici déjà confrontés à un premier paradoxe, si fréquent dans cette clinique.La rencontre avec le toxique vient de façon temporaire masquer et suspendre ce qu'il en est du sujet et de la structure ; parfois il faut même attendre un, deux ou trois ans pour faire parler une psychose, ou au contraire, attendre un certain temps pour voir s'accommoder sur un mode névrotique ce qu'on le croyait au départ de la folie...Ce qui me semble intéressant c'est de constater que les toxicomanes ne font pas le même usage de leur toxicomanie et que ça ne vient pas répondre au même endroit pour chacun d'entre eux.Psychoses et toxicomaniesComment opère-t-elle une toxicomanie chez un sujet psychotique? A sous entendre qu'elle n'opère pas de la même façon chez un sujet névrosé par exemple... Dit autrement, est-ce qu'une toxicomanie peut être opératoire dans une psychose ? Disons, que les effets de cette rencontre « toxicomanie et psychose » sont pluriels et qu'à chaque fois nous sommes confrontés à des tableaux cliniques tels, que le moins qu'on puisse dire, c'est qu'ils sont pour la plus part du temps très originaux...Il me semble que nous ne pouvons pas aller très loin dans l'analyse du sujet psychotique devenu dépendant si nous ne prenons pas en compte qu'est-ce que c'est pour lui d'Être un toxicomane. Ce que n'est pas simple non plus c'est de considérer que pour la grande part des patients psychotiques qui viennent nous voir [1] la demande du sevrage, de l'arrêt du produit ou du traitement de substitution n'est qu'un artifice de cette demande première qui est celle d'être reconnu, et à l'occasion, d'Être reconnu comme étant un toxicomane. C'est là que nous voyons que tous les efforts fait du côté institutionnel pour sortir le sujet de l'affaire se révèlent vite très insuffisant. Parce quand ils viennent nous voir c'est justement pour entretenir l'identité du toxicomane, nous savons que « le fou » a cette disponibilité de s'identifier avec ce qu'il a « sous la main ». Pourquoi pas la toxicomanie ?Le fait est que les sujets psychotiques (et ceux dont nous ne sommes pas certains de la structure) trouvent dans le cadre des soins pour les toxicomanes une ouverture ou même une place d'où ils peuvent justement retirer « des soins ». Dit d'une autre façon, s'il y a quelque chose qui se noue entre psychose et toxicomanie, nous l'orientons ici du côté d'une suppléance. Même si ce que j'avance est vrai, à savoir que la toxico (manie) peut être une réponse à la folie, c'est en tout cas une réponse temporaire, qui a ses limites mais qui a le mérite de préserver le sujet psychotique de l'asile et en même temps de lui permettre une autre façon de nouer des liens avec le social, le médical et « ses petits autres ».A propos de la Manie Lacan nous donne une indication pour le moins énigmatique : « cette élation dont nous dit qu'elle est au principe de je ne sais pas quel sinthome (symptôme – selon Marc Darmon) que nous appelons en psychiatrie la manie. » Pour finir il rajoute, « la manie est bien en effet ce à quoi ressemble la dernière œuvre de Joyce » - Le Sinthome. Ce n'est pas un hasard si la « manie » a gardé sa place dans la nomenclature des toxicomanies autrefois appelées les monomanies. Dans cette direction la toxicomanie est-elle un symptôme ou fait-elle sinthome ?Une solution perverseMais qu'en est-il de psychose et solution perverse? Ce qui n'est pas à confondre ici, c'est justement qu'une solution perverse n'est pas une perversion proprement dite. Vu que ce qu'une toxicomanie peut opérer n'est pas de l'ordre de ce qu'il serait d'une réparation du nœud ou d'un changement de structure... Or, une solution perverse est ce que peut s'organiser dans l'actuel pour un sujet et qui dans les cas de certaines psychoses peut ici faire fonction de suppléance.Une toxicomanie peut, sans trop difficulté prendre de propriétés d'une perversion, même se confondre à celle-ci et c'est dans cet optique qu'elle peut tout à fait fonctionner comme une solution. Une solution contre un effondrement massif, contre l'angoisse, contre les états mélancoliques majeurs et même en certains cas contre la mort...Il se peut qu'une toxicomanie puisse favoriser chez le sujet psychotique l'apparition de ce que Charles Melman appelle une « néo perversion » en considérant qu'il s'agit là d'une «perversion qui n'est pas naturelle». Pourquoi ne pas l'appeler ici une perversion artificielle? Pour garder les multiples possibilités de ce signifiant artificiel, soulignant qu'il renvoie à ce qui n'est pas naturel, ce qui est en quelque sorte incité, provoqué mais aussi à l'idée d'un artifice, d'une invention... On verra en quoi cela n'est pas sans effets de structure. Disons que cliniquement et structuralement parlant c'est une réponse possible, j'irai même à faire un pas de plus en disant qu'il s'agit pour le sujet psychotique de nouer avec sa toxicomanie un mariage perversement orienté.En quelques mots, les perversions ainsi que les toxicomanies sont bien les produits d'une relation privilégiée à l'objet; elles ont cette spécificité d'être orientées et fixées par un objet, un objet de préférence existant dans la réalité, et c'est de là que ça tient du côté de la structure. On peut sans doute concevoir une superposition structurale entre perversion et toxicomanie, en effet, ça fonctionne « comme si » ... Seulement nous devons, encore une fois, préciser que l'objet toxique ne correspond pas non plus à l'objet fétiche tel qu'il peut être définie comme un «substitut du pénis maternel» pour reprendre Freud. Ceci dit, l'objet toxique occupe certes une place «fétiche» dans la vie psychique du sujet, mais il n'est pas «l'objet fascinant inscrit sur le voile, autour de quoi gravite sa vie érotique» [2] où il y a justement de la place pour le désir...Cependant, comme dans le cas de l'objet fétiche, l'objet toxique est enveloppé par une consistance imaginaire, mais il ne produit que très peu d'effets symboliques. C'est vrai que l'objet toxique profite de cette consistance imaginaire, d'une brillance, un éclat... seulement, c'est du côté du réel que se produisent ses effets, derrière le voile en quelque sorte.Il me semble que nous avons là une différence radicale entre le fétiche et la drogue, à savoir que si le fétiche joue symboliquement de la présence-absence du manque du phallus, la drogue jouit avec le réel de la vie et de la mort du sujet. Ceci dit, le fétichisme ainsi que la toxicomanie restent bel et bien des solutions au manque d'objet, un «artefact» dit Lacan à propos des perversions. Définir la toxicomanie comme une perversion artificielle me paraît très juste dans ces cas là.Topologie et ToxicomanieA partir de ce que j'essaye de démontrer, une lecture nodale me semble possible, cela consiste à considérer une « fonction nœud » à la toxicomanie. Disons qu'il s'agit ici d'une suppléance sans garantie mais opérante dans certains cas. A propos de la structure du nœud Marc Darmon nous dit qu'il y a des erreurs de croissement qui ouvrent le nœud de trèfle en cercle, mais il y en a d'autres qui peuvent le serrer... Voir le nœud ci-dessus :Je dirais ici qu'il y a des sujets qui peuvent profiter de cette « embrouille » d'erreur pour fixer un nouage qui leur tiennent du côté de la structure. En se faisant « dépanner » par la méthode chimique, certains sujets psychotiques devenus toxicomanes arrivent à se protéger contre la psychose. Néanmoins, cela suppose une rigueur, une opération exigeante qui ne doit pas cesser de s'écrire. Une opération encore une fois sans garantie, ni repos mais parfois fonctionnelle.noeud 2Le choix ici du nœud de trèfle nos oriente du côté de la paranoïa, mais le mariage « psychoses et toxicomanies » est tout aussi valable pour certaines formes de schizophrénie, dites « en voie d'unification ». La boucle rouge qu'on voit ici c'est celle qui viendrait éviter le risque d'un dénouage du faux nœud de trèfle, et de ce fait du risque de devenir un cercle. Cette boucle, doit, dans ce type de nodalité, de façon radicale, se placer à l'endroit de l'erreur... vu la précarité et le réel danger auxquels le sujet psychotique et toxicomane est exposé. Pour jouer, il faut le tenir là où il y a erreur...L'artifice est de faire de cette Entité toxicomanie une Identité. Nous savons aussi que la toxicomanie dispose dors et déjà d'un objet prêt à l'emploi : le pharmakon. Celui-ci, avec ses signifiants propres et ses effets réels, vient creuser dans le faux nœud de trèfle un « faux-trou » permettant le sujet psychotique fonctionner dans un nœud à deux ronds. Même si Lacan a fait du nœud de trèfle tel qu'il est noué plus haut, celui de Joyce ; il me semble que ce que je propose ici ce n'est pas de la même nature... Du fait de pouvoir se servir de la lettre Joyce invente un nœud, son nœud, son écriture, son sinthome. Alors que le type de suppléance « préfabriqué » par ces patients se paye d'une grande précarité pour la grande majorité d'entre eux, ceci dit, parfois nous avons quelques heureuses surprises...La condition structurale minimale est quand même celle d'une dépendance à l'égard d'un objet réellement « fétichisé », d'où la solution perverse évoqué tout au long de ce texte, cela veut dire aussi que le semblant d'objet ici, ça ne marche pas. D'où la force du pharmakon... Comme le dit un patient : « je n'ai pas fait du semblant, je suis allé très loin dans la drogue, tous ceux qui étaient autour de moi sont morts, je suis un rescapé. »Les patients que j'ai pu rencontrer et qui tiennent compensés sur ce type de nouage sont toujours « fous », ce que me fais conclure que s'il n'y a pas de réparation du nœud, c'est que cette « boucle » qui est la toxicomanie ne coince pas forcement le faux nœud de trèfle, mais qu'elle permet néanmoins de le fixer. De « fix » en « fix »... c'est la « boucle » qui tourne en rond, pas le nœud, puis cliniquement parlant ça les apaise à l'endroit du pire... il y a un effet calmant... comme me dit très justement un patient : « une (a)ccalmie ».La question est de savoir si cette fixation sans coinçage peut valoir comme nomination ? Il me semble que oui, néanmoins nous pouvons dire qu'il ne s'agit pas d'une nomination symbolique, disons que pour ces patients ce nœud à deux, en quelque sorte « préfabriqué », produit chez le sujet une forme de mise en continuité entre les nomination imaginaire et réel. Le rond du symbolique reste toujours forclos du nœud, mais je vais un peux plus loin, en disant que fonctionner dans cette forme de mise en continuité des nominations réel et imaginaire n'empêche pas le sujet psychotique toxicomane de profiter des certains effets du symbolique ; effets du symbolique qui n'ont pas pour autant valeur de nomination symbolique. Thatyana Pitavy

[1] Service intersectoriel La Terrasse – Addictions et Psychiatrie – Hôpital Maison Blanche
[2] Jacques Lacan, La Relation d'Objet, Séminaire IV, Seuil, 1994.

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