(Du noumène au savoir sans garant – et au sujet qui en répond)
Ce que notre époque appelle volontiers « la science » aime à se dire froide, neutre, désaffectée. Elle se présente comme ayant congédié le sujet, remplacé la conscience par l’algorithme, l’intuition par la donnée, la décision par le calcul. Et pourtant, au cœur même de son geste, quelque chose insiste : un point d’énonciation, discret mais tenace, à partir duquel il faut bien conclure, trancher, décider.
Un donc persiste.
Un quelqu’un demeure.
Ce quelqu’un n’est plus toujours un individu ; il peut être un comité, une procédure, une machine, une communauté savante. Mais la structure reste inchangée : le savoir réclame encore un garant. Sous les dehors de la mathématisation, une ancienne scène se répète — celle inaugurée par Descartes, où la vérité se soutient d’un sujet qui s’assure d’exister en pensant. Le cogito n’était pas seulement une proposition philosophique ; il instituait un nouage entre certitude et savoir qui trouvait son point d’arrêt dans la figure de Dieu, garant ultime de la vérité, occupant la place du sujet supposé savoir.
Ainsi, même lorsque la science affirme que « les données parlent », quelqu’un parle pour elles. Même lorsque l’on invoque l’algorithme, quelqu’un l’a conçu, paramétré, validé. À l’extrémité de la chaîne, un sujet revient toujours — non comme accident, mais comme condition.
C’est précisément à ce point que s’opère la coupure lacanienne. Non pas une critique morale de la science, ni un refus de la rigueur, mais un déplacement radical : la question n’est plus « qui sait ? », mais « comment du savoir se produit-il lorsque le sujet censé en répondre est destitué ? »
Avec Lacan, le savoir cesse d’être un bien que l’on possède ; il devient un effet qui surgit là où le sujet se défait.
C’est dans ce cadre qu’il faudrait peut-être entendre la traversée du fantasme. Non comme un moment d’illumination intérieure, encore moins comme une aventure personnelle exemplaire, mais comme une opération logique, silencieuse, parfois imperceptible.
Le fantasme n’est pas un décor imaginaire ; il est la charpente minimale grâce à laquelle le monde tient. La petite scène qui assure au sujet qu’il a une place, une consistance, une raison d’être, une manière de jouir dans le désir de l’Autre. Le fantasme dit toujours, à sa manière : quelque part, ça répond.
Traverser le fantasme, ce n’est surtout pas l’abolir — c’est consentir à ce qu’il ne garantisse plus rien. À ce que le sens ne vienne plus soutenir l’existence. À ce que le savoir ne ME confirme plus.
Ce qui tombe alors, ce n’est pas l’image, mais la croyance qu’il existe un point dernier d’où le monde serait assuré.
Lorsque cette garantie se fissure, quelque chose apparaît, à la fois déroutant et précis : un savoir sans sujet de maîtrise.
Non pas un savoir plus vrai, mais un savoir qui ne s’adresse à personne. Un savoir qui surgit dans la bévue, le lapsus, l’accident de langage : Là où ça parle, et où le JE ne peut plus se dire !
La clinique en donne l’expérience la plus nue. Une construction subjective peut être impeccable, brillante, convaincante — et s’effondrer sur un signifiant de trop. Ce qui surgit alors n’est pas une vérité existentielle, mais un éclat de savoir qui ne se laisse pas recueillir. Il y a du savoir, mais nul pour l’habiter.
C’est en ce sens précis que l’on pourrait parler de science. Non la science des laboratoires, ni celle des institutions, mais la science comme régime du savoir qui ne suppose aucun sujet pour le garantir.
Un savoir qui se produit dans l’articulation des signifiants (S1 → S2), et dont le sujet ($) n’est jamais que le reste, l’effet, la trace.
Mais — et c’est ici un point crucial — un tel savoir ne peut apparaître que s’il existe un lieu où l’absence de garantie est elle-même garantie.
Il faut en effet qu’un sujet vienne répondre de ce point où plus rien ne répond. Non pour y réintroduire une maîtrise, mais pour soutenir la béance sans la colmater. Sans cela, l’absence de garantie se transforme immédiatement en angoisse brute, vertigineuse, ou encore se voit comblée par une nouvelle croyance, un nouveau maître, un nouveau discours.
Seul le psychanalyste est à même d’occuper cette place.
Non comme garant du sens, mais comme garant de son défaut.
La fonction de l’analyste est ainsi éminemment paradoxale : il est le seul à pouvoir garantir qu’il n’y a pas de garant. Il incarne — par sa position, son silence, son retrait — le fait que le savoir qui surgit n’a pas d’adresse ultime. Il soutient le cadre où le fantasme peut être traversé sans que le sujet soit abandonné à la chute pure.
C’est peut-être là que s’accomplit, au-delà même de ce que Freud pouvait formuler, le vœu inaugural de la psychanalyse. Freud voulait rompre avec les visions du monde, les morales, les sagesses. Il voulait une coupure. Lacan la radicalise et montre que cette coupure n’est possible qu’à condition de renoncer à toute science du sujet — car toute science du sujet reconduit, tôt ou tard, une philosophie.
Dès lors, l’opposition décisive ne se situe pas entre psychanalyse et science, mais entre psychanalyse et philosophie scientifique : celle qui croit avoir neutralisé le sujet alors qu’elle l’a simplement déplacé, voire forclos. La psychanalyse, elle, travaille au point où toute maîtrise se révèle fantasmatique — y compris celle de l’analyste lui-même.
Nos débats contemporains autour de l’IA en offrent une illustration presque caricaturale. Dès que l’on dit « l’IA sait », on cherche un responsable, une intention, une finalité. On réinstalle un sujet. On philosophe.
Supporter l’idée d’un savoir sans sujet serait autrement plus exigeant : cela impliquerait de renoncer à la garantie — tout en maintenant un lieu où cette renonciation est tenue, soutenue, assumée.
Ainsi, la traversée du fantasme ne mène ni à la sagesse, ni à la paix intérieure, ni à une conscience accrue. Elle mène à un point beaucoup plus austère et plus radical : un savoir qui ne répond à personne — mais dont quelqu’un, l’analyste, accepte de répondre sans en être le maître.
La psychanalyse ne produit pas un savoir sur le sujet ; elle fait apparaître le sujet comme reste, comme effet de l’opération de savoir. Et c’est peut-être là, dans cette perte rigoureusement soutenue, qu’elle touche à ce que serait peut-être LA science comme telle : lorsque le savoir ne se soutient d’aucun garant, et que le sujet ne subsiste qu’au bord de cette destitution — à condition qu’un autre en maintienne le lieu.