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Casa Grande e senzala

MELMAN Charles
Date publication : 27/05/2015

 

Casa Grande e senzala

Charles Melman

Lorsque j'ai reçu le programme de ces journées, j'ai découvert que les organisatrices m'avaient mis en position de parler le dernier.Ce qu'on attend du dernier lorsqu'il s'agit d'un congrès, d'un colloque, c'est d'apporter le dessert, c'est-à-dire qu'il doit être bref et savoureux. Bref, je le serai sûrement, savoureux je ne sais pas, je ne suis pas sûr.Ils (les Brésiliens) vont effectivement en décider, parce que dessert en portugais ça veut dire desêtre. Je vais apporter aux anthropophages une tranche de desêtre. Il est vrai que le desêtre c'est la seule chose que nous ayons en commun, c'est là notre véritable convivialité. Mais nous ne le savons pas toujours car il ne se présente pas toujours de la même façon chez les uns et chez les autres.Ce que j'ai pu comprendre de la façon dont il se présentait chez les Brésiliens, je le dois à mes analysants Brésiliens et aux cas que j'ai eus en contrôle. C'est le seul accès, que je peux croire authentique, que j'ai pu avoir quant au Brésil et cela me permet très brièvement de vous proposer une écriture dont vous ferez ce que vous voudrez.Notre rapport au langage nous introduit à cette dimension, à ces dimensions que vous connaissez bien, celle du réel, du symbolique et de l'imaginaire. Ils ont une solidarité entière, mais il y a parfois des circonstances historiques où le R se présente dans un état d'opposition, de rebellion, d'étrangeté à l'égard du symbolique. C'est-à-dire des circonstances où le R n'est plus noué par origine avec le S et ce qui arrive dans ces circonstances historiques-là, qui sont des circonstances fréquentes c'est que de la part de ceux supposés représenter le S, s'exerce une action violente pour assurer la prise, le lien avec le R, c'est-à-dire pour permettre la jouissance. La difficulté c'est que cette action violente vient elle-même détruire la propriété qui est celle du S, qui est celle justement de faire lien naturel avec le R puisqu'elle dénude du S ce qui est son caractère de maîtrise réelle non plus symbolique.Ce que je suis en train d'essayer d'évoquer avec vous c'est une situation qui me paraît être celle de toutes les situations coloniales. Ceci me paraît pouvoir s'inscrire comme modifiant l'écriture des quatre discours. Puisque dans ce cas-là, tout se passe comme si le trait de coupure se trouvait déplacé pour venir fonctionner entre S1 et S2.

Si ce que je vous propose comme type d'écriture est exact, cela entraîne inévitablement un certain nombre de conséquences. La première concerne l'écriture du fantasme, puisque celui-ci ne s'écrit plus avec un poinçon, bien qu'il existe entre le sujet d'un côté et son objet, une coupure tout à fait étrange, c'est-à-dire que d'abord le sujet est toujours inquiet quant au maintien de son existence, il est toujours incertain quant à sa place, quant au maintien de son lieu, et il est dans un rapport avec son objet non pas comme s'il avait été perdu mais comme s'il avait été volé. C'est-à-dire que pour maintenir comme sujet, il aura inévitablement tendance à se confondre avec le signifiant maître. Ça donne effectivement une forme d'hystérie assez particulière et, d'autre part, il confondra inévitablement l'objet de sa jouissance avec l'objet a. C'est-à-dire qu'il se trouvera que, pour se maintenir comme sujet, il aura besoin d'une présentification de l'objet a, ce qui, comme vous le voyez, est une des modalités de la relation perverse.Je vais très rapidement attirer votre attention sur deux autres conséquences possibles : c'est que le lieu de la jouissance est inévitablement habité de l'imaginaire phallique, c'est-à-dire que le femme qui vient en ce lieu sera effectivement condamnée à une mascarade phallique tout à fait transparente. Et que si ce lieu est le véritable lieu d'où pour nous, pour le parlêtre ça gouverne, le maître se trouvera dans une relation singulière avec ce lieu, avec ce lieu féminin puisqu'il pourra avoir le sentiment qu'il n'accomplit jamais aussi bien sa virilité qu'en venant à ce lieu, qui est un lieu féminin. On sait d'ailleurs la féminisation inévitable du maître, dès lors qu'il échappe à la castration. Il est clair que je suis en train de parler de plusieurs choses à la fois. D'abord de ce que l'on comprend très bien, comment une culture opprimée est susceptible de venir se préserver et continuer à se transmettre au prix d'une féminisation, au prix d'une féminisation de ses membres. Une autre remarque encore, s'il est vrai que vient cette coupure entre S1 et S2, alors ne fonctionnerait plus cette sympathie qui est à la base de notre lien social. Il est bien évident que nous fonctionnons ordinairement sans qu'il y ait un policier pour venir nous réveiller le matin et nous conduire au travail. Dans le cas présent, on peut voir comment le défaut de solidarité entre S1 et S2 appelle une action, non plus sympathique, mais violente pour les maintenir. Si l'on reprend la question de l'anthropophagie, pourquoi est-ce qu'elle nous fait tant question ? Parce qu'elle est l'ambition de réussir une introjection qui n'aurait aucune conséquence symbolique. Autrement dit, je peux suivre tous les séminaires de toutes les écoles, je suis tranquille, il y a du bon partout, il y a toujours du bon à absorber mais je sais que finalement, je me retrouverai tel que j'ai été. Je ne dis pas que c'est la position des psychanalystes forcément mais c'est en tout cas très clairement l'idéal anthropophagique. Et il me semble que cette écriture permet de comprendre comment celui qui est en position de maîtrise peut venir jouir de tous les objets qui voudront bien se présenter, mais qu'il n'osera pas incorporer puisque ces objets devront en quelque sorte entretenir sa position de maîtrise.Il y a - et ce sera la dernière remarque que je ferai quant à une éventuelle utilisation de cette écriture -, il y a une forme névrotique particulière qui vient s'inscrire dans cette figure, aussi bien d'un côté que de l'autre, parce que je me permets de vous faire remarquer que s'il n'y a pas de lien naturel entre un côté et l'autre il y a néanmoins une certaine, une inévitable complicité, parce qu'ils ont besoin l'un de l'autre. La figure névrotique particulière qui me semble venir s'inscrire sur ces formules, est celle que j'appellerais de ' l'hystérie pseudo-paranoïaque ', c'est-à-dire d'une position subjective qui ne s'affirme que de la référence au signifiant maître et qui ressent comme une menace tout ce qui est de l'ordre de l'altérité. Je suis, à cet égard, à l'égard de ce que je vous écris, ici, je suis exactement comme vous, c'est-à-dire que j'en ignore la validité. J'essaie seulement de penser la transformation du rapport au langage qu'introduit la situation coloniale. Est-ce que cela écrit un nouveau discours ? Justement pas, parce que le discours, c'est ce qui fait lien social, or avec une telle écriture le lien social ne peut être maintenu que par la violence. Comme vous le voyez dans cette écriture, l'autre, le petit autre n'est pas forcément reconnu comme un semblable. Il n'a de valeur qu'en tant qu'il assure ma jouissance. Et cette jouissance, que je suis amené à exercer sur lui ne vaut qu'à la condition de le traiter comme un pur déchet. C'est-à-dire qu'elle est sans limite. Il est évident que la référence à la sexualité vient forcément tempérer cette écriture puisque le rapport propre, originel de chacun au langage se trouve maintenu sous une forme enfouie, mais qui est présente. Mais il me semble qu'on peut voir néanmoins comment ce dispositif la relation sadique est susceptible de venir se substituer à la relation sexuelle. Je me permets de signaler que s'il n'y a pas de rapport sexuel, le rapport du maître à l'esclave, lui, est un rapport assuré, il y a un rapport du maître à l'esclave. J'ai beaucoup aimé le livre de Gilberto Freyre, Casa Grande et Senzala, non pas parce que c'est un livre exact et je ne sais pas s'il peut exister de livre exact sur la question parce que chaque chercheur part de ses hypothèses et il est normal qu'il trouve un certain nombre de faits qui les justifient mais j'ai trouvé que c'était un ouvrage lyrique sur la naissance du Brésil puisqu'il raconte que le Brésil est le fruit d'un portugais lubrique, qui ne pensait qu'à ça, et d'une belle indienne barbouillée en rouge et qui peignait délicatement ses cheveux dans l'eau d'une rivière. En ce sens, c'est une création mythique à laquelle on ne peut qu'être sensible d'autant qu'elle semble bien organiser la topologie brésilienne comme en réalité, comme constituée d'un double lieu du type de celui que j'ai écrit au tableau. Ce type bien sûr comme vous le voyez, m'arrange !Dans ce dispositif que j'ai écrit au tableau, l'Autre est toujours le grand Autre, est toujours menaçant, il est toujours habité de forces obscures que le maître n'est pas parvenu à civiliser. Il risque toujours de m'absorber, de m'engloutir dans sa gueule. Le problème de l'identification sexuelle qui a été, me semble-t-il, très bien abordé au cours de ces journées est effectivement particulièrement difficile à résoudre, puisque je ne peux savoir si l'accomplissement authentique de la virilité ne se situe pas du côté féminin. Et comme cela a été si bien relevé à l'occasion de ces journées, le travesti nous apprend là-dessus beaucoup de choses. Lorsque les portugais sont arrivés sur les côtes brésiliennes, ils ont trouvé des Indiens qui, bien sûr, connaissaient la castration, puisqu'ils avaient des systèmes de parenté et qu'il y avait un jeu très subtil de femmes interdites mais ils (les conquistadors) n'ont pas pu reconnaître cette forme-là de castration comme semblable, comme fondamentalement identique à la leur et c'est pour cela qu'ils ont cherché à les civiliser puisque civiliser ça ne veut rien dire d'autre que imposer sa castration à l'autre. Mais, comme je le faisais remarquer tout à l'heure, quand celle-ci s'exerce par les moyens de la violence, du même coup elle rentre dans le registre du traumatisme et elle n'a plus rien à voir avec ce qu'on appelle la castration symbolique. Mais il est clair que les maîtres eux-mêmes se trouvent dénaturés par les effets qu'ils introduisent, c'est-à-dire qu'eux-mêmes oublient le lieu d'où ils viennent. C'est un thème qui a été particulièrement soulevé au cours de ces journées et entre autres par Alsuisio. Cette question de la retrouvaille du lieu d'origine, la question du lieu propre se fait évidemment par la traversée du nom mais c'est bien pour essayer de retrouver la place qui serait celle originelle du sujet. La question est de savoir si avec ce type de subversion produit par l'effet colonial, la place propre au sujet peut jamais être retrouvée, aussi bien pour l'esclave que pour le maître.C'est rejoindre la dernière question que j'aborderai ce soir, celle des problèmes que cela suscite dans la cure puisque si la quête est celle du lieu du sujet, celle de donner voix possible à ce qui est son désir, elle est bien celle d'un lieu originel qui se trouve annulé par cet effet colonial. Alors, la question que j'ai pu me poser dans ma propre pratique c'était, qu'est-ce qui pouvait là être, quelle était la fin attendue, possible, d'une cure analytique, puisqu'un tel sujet est inévitablement engagé dans un appel désespéré au père, à qui peut répondre ; c'est ce que Lacan appelait la pulsion invoquante, c'est-à-dire une prière forcenée. Je peux vous dire seulement le recours que je me suis donné à moi-même, et qui consistait en ceci : c'est que si la relation originelle au langage subsiste, bien que pervertie par le fait colonial, dans la mesure où néanmoins elle subsiste, il est donc autorisé, il est permis que le sujet ait accès à ce que sont les conséquences de cette relation originelle au langage, et dont nous savons qu'elles illustrent ceci : c'est que le recours ne tient pas à quelque père réel que ce soit, aussi savant soit-il, aussi beau soit-il, aussi charmeur, aussi... je ne sais pas, tout ce que vous voudrez, mais que le recours est bien dans l'épreuve non plus traumatisante mais purement, mais bien symbolisée de ce qui est la relation du sujet à la langue et qui fait, comme je le disais au départ, que le dessert c'est aussi le hors d'oeuvre, que le desêtre est retrouvé à la sortie comme il était inscrit, comme était marqué sur le menu dès le départ. Je n'ai pas, en m'écoutant parler moi-même, je ne me suis pas trouvé savoureux, mais reconnaissez que j'ai été bref.Colloque franco-brésilien, juillet 1989Charles Melman

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