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Après le colloque franco-brésilien

LACÔTE-DESTRIBATS Christiane
Date publication : 27/05/2015

 

Je parle dans ce travail de cartel à partir de ma position d'européenne et même, par rapport à Lacan, de française c'est-à-dire de quelqu'un qui a la même langue maternelle que Lacan avec, donc, cette familiarité de langue et de culture qui donne un accès de lecture peu facile, mais fait également écran dans la mesure où un texte, même psychanalytique, écrit dans une langue, participe du type de refoulement de cette langue elle-même.Il y a, me direz-vous, chez Lacan, un trajet qui passe par une langue étrangère, l'allemand de Freud, qui suscite chez lui une nouveauté de traduction qui est le support d'une invention conceptuelle et opérante cliniquement (ex.Verwerfung-ein Einzigerzug). C'est cela même qui m'intéresse dans ce cartel où je suis alternativement, par rapport à mes collègues brésiliens et argentins, à la place de la béotienne ou de la savante. C'est-à-dire qu'il y a, dans le détour par une langue étrangère, autre chose que la fascination pour un autre imaginaire ; dans la mesure où une langue institue un certain type de refoulement, organise autrement le monde, apprivoise le réel de la jouissance autrement, elle peut donner lieu à une précision plus grande de ce que nous voulons conceptualiser de notre clinique ainsi Verwerfung - contexte de Verneinung - dans la synchronie des concepts allemands mais la distinction entre ces termes (cf. Les Écrits techniques de Lacan) va conduire à tout autre chose qu'une traduction : le terme forclusion (ju) qui inclut un rapport à la temporalité tout à fait spécifique.Il ne s'agit pas de faire de l'ethnologie, c'est-à-dire cette position de comparaison qui est humaniste au sens d'un universel de l'homme et où il s'agit de répertorier les différences qui en feraient la richesse et où l'on pose d'emblée que l'autre est un semblable. A partir de quoi on peut jouir de l'exotisme, mais dans une généralisation du spéculaire. Or Lacan montre la voie : il y a une possibilité d'invention dans ce détour par une langue étrangère. Je me demande souvent, lorsque j'ai des patients étrangers sur mon divan ce qui s'élabore peu à peu et comment les signifiants relevés par l'analyse situent de nouvelle manière la langue maternelle et la langue où se fait l'analyse, même si, dans le travail, on fait référence implicite aux deux langues. Car les analystes d'Amérique latine ne vont pas automatiquement voir des analystes de leur pays et de leur langue qui ont émigré en France. Il est assez curieux d'ailleurs de voir parfois leur méfiance par rapport à ceux-ci, comme si leur émigration les mettait presque en posture de trahison, ou, pire, de révélation obscène des contenus refoulés dans leur patrie d'origine.Ce qui m'intéresse, à la suite du colloque franco-brésilien, c'est un certain renversement de perspective. Le fait que des Brésiliens nombreux soient venus exposer leurs travaux et soient écoutés par leurs confrères de leur pays et par leurs confrères européens, inverse ce qui était souvent une distribution de savoir de la part d'Européens missionnaires voyageant vers l'Amérique latine tels de nouveaux C. Colomb.Non seulement cela arrête le sens de cette distribution de savoir, mais le problème ne se pose alors plus en termes de distribution de savoir ; mais d'écoute, de lectures, de discussions, voire même de conflits, car la psychanalyse est peu pacifique. Cet après-coup a fait ressortir l'aspect colonialiste des missionnaires lacaniens. Au lieu de nous en offusquer, car la situation est nouvelle et qu'il ne s'agit pas de reprendre des indiquations anciennes, nous avons voulu, par un travail sur un peu plus d'une année, prendre à bras le corps (directement) ce qui nous intéressait : la question de la colonisation et de ses effets en particulier subjectifs. (évidemment beaucoup d'effets sont à caractères politiques, économiques, culturels, etc.).Cela nous évite les équivalences idéologiques de l'ethnologie ; en effet entre colons et colonisés, l'autre n'est pas un semblable. C'est un monstre, ou un être à exterminer, ou à baptiser c'est-à-dire à régénérer avec un autre support au père en particulier (Dieu), ou un être à réduire à l'esclavage.Cette dissymétrie met en relief une clinique qui affine nos réflexions sur le spéculaire, sur le rapport au père, sur ce que l'on appelle le semblable et l'objet.Si l'autre n'est pas d'emblée un semblable, il y a certainement quelque chose qui va compliquer la relation : l'autre va-t-il être objet de jouissance ? Va-t-il, comme esclave, incarner la jouissance non refoulée ? Va-t-il pouvoir être entendu comme sujet barré \$ ? Nous allons faire à Olinda une étude commune du séminaire sur la relation d'objet de Lacan. Ce n'est peut-être pas par hasard que nous avons voulu reposer la question de l'objet sur la base d'une ancienne dissymétrie subjective et de ses bases.C. Melman au cours de ce colloque proposait une écriture du discours de la colonisation qui est une manière fort heuristique d'écrire le discours du maître. Ceci sera publié au Brésil.

Il y aurait beaucoup de commentaires à faire sur cette écriture de la barre verticale. A. Jesuino-Ferretto lui demandait en particulier si cette barre rendait difficile la rotation des quatre discours, c'est-à-dire la possibilité de changement des termes. Si la barre reste ainsi, cela empêche assurément la rotation. Il y a là une manière de figer le \$ en relation avec le S1 et le a avec le S2 qui permet sans doute de comprendre à quel point la partie droite représente le rapport du savoir inconscient en relation avec le petit a comme si la jouissance était, sans relation avec la répétition qui implique S1 vers S2, livrée au principe de plaisir et à la consommation de l'objet. Peut-on interpréter le jeitinjo brésilien ainsi économie de la répétition ? Il est certain que cette distribution des places qui n'est pas une distribution mais une séparation a peut-être introduit des effets très lointains sur les modes de transferts différents au savoir psychanalytique. Il est certain que moi-même dans ma curiosité à l'égard de l'Amérique latine, j'ai voulu considérer cette barre verticale comme celle, mythique, qui ouvrait les yeux du colon sur un réel pur, une révélation de la jouissance pure ; une vision de découverte, comme on dit, en parlant des voyages des conquérants. Comme si cette image de fascination scopique sur un monde vierge et sur un étranger qui ne serait pas un semblable, donnait accès au réel même de la vie et de la jouissance. C'est-à-dire faire l'économie de la logique du refoulement, si le réel se dévoile - faire l'économie aussi, de l'autre côté, celui de gauche, de la répétition - ie - de la manière dont \$ ne peut se concevoir que du lien entre S1 et S2 dans leur identité en tant que signifiants malgré leur différence.Comment donc prendre en compte le discours du colonisateur et du colonisé, comment ne pas évacuer les effets de cette situation historique, pour aiguiser une lecture commune des grands textes psychanalytiques ?Il y a toujours intérêt, en psychanalyse, à se méfier des effets de symétrie : ils sont souvent stériles. On le remarque aussi bien dans la question de la différence sexuelle : poser une symétrie engendre uniquement la guerre des sexes. Prendre en compte la colonisation historique, dans notre rapport avec les analystes d'Amérique latine, c'est, même si cela est du passé, nous exercer à penser à ce qui a pu impliquer des places subjectives dissymétriques où autrui n'est pas un semblable. Cela a laissé des marques et cela peut nous aider à renouveler notre critique de la position où nous mettons notre désir de savoir - un désir de savoir qui cherche toujours à éviter le refoulement et à évacuer les dissymétries.Christiane Lacôte-Destribats

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