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Langue et nation comme problèmes : le cas argentin

SZTRUM Marcelo
Date publication : 26/10/2013

 

Avec ce sous-titre-là, je voudrais non seulement évoquer l'opération que l'on serait déjà en train de faire, ensemble - moi qui suis d'origine argentine et vous parle en français, en ce français-ci en tout cas, aux accents que l'on pourrait supposer, sinon argentins, espagnols... d'origine argentine, à vous qui l'entendez : comme ça... - ; mais je voudrais parler aussi, en guise de préambule de mon exposé, de cette formule:'Traduit de l'espagnol (Argentine)'Comme chacun le sait, c'est l'inscription qu'incluent tous les livres d'auteurs argentins traduits en français à côté du nom de leur traducteur. Et il a l'air d'aller de soi que cette parenthèse qui suit le mot ' espagnol ' puisse loger ainsi le nom de tout pays hispanophone, sauf l'Espagne.Or, il faut bien dire que la sémantique que suggère cette syntaxe à laquelle on s'est habitué ne traduit, elle, rien, si ce n'est une création de toutes pièces des éditeurs français. Et que si elle réussit à donner rapidement deux informations sans doute essentielles pour l'acheteur potentiel, la langue à partir de laquelle le texte a été traduit et l'origine nationale de l'auteur, elle réduit par le même coup les variations de la langue espagnole dans les nations où elle est parlée à un schéma simple, vraisemblable peut-être aux yeux du lecteur français, mais menteur :- parce qu'il laisse croire que les variations essentielles que peut connaître la langue coïncident avec celles de la géographie politique, celle des Etats-nations, ici les nations hispanophones ;- parce qu'il laisse croire qu'il s'agit là de variations dialectales, des formes géographico-nationales qui varient par rapport à un terme neutre, lui invariable et vraisemblablement unitaire, la langue espagnole, celle que l'on parle en Espagne.Or si l'espagnol, comme toute langue, n'existe que dans ses variations sociales, stylistiques, régionales, etc., il faut compter parmi ses caractéristiques essentielles :- que ses grandes régions dialectales ne coïncident pas nécessairement avec les frontières nationales,- que sa détermination est loin d'être banale,- que l'espagnol parlé dans les limites du Royaume d'Espagne connaît souvent davantage de variations régionales que celui dont les frontières vont du sud des Etats-Unis jusqu'à la Terre du Feu,- que cela fait vraiment très longtemps que cette langue multinationale n'a pas un seul centre, coïncidant avec celui de l'ancienne métropole; elle est polycentrique ou pluricentrique.

Les Noms

Les rapports entre les variétés linguistiques (soit des variétés dites dialectales, à l'intérieur d'une même langue, soit entre les langues) sont très souvent des rapports de force, des rapports largement politiques, qui supposent des conflits. La détermination même des limites d'une langue ou d'un dialecte tient souvent à ces rapports, y compris la détermination de ce même statut - langue ou dialecte - et des noms qui l'accompagnent. Dans une bonne moitié des pays hispanophones, dont l'Argentine, il faudrait traduire ' langue espagnole ' par castellano et non pas par español, et ' castellano ' est aussi le nom officiel de la langue d'après la Constitution actuellement en vigueur en Espagne : en Amérique latine, on choisit 'castellano' pour ne pas identifier le nom de sa langue avec le nom d'une autre nation ; en Espagne, et contrairement à ce qui se passait dans la période franquiste, par souci de reconnaissance des autres trois langues parlées dans le pays: le basque, le catalan, le galicien.

Langue espagnole, Nation argentine

La guerre contre le pouvoir espagnol dans ce qui était la vice-royauté du Río de la Plata commence avec la Révolution de mai 1810 ; l'indépendance des Provincias Unidas del Río de la Plata est proclamée en juillet 1816. Une génération après, en 1837, de jeunes intellectuels romantiques comme Esteban Echeverría, Juan B. Alberdi ou Juan M. Gutiérrez prônent à Buenos Aires une indépendance culturelle qui devrait suivre l'indépendance politique et économique - mais également, dans le cas des deux derniers, une indépendance linguistique.Cette volonté d'indépendance de l'espagnol est énoncée par Juan M. Gutiérrez en excellent espagnol, paradoxe performatif qui constituera désormais un véritable topos de l'histoire des idées sur la langue en Argentine et où plusieurs antagonistes des 'indépendantistes ' ont voulu trouver des arguments pour les disqualifier. Cette contradiction apparente subsiste, dans le cas de Gutiérrez, jusqu'à la fin de sa vie.Quand dans les années 1870 la Real Academia Española, qui est encore la seule institution normative, cherche à renouer des liens avec les anciennes colonies désignant des personnalités hispano-américaines comme 'membres correspondants ', Gutiérrez termine une brillante carrière d'homme de lettres et érudit trés respecté si bien que 'personne n'était mieux placé que lui pour mériter l'honneur d'appartenir à l'Académie Espagnole '. On lui offre donc cet honneur ; et il le refuse de manière nette et spectaculaire. Ce geste ne sera pas isolé, et si peu à peu des académies ' correspondantes ' vont être créées dans tous les pays hispano-américains, ceci n'aura véritablement lieu en Argentine qu'en 1931, le statut de la Academia Argentina de Letras n'étant toujours pas, par ailleurs, de ' correspondante ' mais d''associée '.Parfois, cette volonté d'indépendance linguistique s'est identifiée à la possibilité de faire (ou de laisser faire), à partir de l'espagnol parlé en Argentine, une autre langue, une nouvelle langue. Le grand linguiste colombien Rufino J. Cuervo, par exemple, vers la fin du XIXe siécle, pensait que la chute de l'empire espagnol d'Amérique devrait donner naissance, tôt ou tard, à des nouvelles langues nationales, comme ce fut le cas pour le latin après la chute de l'empire romain. Le français Lucien Abeille, auteur d'un Idioma de los argentinos (Paris, 1900) - ouvrage par ailleurs très pauvre, dont on a dit qu'il contribuait à la cause de ses adversaires - le souhaitait. Et le nom ambigu de 'langue nationale ' fut parfois préféré à castellano ou español.Le sujet étant encore d'actualité, le quotidien Crítica organise en juin 1927 une enquête auprès d'écrivains et intellectuels représentatifs avec le titre : 'Arrivera-t-on à avoir une langue à nous ? ', qui paraîtra entre le 11 et le 29. Et la plupart des enquêtés sont d'accord pour répondre que non, que ce n'est plus une hypothèse réaliste. C'est ce que dit par exemple le jeune Borges ; mais il perçoit néanmoins dans cette question l'objet d'un désir légitime, et il le fait sien. Et il ajoute :' [...] je crois dans la langue argentine. Je crois que c'est le devoir de chaque écrivain [...] de la rapprocher. Pour cela, il nous suffit de considérer l'espagnol comme quelque chose d'à peine ébauché et de perfectible... '

Langue, nation, Indétermination, Schiboleth

Ces formes diverses d'un désir d'indépendance linguistique n'ont pas abouti à la création d'une autre langue, nouvelle, à ce qu'on reconnaisse pour un ensemble de variétés de l'espagnol parlées en Argentine le statut de langue. Mais certainement pas parce que les affaires de langue, comme la lecture courante de Saussure pourrait le laisser croire, ne dépendent en rien de la volonté (politique) des locuteurs. On peut donner vie à une langue à partir d'un désir, étant données certaines conditions - construire aujourd'hui une langue croate à partir du serbo-croate comme un Etat croate à partir de l'Etat yougoslave, par exemple, etc. - même si ces créations, humaines, politiques, contemporaines d'une langue ou d'une nation peuvent sembler peu naturelles aux yeux de ceux dont les désirs de langue ou de nation, d'avoir un statut reconnu, 'officielle ' pour sa langue ou sa nation sont exaucés d'avance, si je peux parler ainsi, par l'existence en fait naturalisée de certaines langues ou de certaines nations, une existence qui semble aller de soi parce que ces langues ou ces nations étaient depuis longtemps là quand on est venu au monde, parce qu'elles viennent de loin.A part le fait que les langues vont très souvent être des traits distinctifs des nations, les deux notions, langue et nation me semblent mériter d'être comparées quant à l'indétermination de leur constitution, et à leur force, leur prégnance dans l'imaginaire une fois constituées. Dans une conférence à la Sorbonne, Renan finit d'exposer sa conception contractuelle, politique de la nation par cette formule célèbre : ' la nation est un plébiscite de tous les jours '. Mais si cet accord suppose des choses en commun, dit-il aussi, il suppose au même temps une sorte d'amnésie collective :' ...l'essence d'une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié beaucoup de choses ' (p.42)Il me semble que l'on pourrait parler également ainsi quant à la constitution d'une langue : volonté commune de ceux qui se reconnaissent dans une certaine communauté linguistique à partir de certaines choses en commun - intercompréhension globale des locuteurs, beaucoup de traits communs reconnaissables - et de l'oubli d'autres choses, en commun - l'oubli de la variation à l'intérieur de la langue à constituer, et l'effort de laisser de côté ce qu'on peut avoir en commun avec la langue dont on veut se différencier -, et accentuer les différences, les traits distinctifs par rapport à cette ' langue mère ', pour parler comme les comparatistes.Ainsi un simple trait phonétique, une petite différence de prononciation peut devenir une frontière, la possibilité de reconnaître ceux d'un camp et les autres, comme dans telle ou telle bataille qui opposait criollos et realistas dans la guerre d'indépendance de ce qui allait être l'Argentine. Ce trait qui est un mot de passe est ce qu'on appelle un shibboleth. Encore ici la différence, le trait distinctif, contre tout essentialisme, précède logiquement, va être plutôt la condition de l'identité - encore ici ou peut-être avant tout ici -, puisque ce philosophème part de constatations saussuriennes, linguistiques.

Un espagnol pluricentrique

Mais si ces volontés d'indépendance n'ont pas abouti à la création d'une nouvelle langue, elles ont certainement contribué à donner des lettres de noblesse à beaucoup de traits régionaux non reconnus ou stigmatisés par l'ancien centre, et par la suite à ce que plusieurs normes puissent coexister dans l'espagnol d'Argentine et dans l'espagnol tout court de nos jours, à ce que l'espagnol puisse être une langue pluricentrique.Et l'on pourrait voir aussi ces luttes, ces désirs de liberté comme quelque chose que, d'une manière générale, les nouvelles nations américaines ont donné parfois comme en contrepartie à l'Espagne, et qui reste disponible, comme un autre héritage, à tous ceux qui, tout le temps, avec ses paroles et ses écoutes, ses pensées ou ses écrits, continuent à créer à partir de ce vieux code 'à peine ébauché et perfectible ' une langue ouverte à l'avenir.Marcelo Sztrum

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