Le fils d’un ancien président de la république propose de supprimer « les feux rouges, les lignes blanches, les panneaux de signalisation » car, dit-il, « ce qui tue l’automobiliste, c’est l’assistanat ». (Sic !) (RMC, 03/12). Ce qui ne manquerait pas, selon Le Parisien du 04/12, « potentiellement à la loi du plus fort de s’imposer ». (Le Canard enchainé du 10/12) Le fils en convient, ce serait gênant pour les personnes âgées et les handicapés.
On aurait tort de ne voir là qu’une proposition simplette. Il s’agit bien de mettre en cause la prévalence du symbolique sur l’imaginaire. Le code de la route est en effet un système symbolique élémentaire mais exemplaire : les prérogatives de chacun y sont déterminées par sa place dans le système de circulation et non par la force, la vitesse ou la débrouillardise de chacun. Règles dont, de fait, certains conducteurs s’estiment déjà exonérés du fait de la puissance de leur cylindrée, de leur virtuosité incomparable, de l’importance de leurs affaires en cours, voire du produit absorbé avant le départ… Exemple parmi d’autres, ce conducteur qui, interpellé par un homme à qui il vient de refuser la priorité sur un passage piéton, s’arrête au milieu de la chaussée, descend de sa voiture et jette violemment le piéton au sol avant de repartir en trombe, outrage vengé !
Ce phénomène de suprématie de la violence dans les rapports humains ne se limite pas aux comportements routiers, c’est d’une généralisation de la violence à tous les étages dont il nous faut faire le constat : entre individus, entre groupes de jeunes dans les banlieues, entre les communautés religieuses, ethniques, professionnelles ; au niveau international : coups d’Etat en Afrique, conflit entre Israël et Palestine, menace de récupération de Taïwan par Xi Jinping, d’annexion du Groenland, du canal de Panama et main basse sur le pétrole vénézuélien par le président Trump*, tentative d’annexion de l’Ukraine par le président Poutine…
Comment comprendre que dans la période actuelle cette velléité à s’imposer par la force se retrouve tant dans « l’America first » et autres nationalismes que dans le « nous d’abord » des communautés et le « moi d’abord » au plan individuel ? Arnaud Orain, dans son essai Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude1, en fournit une clé intéressante avec cette notion de capitalisme de la finitude qui, entre des périodes de capitalisme néolibéral où prévaut « l’utopie d’une croissance globale et continue des richesses » et la libre concurrence où chacun est censé trouver son compte dans la réciprocité, s’interposent ces périodes où domine « le sentiment d’un monde fini, borné et limité » qui conduit à « la privatisation et la militarisation des mers, un commerce monopolistique et rentier qui s’exerce au sein d’empires territoriaux, l’appropriation des espaces physiques et cybers par de gigantesques compagnies privées aux prérogatives souveraines, qui dictent leur rythme. »
Arnaud Orain analyse de façon détaillée et documentée ces trois périodes où il domine : XVIe-XVIIe siècle, 1880-1845, 2010 à nos jours. Dans la première, confrontés à la découverte des cultures anciennes (indo-arabes et chinoise, notamment), « les monarchies d’Europe, avec leurs aventuriers et leurs sociétés marchandes, veulent devancer leurs concurrents et adversaires dans les ’’découvertes’’, en fait des conquêtes sanglantes… », au cours desquelles les prédateurs s’exonèrent des règles instituées par le capitalisme libéral et garanties par une puissance maritime hégémonique qui assure la « liberté des mers » : la Grande Bretagne à partir de 1815, les Etats-Unis et leurs alliés après 1945. Cette première période se termine à la fin du XVIIIe siècle avec l’agrandissement du monde (Australie, iles du pacifique), et avec la hausse du niveau de vie dans les pays occidentaux, liée au développement des forces productives et la consolidation des états nations.
La seconde période, 1880-1945, a partie liée avec « des projections démographiques effrayantes et les besoins croissants en ressources et débouchés de la seconde révolution industrielle, un nouveau monde fini est mis sous les yeux des occidentaux par des économistes, des militaires et des hommes politiques. » Dans ce monde devenu trop petit, « on se sent à l’étroit dans le pays » et les notions nationalistes « d’espace clos », « d’espace vital » et les théories raciales se développent tandis que « les puissances industrielles, en compétition les unes avec les autres » entrent dans une « nouvelle vague de mainmise sur le monde ».
Après 1945, une nouvelle période d’expansion liée à la production et la consommation de masse laisse croire à une « mondialisation heureuse », régulée par des institutions internationales. Optimisme qui viendra « se fracasser sur les limites écologiques de la planète » : finitude des ressources, réchauffement climatique, disparition des espèces… Mais loin d’entrainer la modération que promettent les COP, « la limitation et la raréfaction du vivant, des minéraux et des métaux, ainsi que les difficultés du recyclage n’appellent qu’une conclusion : se lancer dans une compétition débridée à l’accaparement des dernières terres et plateaux océaniques disponibles. », c’est la troisième période de ce capitalisme de la finitude : 2010 à nos jours. Batailles pour la conquête des ressources, « domination de l’entrepôt sur la manufacture et l’usine, de la logistique et du transport sur la fabrication, du capitalisme marchand sur le capitalisme industriel. » Retour des empires, au mépris des instances régulatrices internationales… Il faut que ça consomme et tant pis si ça se consume !
Cette répercussion du dés-ordre social au plan individuel vient confirmer que « l’inconscient c’est le social », selon une formule que Charles Melman dit avoir « déterrée chez Lacan » (sans dire où…). Formule qui, précise-t-il, fait pont entre ce que Freud dévoile sur la socialisation de l’enfant : « le fait que le mise en place du complexe subjectif se fait dans la cellule familiale, pas dans le social », et ce qu’il amène dans Malaise dans la civilisation, que « c’est dans la civilisation qu’il y a à repérer le défaut de rapport sexuel ». Soit de « faire le pont entre ces deux piliers qui restent autrement écartés en nous rappelant que dans notre culture, la famille comme le social, le social n’étant que le lieu de l’échange généralisé, il y a un référent unique que notre religion s’emploie à célébrer, ce père, et qu’il n’y a pas de hiatus entre la famille et le social, mais que la famille est la cellule qui prépare le sujet à l’échange social, à cet échange généralisé. » 2
Or, c’est bien cette solidarité entre la famille et le social, que relevait Engels dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’état 3 (1884) qui se trouve mise à mal avec le déclin de la fonction paternelle, annoncée par Lacan dès Les complexes familiaux4 (1938), qui entraine la décomposition de la famille traditionnelle et dont nous recevons les effets dans nos consultations aux niveau des enfants, dont le narcissisme exacerbé est mis à mal dans la rivalité, le Moi Idéal trahi par l’hypocrisie de « l’éducation positive », l’Idéal du moi tiraillé entre des parents qui se déchirent. Des enfants qui, en lieu et place de surmoi, sont amenés très tôt à incorporer la loi du « qui pire gagne » et des parents désemparés de ne trouver dans les lieux de soin que des réponses psycho-éducatives ready-made à leur malaise singulier…
Références
1 Orain A., 2025, Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), Flammarion, 2025.
2 Melman Ch., 1995, « Le social de plus en plus sciant !», L’inconscient, c’est le social, Le trimestre psychanalytique, publication ALI, p 185-201.
3 Engels F., 1884, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’état, Alfred Costes éditeur, 1931.
4 Lacan J., 1938, Les complexes familiaux, Navarin, 1984.
* La nouvelle vient juste d’arriver de l’enlèvement du président vénézuélien par l’armée américaine.