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Violences sans parole

FELTIN Claire
Date publication : 30/01/2017

 

(C.Caumel-Feltin, psychanalyste, membre de l'École Rhône-Alpes d'études freudiennes, membre de l'Association freudienne internationale, assure depuis 1988 des supervisions dans plusieurs institutions éducatives.)

La violence dans les institutions éducatives n'est que le symptôme de la violence familiale, de la violence sociale, actuelles. Ces violences institutionnelles ne sont que la caricature de ce que nous vivons au quotidien. Nous vivons dans une société qui bénéficie des progrès de la science, progrès qui prétendent nous offrir la solution aux embarras de tous ordres, pratique ou psychique.Une science qui viendrait nous soulager de nos devoirs d'hommes, de femmes, de parents, d'enfants, pour nous garantir ce à quoi nous avons droit : droit au bonheur, droit de consommer, droit des enfants, des femmes, etc. Plus de devoir, mais des droits. C'est-à-dire qu'il n'y a plus de raison d'avoir des difficultés, celles-ci ne font plus partie de toute existence humaine, de toute rencontre. Si vous énoncez une difficulté, cela ne relève plus de l'humanité, mais d'une pathologie. L'homme moderne n'a pas de problème, vit dans le plaisir, s'adonne à ses loisirs, se détend, il est cool. A écouter les gens parler sur nos divans de leurs difficultés, à entendre ce que nous rapportent les travailleurs sociaux, nous pourrions nous demander si nous vivons dans le même monde.Pourtant la violence fait bien partie de la vie, et c'est à ne pas vouloir le savoir que cette violence nous revient dans le réel.Se séparer de la mère, reconnaître cet autre qu'est le père, est la première violence, le premier traumatisme ; se rendre compte que nous ne comblons pas la mère, que la mère regarde ailleurs, est branchée, dans le meilleur des cas, sur le père, est la première violence faite au petit humain. C'est à partir de cette découverte, de cette violence, qu'il va se mettre à parler. Nous nous émerveillons des premiers mots d'un enfant, or, si l'enfant parle, c'est qu'il souffre. Il parle à partir de cette béance, de ce vide qui s'ouvre devant lui à découvrir qu'il n'est pas tout pour sa mère ; il parle du lieu de sa solitude. Il va falloir aller dans le monde des autres, devenir ce que nous appelons, nous analystes, un "parlêtre".Certains enfants, pour diverses raisons, ne peuvent affronter la violence de l'entrée dans le monde et vont rester sans voix, sans mots : ce sont les autistes. D'autres vont parler, mais dans une langue qu'ils n'habitent pas ; ils vont être habités par la langue, mais ne peuvent se l'approprier : ce sont les psychotiques.Nous qui habitons la langue sommes des névrosés, et nous nous débrouillons, chacun comme nous pouvons, pour vivre avec notre parole.Nous nous débrouillons comme nous pouvons, car parler, c'est toujours une violence ; d'ailleurs souvent nous nous taisons ou tenons un discours courant qui n'engage pas, autre manière de nous taire ; car accepter de parler c'est accepter l'altérité, c'est prendre le risque de rencontrer l'autre. Violence de cette entrée dans le chemin qui fait que la demande peut s'inscrire dans un désir, parce que, justement, elle n'a pas été satisfaite. C'est du lieu de cette insatisfaction, de cette violence de la non-réponse, que nous pouvons parler et entendre. Parler pour vivre et dire, du lieu de cet embarras qu'est la vie, qu'il n'y a pas d'acte possible sans parole, que vivre c'est, à moins d'en mourir comme tente de le faire le toxicomane, savoir que nous ne pourrons pas saisir l'objet, l'objet maternel. Le pervers tente de nous faire croire que lui est arrivé à saisir cet objet, qu'il l'a dans la main, mais il paye sa tentative du prix d'être lui-même cet objet, dépourvu de toute humanité. Il n'y a pas d'autre accès à l'existence que de prendre le risque de parler.C'est de cette violence qu'émerge l'existence , de cette parole, pourtant, que la société du bien-être propose de nous débarrasser. Des objets de substitution en tous genres nous sont proposés à la consommation et devraient venir répondre à tous nos besoins, visant à ce que besoin, demande et désir soient confondus. Mais c'est alors la parole qui perd sa fonction, celle de dire ce qui ne peut pas se saisir.C'est de cette fonction de la parole que notre société ne veut plus, car elle échappe à l'économie de marché, elle est le seul produit non commercialisable, bien qu'on tente de commercialiser la parole sous la forme pervertie qu'on nomme actuellement "communication ": tentative qui vise à objectiver la parole, à la rendre transparente, pour qu'enfin nous puissions nous comprendre, être les mêmes, à défaut de pouvoir nous entendre. Etre les mêmes dans l'égalité, la liberté et la fraternité.On reconnaît là l'idéal de nos démocraties, auquel nous aspirons tous, mais dont nous ne pouvons que constater les effets ravageants. A vouloir nous comprendre, être les mêmes, à passer des contrats, nous ne pouvons que prendre la mesure, actuellement, que c'est la différence qui n'est plus entendue, tolérée. Différence à partir de laquelle nous parlions, débattions, constituions des pactes pour régler nos conflits, lorsqu'une certaine confiance animait nos rapports, et que nous n'en référions pas systématiquement à la justice pour régler le moindre différend entre nous. Au nom du bien-être, de la liberté, nous avons cru pouvoir nous libérer des chaînes qui constituent l'aliénation de chacun à sa propre histoire et qui nous fait tous différents. Au nom de l'égalité nous avons cru pouvoir nous passer de ce qui fait l'humanité, à savoir nos conflits, nos rivalités, nos jalousies, mais aussi nos amitiés, nos amours, nos rencontres, et c'est à la pire violence que nous avons affaire.Actuellement, et dans des quartiers pas du tout repérés en difficulté, on ne peut plus laisser aux enfants, en maternelle, une paire de ciseaux pour découper du papier : c'est trop dangereux. Les instituteurs ne comprennent pas, ils disent avoir parlé aux enfants pendant tout un temps du droit des enfants, croyant bien faire : mais que faire quand ce droit se dit dans le droit de blesser son voisin ? Ces mêmes instituteurs, devant un tel constat, proposent maintenant de travailler le devoir des enfants. Tentative dès le départ vaine, car le devoir, pas plus que le droit, ne se travaille.Le devoir est inscrit dans la langue là où l'interdit a été inscrit par quelqu'un. Si l'interdit n'est pas inscrit pour un sujet, vous aurez beau lui apprendre toutes les leçons que vous voudrez, il pourra vous les réciter, mais ne pourra pas les expérimenter.Dans ce que j'ai pu entendre depuis des années de ce que les éducateurs, leurs chefs de service et leurs directeurs ont bien voulu me rapporter des situations auxquelles ils ont affaire, la violence est toujours le témoignage de cette séparation d'avec la mère qui ne peut se faire. Nous le savons tous, d'ailleurs, si nous voulons bien nous interroger sur nous-même.Nous savons que la violence vient de la douleur de ne pouvoir dire ce que nous avons à dire, de ne pouvoir vivre ce que nous souhaiterions vivre. Nous voulons nous dispenser de la douleur de la séparation, de la douleur de parler donc, et nous voulons en dispenser nos enfants, que nous ne voulons pas voir souffrir. Mais c'est nous condamner et les condamner à la violence, seule manière alors d'exprimer la douleur de ne pas pouvoir vivre la séparation avec l'objet, lorsque la parole nous manque. Il faut nous entendre sur ce dont il est question lorsque nous parlons de séparation avec la mère : il ne s'agit pas de décider de prendre son baluchon et de partir, pour être séparé de sa mère.Nous savons même que ce sont souvent ceux qui ne peuvent vivre cette séparation qui voyagent en errance dans une tentative souvent vaine de séparation. Se séparer de la mère, ce n'est pas se séparer physiquement : c'est une opération langagière avant tout, dont les conséquences bien sûr aboutissent à vivre ailleurs, à pouvoir prendre son envol, pour sa propre vie.Les personnes qui demandent à être hébergées par une institution sont des personnes qui n'arrivent pas à opérer de manière effective cette séparation.Nous ne faisons pas fi des raisons économiques des personnes démunies qui demandent un hébergement, mais nous pouvons constater que lorsqu'une personne demande un hébergement, uniquement pour des raisons économiques, cet hébergement sera provisoire, le temps de trouver un travail, de trouver de quoi vivre.Sinon, quelles que soient les raisons avancées par les hébergés, si nous acceptons de les entendre, c'est toujours au nom d'une impossible séparation qu'ils demandent un hébergement. Et pendant leur hébergement ils pourront se montrer violents, parfois très violents, au point que l'institution ne pourra les garder à long terme.Alors que faire avec ces personnes qui expriment leur douleur dans la violence ? Nous n'avons aucune recette à proposer bien sûr, mais nous pouvons dire, à partir de notre pratique, que si nous voulons inviter certains usagers des centres d'hébergement à prendre la mesure de leur violence, pour essayer d'en sortir, quand c'est possible, il n'y a pas d'autres moyens que de se demander si l'on est en règle avec les lois de la parole : cela, les usagers le repèrent très bien et il est certain, et nous l'avons tous expérimenté, que si nous savons parler, nous déclenchons beaucoup moins de violence. Car savoir parler, c'est savoir entendre. Savoir parler c'est témoigner, en parlant, que nous-même nous avons affaire à la difficulté d'exister, comme eux : notre discours alors n'est pas un énoncé qui égraine des principes éducatifs qui sont une protection à une relation dont nous nous défendons.Si nous parlons, notre discours est une énonciation qui nous engage et parle de la manière dont nous nous sommes débrouillés pour vivre, sans que nous ayons nullement besoin de raconter notre vie ; c'est notre manière de parler qui en témoigne et peut donner envie à un usager de s'atteler, lui aussi, à prendre sa vie en main.Nous ne réglerons pas pour autant toutes les violences, mais simplement nous saurons repérer si quelqu'un est en mesure de décider de quelque chose pour mener sa vie et s'il mérite d'être hébergé. En effet, pourquoi ne poserions-nous pas la question du côté de "mériter un hébergement", plutôt que du côté du "droit à l'hébergement "?Pourquoi le fait d'être démuni et malheureux serait-il une carte d'identité suffisante pour entrer en foyer d'hébergement ?Nos autorités nous demandent d'héberger les gens qui ont ce profil, nous n'avons pas le choix. Il est vrai que nous avons tous des obligations et des responsables à qui nous devons rendre des comptes. Mais nous faisons fonctionner ces responsables comme alibi. Car il n'est pas si difficile d'avancer à des responsables d'établissement que rien ne sert de vouloir héberger sans condition puisque, au bout du compte, on devra mettre à la porte des gens qui empêchent le fonctionnement de l'institution.Nous avons beau héberger, les rues sont de plus en plus envahies de gens dits "démunis". Ce qui se passe, c'est que nous préférons la place de victimes passives d'une violence qui nous oblige à exclure certaines personnes d'un foyer ' nous n'en sommes alors pas responsables, mais victimes", nous préférons cette place de victimes, que d'être responsables d'avoir décidé que la carte du malheur ne suffit pas pour être hébergé, que nous demandons aussi comment untel envisage d'émerger de ce malheur, que nous cherchons avec lui quel fil il essaye d'attraper, hors malheur, justement. Cette responsabilité, nous n'aimons pas la prendre car elle nous engage. Elle nous engage non pas à ignorer le malheur, mais à ne pas mirer notre propre malheur dans le malheur de l'autre en appelant cela "comprendre l'autre". Cette responsabilité nous engage à apprendre à entendre le lieu d'où quelqu'un souhaite émerger de son malheur, lieu singulier pour chacun. Entendre ce lieu, c'est savoir parler du lieu dont nous-même nous avons émergé du malheur de la séparation.Parler pour dire à l'autre que nous l'avons entendu, hors compassion, et que s'il le souhaite, par notre parole, nous le soutiendrons le temps qu'il s'approprie pour lui ce lieu, ce lieu d'hébergement dans la langue. Notre responsabilité, c'est d'être le lieu d'accueil de ce lieu d'hébergement qui émerge dans la langue de ceux qui se risquent à la parole. Ceux qui s'y risquent savent combien cette tâche est difficile, violente, solitaire, c'est pourquoi peu d'entre nous s'y risquent.La violence sociale, la violence en institution sociale, témoigne de nos refus à prendre des risques. Peu d'entre nous s'y risquent, car tenter de se mettre en règle avec les lois de la parole et du langage ne mène à aucune société idéale : c'est prendre en compte la violence comme faisant partie de la sexualité, en tant qu'elle signe le détachement de l'objet, sur le chemin du désir. Nous préférons nous plaindre de la violence de l'autre que de prendre le risque de la reconnaître en chacun de nous.Claire Feltin

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