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Je ne sais pas

CAUMEL DE SAUVEJUNTE Marc
Date publication : 27/05/2015

 

Si le psychanalyste est quelqu'un qui accepte de tenir compte de l'existence de l'inconscient, il est un sujet qui accepte l'impérieuse nécessité du manque à être comme une des lois du signifiant. Ce manque à être, c'est ce qui du savoir va manquer au sujet pour être, S2 le savoir inconscient sous la barre de l'objet a cause du désir : le sujet désire, il est causé par ce désir, cause au sens de la cause mais aussi au sens de la causerie, causerie un peu particulière puisqu'il ne s'agit pas d'un dialogue mais d'un effet de vérité induit par une position qui le fait commun des mortels. C'est pourquoi je peux m'autoriser à vous faire part d'un rêve, d'un rêve qui m'a offert le titre de cet exposé, exposé qui interroge la subversion du rapport du sujet au savoir lorsque le sujet fait l'épreuve du discours analytique. Ce rêve est celui d'un lecteur de Lacan qui se demande ce qui fait l'autorité du psychanalyste. Ce rêve est le suivant : le rêveur n'est pas sur l'estrade du grand communicateur, il n'est pas en train d'exposer, il est au fond de la classe à sa table de travail et il se dit, non sans angoisse... je suis à la place du cancre. Avant ce rêve un livre m'avait mis dans un malaise, malaise qui se redoublait d'un embarras car ce livre est écrit par une personne qui se dit psychanalyste. Ce livre s'intitule Les cancres n'existent pas.1 Plus de cancres, le savoir doit être accessible à tous et si le savoir est carent pour faire du tout, la psychanalyse viendra à la rescousse pour que ce qui fait défaut au savoir, avec un S majuscule, soit enfin soit enfin soigné pour un S1. N'importe quel savoir est convié à cette tâche égalisant les différents savoir pour faire du savoir une marchandise.Je suis allé piocher dans l'article de Lacan ' La direction de la cure ' pour étudier cette question du savoir. C'est un écrit qui semble avoir été laissé, comme très souvent avec les textes de Freud et Lacan afin que notre égarement puisse retrouver le sillon des laboureurs du champ de l'inconscient. Le signifiant direction, celui de la direction de la cure, représente le sujet de l'analyse pour un autre signifiant, pouvoir, les principes de son pouvoir étant le deuxième titre de La direction de la cure et les principes de son pouvoir. Où nous voyons que la question du savoir jouxte avec celle des enjeux du pouvoir. Où nous avons le sentiment que ces journées sur la direction de la cure dans cette volonté de reprendre la dite clinique vont dans le sens d'une interrogation sur le savoir analytique et son statut. Je vais donc vous faire part de quelques unes de mes réflexions que j'ai voulu appliquées, appliquées à la pensée de Lacan.L'appréhension défectologique d'une réalité jamais suffisamment totalitaire, le, en voilà un qui n'a pas une appréhension correcte de la réalité, qui est le discours de l'éducateur, s'est déplacé sur le savoir, en voilà un qui n'a pas le savoir qu'il faut, qui est le discours du professeur.Il est à remarquer un paradoxe dans ces temps où l'appel est celui du discours de la science, un appel au savoir absolu, c'est que nos enfants ont dans ce contexte une grande difficulté à apprendre. L'appel à un savoir que nous pouvons qualifier de savoir illimité trouve sa limite d'une part dans le social avec ce qui de la limite ne peut s'inscrire qu'au prix d'une délinquance, d'autre part dans l'intimité du sujet avec le ravage d'un pouvoir du savoir ne lui permettant que très difficilement à s'autoriser du moindre manque dans ce savoir pour être.Ce qui est problématique pour l'analyste dans ce discours social c'est que cela s'apparente à ce que semble prôner le discours analytique avec le tu peux savoir de Lacan. La différence c'est que le tu peux savoir concerne le non-rapport sexuel et non le réel. En aucun cas un analyste aurait à proposer un savoir sur le Réel mais ce qui est étonnant c'est que la formulation du discours analytique n'est pas incompatible avec ce type de rapport au savoir.
Pour expliciter cette différence je vous propose trois ponctuations : - Le Savoir viendrait se ranger au titre des objets a, il devient un objet qui organise un certain type de lien social. Le nul n'est censé ignorer la loi devient vous êtes censé savoir, où vous vous apercevez que ce qui disparaît c'est le ne d'une énonciation possible au profit d'un énoncé avec un retour du refoulé où la force de la négation prend un caractère vif et affirmatif. - Le Savoir catégorise les objet a dans un registre qui forclot le désir. C'est un savoir ignorant puisque c'est un savoir qui ne veut pas savoir que c'est le manque de l'objet qui le constitue. - Dans la langue française ce signifiant savoir dans sa polysémie amène sur la scène le voir et la voix.C'est l'image qui prime, c'est le son qui résonne, renvoyant le sujet à l'impasse de la pulsion scopique et à des signifiants qui ne sont que des sons, ce qui fait que la problématique narcissique reste figée dans une solution miroitante, vacillante, une solution d'isolation phonique. Restent des images et des bruits, l'inconscient est maintenant structuré comme un langage désubjectivé. La vogue des caissons hyperbares n'est pas étrangère à cette problématique où la solution envisagée tenterait une éradication réussie. Réussite qui se paye par un syndrome hallucinatoire où regard et voix déferlent dans le réel, réussite d'une retrouvaille avec la première satisfaction, celle de l'hallucination du manque de l'objet. Satisfaction qui là n'en est pas une parce que la catégorie du manque s'efface au registre des pertes et profits, corps et biens si vous voulez pour une jouissance de l'objet dont on pourrait peut-être dire que c'est la jouissance de l'Autre.Où nous nous rendons compte que tout savoir totalitaire est une régression topique à un savoir qui ne serait plus ce qui du manque de l'objet détermine la cause. Cette régression a pour conséquence un aplatissement par le passage d'un espace non euclidien à un espace euclidien : l'objet regard est aplati au voir, l'objet au son. Comme nous le remarquons les deux registres fonctionnent dans un nouage et permettent de rendre compte d'un phénomène clinique présent dans les psychoses lors de ce dénouage avec les hallucinations voisées et non voisées, distinction que C. Melman met au principe d'un travail sur les psychoses. Qu'est-ce que cela serait qu'un savoir qui ne prendrait pas le pouvoir ? Est-ce que ce ne serait pas une des qualités essentielles du savoir analytique ?En 1951, nous pouvons observer que le texte Variantes de la cure type est construit sur les bases de la structure. Il y a l'heureuse surprise de constater que Lacan donne l'exemple jusque dans la construction de sa communication puisqu'il nous montre sa soumission au principe de son énonciation : l'inconscient est structuré comme un langage. Elève appliqué des lois du signifiant, il traverse la question des variantes dans leur abord synchronique et diachronique. L'abord synchronique montre qu'une cure qui serait dirigée par l'idée d'un prêt-à-porter pour chaque sujet amène à mettre en avant dans l'analyse les critères thérapeutiques qui sont fondés par une théorie, celle de l'adaptabilité, théorie dont nous mesurons qu'elle met en place une cure qui serait dirigée par le fantasme de l'analyste. L'abord diachronique est l'étude des variations dans le mouvement analytique, variations dans le sens où l'analyse des résistances après celui du matériel ne tient pas compte de la persistance de la résistance, expression de l'avancée freudienne de la seconde topique où la structure s'est décollée de l'histoire. Ce n'est plus la résistance des matériaux qui est en question, c'est la résistance de la structure. La résistance c'est la structure, elle s'exerce dans la transversalité du parallélisme des chaînes. C'est la résistance dans le glissement du signifiant et du signifié, c'est le sceau du non-rapport sexuel. Ce n'est que dans une prise en compte de cet impossible que l'analyste aura non pas une liberté dans la langue, mais un certain jeu dans les contraintes de la structure.Le transfert c'est l'immixtion du temps de savoir écrit Lacan dans une petite note, c'est l'interrogation portée par un sujet sur son savoir, savoir si impératif, si tyrannique, celui-là même qui met le sujet en fading de son propre désir.Alors est-ce que nous pourrions mi-dire que le sujet n'ek-siste que parce qu'il mi-sait ? Aucun missel pour lui dire ce qu'il serait bien de bien faire, aucune bible pour lui dicter sa conduite, juste son désir.S'il y a direction de la cure c'est de la propre énonciation de l'analyste qu'elle s'origine, nulle sorcellerie, nulle suggestion mais la force de la parole. La dit-rection c'est alors ce qui de son dire est en rectitude des lois du signifiant.C'est à se dégager d'une position de maître, maître à penser, maître es sexe, maître in nominem que le pouvoir de l'analyste s'exerce. Il ne s'exerce qu'en refusant d'en user.Le transfert c'est l'inscription signifiante en un lieu où l'analyste vient représenter, supporter les Vorstellungsrepresentanz, non dans une incarnation mais en tant qu'il tire les leçons de sa subordination aux lois du signifiant. La définition que M. Kundera donne du roman dans Les testaments trahis me convient assez : c'est un territoire où le jugement moral est suspendu.2 Roman qui chez lui est principalement le travail de la langue. Cela n'empêche pas une morale, au contraire, dit-il. Nous dirions une éthique.Fils des lois du signifiant, l'analyste mi-sait que ce qui lui est adressé ne le concerne pas mais s'adresse à quelques signifiants d'une demande qui se déroulera sur le tapis rouge de la talking cure.La mise du transfert c'est ce je ne sais pas ce que vous demande. Mise de départ ou mise nécessaire à ce qu'un travail puisse s'effectuer. Car si je sais ce que je te demande, je ne saurai jamais ce que tu me demandes et dont je souffre, les symptômes venant relayer ce qui de la demande de l'Autre ne se dit pas.Les entretiens préliminaires ne seraient pas alors l'objectivation d'une structure puisque d'objectivation il n'y a qu'au prix de la paranoïa mais ce qui se déduit dans l'hic et nunc de la structure dans un rapport à un Autre, comme un homme n'ek-siste que par rapport à une femme et une femme par rapport à un homme, une structure par rapport à une autre structure.Les entretiens préliminaires sont ce temps où l'analyste repère ce qui relève du champ du réel, du symbolique et de l'imaginaire d'un sujet et ce qui relève ou pas de son acte.Je vais pour illustrer ce que j'avance dans les pas de Lacan, vous parler de deux moments du discours chez deux patientes.1. ' Je viens vous voir parce qu'une amie psy m'a dit que si j'ai eu une fausse couche je devais avoir des problèmes et que je pourrais guérir de ce problème en parlant. ' Les entretiens préliminaires pour cette patiente ont consisté à resituer le sujet d'une demande car la première n'était qu'un effet de leurre, induit par le discours social, leurre d'un savoir total où le sujet n'aurait pu que produire une résistance du Moi et de la structure. Cette demande est devenue : mais qu'est-ce qui fait que je donne la mort ? Point de réel du sujet que masquait la première demande, l'articulation de sa demande venant resituer un sujet de la demande, un sujet dans sa rencontre avec un point de réel de sa structure. Le point de réel ne se repère que dans le mesure où il est pris dans la structure et c'est parce qu'il est pris de cette façon là qu'il peut être travaillé avec un patient.Dans la première demande - d'ailleurs a-t-elle vraiment le statut d'une demande au sens lacanien c'est-à-dire, ce qui se déchire du besoin - dans cette première demande, imaginaire et réel sont noués dans une exclusion du symbolique, ce me paraît être ce qu'on appelle le progrès social.Voilà donc comment avec de l'offre j'ai créé la demande alors que si j'avais adhéré à l'offre que j'aurais été supposé lui proposer, j'aurais réduit sa demande à une demande transitive, ce discours transitif qui peut se passer de tout passage à la doublure du graphe, doublure qui dégage le sujet de l'énonciation du sujet de l'énoncé, déchirement de la demande par rapport au besoin où réapparaît ce qui du Je a été primordialement refoulé.32. ' Je suis heureuse avec lui, profondément heureuse, un long silence, mais il enregistre mes paroles pour leur donner un sens qu'elles n'ont pas ', me dit cette patiente qui sait ce qu'elle demande comme elle sait. On ne lui fait pas le coup avec les jeux de mots. ' J'attends de vous que vous me croyez. ' Un rêve montrera pourtant la difficulté d'une demande pour elle ' je devais appeler quelqu'un aux abonnés absents mais je ne pouvais pas le faire, j'avais un appareil qui bloquait ma mâchoire. ' La demande est demande inconditionnelle de la présence et de l'absence.4Ces deux moments du discours de deux patientes que je vous ai rapporté ici exemplifient à leurs antipodes ce qui pourrait passer comme une intentionalité de frustrer le patient dans l'abstention thérapeutique alors qu'il s'agit d'une éthique du signifiant. L'analyste est celui qui supporte la demande non pour frustrer le sujet mais pour que réapparaissent les signifiants où sa frustration est retenue.5Faire passer le Trieb et la pulsion pour ce qui ne serait qu'espace de la frustration, voire de la privation a des conséquences sur le signifiant. Dans ces deux cas, nous voyons de quelle dégradation le signifiant est l'objet. Dans l'un le signifiant n'est qu'un rêve, voire un traumatisme, c'est le registre imaginaire du signifiant, dans l'autre il est érigé dans une toute puissance sans borne, c'est le registre réel du signifiant.Si le Trieb est une pulsion partielle c'est parce qu'il est scandé par les lois du signifiant et c'est à l'amour que le sujet va se confronter, l'amour pouvant se définir comme l'appel inconditionnel d'un signifiant, celui qui manque dans l'Autre. Nous distinguerons au moins deux savoirs, l'un qui est un savoir de la pulsion, l'autre un savoir du signifiant, celui du savoir de Freud sur la pulsion de mort. C'est mon interprétation de : l'inconscient est un savoir qui ne sait pas. Le savoir du psychanalyste est lié à l'impossible, il est par essence partiel, c'est un discours sans paroles (d'un autre à l'Autre).Toute tentative hors de cette porte étroite amène le discours psychanalytique dans le champ du pouvoir. Le discours psychanalytique au pouvoir titre un article de C. Melman.6 Le discours analytique n'est pas à l'abri d'une telle dérive et c'est parce que mon savoir je le travaille dans une référence qui fait barre, celle du discours de Freud et de Lacan, qu'il a quelque chance d'être un savoir analytique, entre autre chose.Vous connaissez la formulation lacanienne définissant le transfert comme expérience de discours d'un analysant avec un sujet supposé savoir, formulation qui a fait des émules et quelques mules du savoir. Cette formulation pourrait pour un temps être dite autrement, le temps qu'il faut à une ritournelle pour rencontrer l'Autre scène. Le sujet supposé au savoir convient-il ? Cela a déjà le mérite de laisser la possibilité d'envisager la catégorie du symptôme pour savoir.En ces temps, il y aurait peut-être une heuristique à considérer l'effectuation du transfert dans un registre où l'analyste est le sujet supposé au non savoir.Les deux champs du savoir et du non savoir, savoir imaginaire et savoir symbolique, s'entrecoupent pour définir un autre champ celui de la réalité tel qu'il est défini dans le schéma R. L'entrée dans le transfert par l'adolescent nous montre bien qu'elle nécessite que ces deux points du transfert se mettent en place. Leçon de la jeunesse dont il me paraît nécessaire d'entendre le lieu de sa vérité car la jeunesse n'a jamais autant su de choses et n'a jamais été aussi ignorante puisqu'il y a des réponses à tous les problèmes. C'est là que, me semble-t-il, se trouve un des ressorts de l'exclusion ; lorsque le savoir est totalitaire c'est le sujet qui est exclu et cela c'est un des enseignements de la psychanalyse qui nous fait savoir que le sujet ex-siste au savoir. Nous savons aussi que le moment où l'analysant dit qu'il ne sait pas, qu'il ne sait plus est un moment de bascule, et d'opérativité dans le transfert.Je crois que ces journées qui ont lieu aujourd'hui, de la direction de la cure à la question de la structure interroge dans la synchronie la direction dans les critères qui la constituent en fonction de ce signifiant direction, critères que j'ai appelé les principes de son énonciation et dans la diachronie le chemin parcouru par Lacan de la direction de la cure jusqu'aux noeuds borroméens, c'est-à-dire ce qui s'est imposé à lui comme la question de la structure du sujet. A ce compte là, la direction de la cure c'est la structure. Marc Caumel De Sauvejunte
1. - A. Cordié, Les cancres n'existent pas, Seuil 1993.

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