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Portrait de l’artiste en labrador

ROUBAUD Jacques
Date publication : 06/01/2017

 

interieurement je suis plutôt beau ; mince, l’œil serein, la chevelure épaisse mais sans beurre ; quand je me regarde en dedans, j’aperçois mon visage, buriné avec un rare bonheur par les intempéries de notre siècle ; je le reconnais, ce visage. va, je ne te hais point, malgré ton imperméable c c c décoré d’une larme. je m’accorderai, sans me flatter, cet ensemble de qualités physiques non moins que morales dont les chiens labradors tirent une juste gloire : la constance, la gourmandise, et la maladresse pour les réussites. dans ma cervelle, un coin d’azur colombophage abrite l’idéal, trou de drapeaux méditants. Comme il est beau. avenues péremptoires. comme je suis beau ! : possibilités pratiquement infinies ; progrès en amour quoique assez lents. disons-le, je suis un container ; je suis la guangue de cette chose incommensurable, irréfragable, interne, inouïe : une conscience individuelle. de mon aire de lancement intérieure, une cohue de fusées sans cesse s’élance vers les étoiles. Citoyenne de l’univers, âme, salut !
Jacques Roubaud, Autobiographie chapitre dix, NRF, 1977.

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