Accueil

 

À propos des débats sur l’autisme et de la position de notre Association

MELMAN Charles
Date publication : 13/03/2014

 

Nous sommes habitués à de telles réponses et agissons notre impuissance en haussant les épaules. Malgré l'habitude ces réponses ont cependant un caractère terrifiant. Le biologisme en effet est une conception anthropologique qui a déjà montré ses résultats dans l'histoire. Pour résumer disons qu'il postule que le comportement humain est décidé par des facteurs physico-chimiques prédéterminés mais qu'il est scientifiquement possible de contrôler, y compris maintenant à la source avec l'efficacité des manipulations génétiques. L'existence d'un sujet propre à animer cet ensemble organique et sa responsabilité sont forclos.

Comme on le pressent, il s'agit d'une assimilation de l'homme à l'animal, avec à la clé, le projet d'une amélioration de la race et de sa, j'allais écrire, domestication. Cette assimilation de l'homme à l'animal, l'absence de coupure entre les deux est explicitement formulée par les tenants du comportementalisme. Et on sait que les jeunes médecins sont formés à traiter du corps en excluant le rapport du vivant à sa maladie : il importune et ne trouve pas de place dans les cases que la bonne pratique a pour règle de cocher, bref il est ramené à un organisme. C'est dans ce contexte qu'est apparu Freud, neurologue, qui eut le courage de quitter le domaine tranquille des aphasies pour celui peuplé de monstres du mutisme hystérique. Ses biographes négligent volontiers, après être allés fouiller son intimité, le courage qu'il lui fallut pour affronter l'imbécillité ambiante, toujours la nôtre. Bref il y a du héros en lui et aussi de la sagesse pour avoir tenu le coup ou plutôt des coups puisqu'ils lui sont vite venus de son propre camp. L'affaire s'est répétée à l'identique avec Lacan, sauf que celui-ci a apporté un élément nouveau, encore plus insupportable : le débat entre organogenèse et psychogenèse est caduc, puisque la vie psychique a sa matérialité propre, celle du langage, la motérialité. Pour l'appréhender le langage de la psychologie est daté et même le langage tout court puisque c'est la lettre qui s'avère l'unité constituante, lorsqu'elle fait contre sa nature propre unité dans le fantasme. Pas le concept ni le nombre, mais la lettre et constituante d'une géométrie spécifique, la topologie.

Croyez-vous qu'il y ait beaucoup de monde pour renoncer à 2.500 ans de fabrication d'andouilles et venir à ce fait ?

Mais revenons au nôtre. L'autisme infantile est le domaine où peut se montrer aux plus aveugles le rôle déterminant de la prise par le langage pour le développement du bébé. Les manières dont se fait cette prise et celles dont elle ne se fait pas sont objets d'étude potentielle pour les cliniciennes intéressées. Prenons un exemple figuré dans la littérature. Un bébé souffre de vives régurgitations œsophagiennes de sorte que le visage maternel et la tétée ne lui annoncent rien de bon. Il a faim pourtant, pleure et se détourne du visage et du sein qui approchent. Résigné au bout de quelques jours il devient inerte et indifférent. On conçoit que ce refus opposé à la maternité la décourage en retour. Un cycle est amorcé qui peut conduire à l'autisme. Est-ce dire que la mère est mauvaise ? Pas plus que lorsque des conditions accidentelles ou bien psychiques plus fondamentales la privent de pouvoir se réjouir de son état. Il est notoire que dans ces cas une nourrice peut défaire l'impasse. Il se trouve donc que, sans l'avoir voulu, la thèse lacanienne est helpfull pour ces petits, en même temps qu'elle fait entendre aux sourds la validité de son articulation.

Mais voilà il y a le climat et, comme on le sait, nous sommes en pleines modifications climatiques. D'abord il y a de nombreux psychanalystes de formation anti-lacanienne et dont l'approche des mères nous échappe. Car comment peuvent-elles bien se retrouver en position d'accusées quand, dès lors qu'une conduite maternelle est entièrement inconsciente, elles échappent au soupçon d'une faute morale mais rendent néanmoins urgente l'intervention qui peut les aider ? Responsables peut-être mais certainement pas coupables.

Ce n'est pas parce qu'elles sont en cause, c'est le cas de le dire, qu'elles sont coupables. Et n'est-il pas responsable de les empêcher d'être d'involontaires victimes d'elles-mêmes d'abord, de leur bébé ensuite ?

Des parents d'enfants autistes informés du succès des rééducations comportementalistes aux USA, se sont regroupés en associations, pour agir sur les pouvoirs publics afin d'obtenir la mise en place de soins équivalents. On leur a fait comprendre que si ça n'était pas encore le cas, c'est que le terrain avait d'abord été occupé par les psychanalystes opposés pour des raisons idéologiques, au progrès. Le rapport de la HAS leur promet ainsi des programmes poly-rééducatifs de 40 heures par semaine. Depuis, dit le père d'un tel enfant, il ne se roule plus par terre, sait lire, écrire et compter. On peut s'en réjouir avec lui, de bon cœur ; sauf lorsqu'on sait que, pris au départ, le défaut aurait pu être corrigé et aurait été évité qu'on aboutisse à une créature à peu près docile, faisant bonne figure peut-être, mais déshabitée.. À son propos j'ai avancé le terme de golem et j'ai été bouleversé par la réaction de parents criant leur refus de ce qu'ils prenaient pour une insulte. Non, non, pas ça ! Et ça pourrait ne pas l'être s'il était reconnu enfin qu'un dépistage précoce et des interventions précoces, comme celles déjà entreprises peuvent sortir d'affaire un certain nombre de cas. Combien ? On n'en sait rien, mais le débat théorique est contreproductif s'il empêche de mettre en œuvre, tout de suite et à l'échelle nationale, ce qui se peut et se démontre. Voilà ce qu'on espère de l'État.

Pendant ce temps la HAS écarte, sans même nous avoir entendus parmi la centaine d'institutions consultées, d'un revers de main le traitement précoce peut-être salvateur pour passer le bébé, c'est le cas de le dire, au Ministère des Handicapés. Mais qui sommes-nous pour ne pas réagir ?

Ah, oui ! Il ne faut pas culpabiliser les mères, c'est trop atroce et injuste pour elles. Nous sommes pleinement d'accord. Car on peut passer une maladie à son enfant sans être pour autant coupable, seulement l'agent d'une transmission involontaire qu'il s'agit de dépister afin de rendre un enfant à sa mère et une mère à son enfant.

Si l'autisme est une maladie de la relation et si celle du bébé à sa mère est première et constituante, la sollicitude pour l'une et pour l'autre ne peut supporter qu'il soit interdit de l'étudier. Sauf à vouloir substituer à la relation maternelle une définitive conduite d'assistance. Qui accepterait ce vœu secret ?

À l'initiative de J.-J. Tyszler engagé contre les recommandations de la HAS nous avons engagé un recours auprès du Conseil d'État et le délai mis à ce jour à nous répondre témoigne peut-être de l'embarras de la juridiction à bien évaluer des avis d'experts dont elle peut craindre les conflits d'intérêts. Quels sont nos intérêts ? Aussi élémentaires que ceux de Freud puis de Lacan. Oui, il reste encore un foutu humanisme, réfugié où il peut et susceptible de prendre quelque risque quand c'est encore possible.

Comme dirait Dolto : Vive la cause des bébés.

Espace personnel

POST- TESTTEST