Je voudrais d’abord essayer de vous expliquer le plus rapidement possible de quelle façon l’écriture japonaise a été constituée.
Le Japon n’avait pas d’écriture avant, disons, le 5ème siècle après Jésus-Christ.
L’écriture est venue de Chine, comme vous savez celle que l’on appelle en japonais les Kanji (qui signifie l’écriture de la dynastie Han qui a régné sur la Chine de 206 avant JC et 220 après JC : c’est la plus longue de l’histoire de Chine).
Comme dans tous les pays périphériques à la Chine qui ont importé l’écriture chinoise, le Japon a commencé par « plaquer » en quelque sorte leur langue d’origine sur les Kanji. Mais petit à petit (cela a pris quelques siècles), pour noter la prononciation des lettres chinoises, les japonais ont inventé des petites lettres nommées Kana, qu’ils mettaient à côté de chaque Kanji, puis de fil en aiguille, ils ont fini par inventer les Hiragana (une variation plus esthétique pourrait-on dire des dits Kana) qui vont servir au départ à noter le sens de ces Kanji, autrement dit à noter la traduction en japonais ( de l’époque ) ces Kanji. Tout cela se passe entre le 9ème et le 12ème siècle de notre ère, à l’époque Heian dont la capitale est la ville de Kyoto. Cette époque est considérée à l’unanimité comme l’une des époques les plus fécondes de l’histoire du Japon, et pour preuve !
Il y a donc en japonais pour à peu près chaque kanji, au moins une lecture phonétique qui se dit On-yomi (et qui s’écrit en Kana) et la traduction en japonais de ces signifiants chinois que l’on appelle Kun-yomi qui s’écrit en Hiragana. (Lacan évoque ce système d’écriture dans « Avis aux lecteurs japonais » qui est la préface écrite pour la traduction des Ecrits en japonais, j’y reviendrai sur ce texte tout à l’heure).
Il existe 46 Kana et 46 Hiragana : 92 petites lettres nouvelles ont été inventées en catimini entre le 1er siècle et le 6èm siècle (je dis en « catimini », car l’autorité chinoise exigeait aux pays périphériques dont notamment la Corée, le Vietnam et Taiwan, une soumission totale à leur écriture). C’est dire à quel point les Chinois tenaient à faire valoir le Un, ou le S1 et le prestige que représentaient les Kanji. On dit que les Chinois ont laissé faire les Japonais car ils les considéraient comme absolument inférieurs à eux ne présentant aucun intérêt particulier. On appelait ces lettres des onnna-de, ce qui veut dire main de femmes (car les femmes n’avaient officiellement pas le droit d’écrire en Kanji ) On appelait d’ailleurs les Kanji otoko-de en jargon de l’époque , qui signifie main d’hommes).
Cela ne voulait pas dire que seules les femmes écrivaient avec ces lettres, les hommes s’en servaient aussi bien sûr, et ces hommes et femmes (de la cour impériale ; ils étaient les seuls à pourvoir lire et écrire dans tout le Japon) ont commencé à écrire dans la langue vernaculaire, de la poésie , très différente de la poésie chinoise, tant dans la forme que dans le fond, des journaux, des lettres intimes, notamment des lettres d’amour (à l’époque, les lettres, les missives étaient écrites sous forme de poésie ) puis, un peu plus tard vers le 10ème, 11ème siècle, ou des histoires, dont le fameux « Dit du Genji » premier roman dans l’histoire de l’humanité écrit par une femme ( le premier « grand roman », puisqu’il y a en tout 54 tomes) qui est l’histoire d’un prince coureur de jupons, une sorte de Don Juan japonais qui essayent de devenir empereur en élaborant des tas de stratégies politiques, psychologiques et sexuelles mais qui finit par échouer et tout perdre : on dit qu’à travers cette œuvre qui est tout de même une œuvre majeure dans la littérature japonaise, l’auteure, Madame Shikibu Murasaki critique le monde dans lequel elle évolue, car il ne faut pas oublier que l’écriture chinoise était enseignée et transmise avec le bouddhisme la morale bouddhique qui allait avec, morale qui tente de mettre à l’écart la question des passions et du désir, or il ne s’agit que de cela dans les Dits du Genji… Mais je ne m’étendrais pas sur le contenu de ce roman dont je n’ai lu que des petite bouts, j’avoue, mais qui est passionnant. On dit aussi que l’auteure, Murasaki, en réduisant le personnage principal en échec total de sa carrière, se venge sur les hommes de son milieu qui se comportaient souvent de façon grossière notamment à l’égard des femmes. Madame Shikibu Murasaki était donc une féministe avant la lettre, elle était assez en colère contre le statut qui étaient réservé aux femmes de son époque d’autant plus qu’avant l’influence chinoise, la société japonaise était matriarcale, avec par exemple des femmes très puissantes qui communiquaient avec les Dieux (qui existent toujours dans certaines régions reculées du Japon)…
Ce roman est donc écrit entièrement en Hiragana.
Les Kana et les Hiragana, sont des syllabaires dont la prononciation correspondait de façon presque parfaite à la façon dont les japonais disaient leur langue à l’époque.
Ce sont, autrement dit des lettres façonnées pour dire, pour traduire en japonais le texte chinois mais aussi et surtout pour dire, et transcrire le japonais (de l’époque).
C’est ce qui sans doute a facilité l’écriture si spontanée et si précoce de diverses histoires qui, sans cette sorte d’écriture, se seraient limitées à une transmission orale comme beaucoup d’autres histoires dans le monde.
Il y avait à cette époque Heian, donc un univers chinois représenté par les Kanji, puis un autre univers préexistant à l’univers chinois (mais qui bien sûr a été remanié, refaçonné, enrichi par l’introduction des kanji) et qui est l’univers autre japonais (appelons ça comme ça) représenté par les Hiragana, les Kana servant d’intermédiaire entre les deux mondes.
Ils se débrouillent avec ces trois systèmes d’écriture ( il est intéressant de souligner que le Japon est le seul pays qui n’a rien laissé tombé de puis l’introduction des kanji dans leur langue contrairement aux coréens par exemple qui ont officiellement abandonné entre guillemets les kanji en 1970 seulement, au profit de leur propre écriture ( ce sont aussi des syllabaires) ou les Taiwanais qui eux ont conservé les kanji et ne fonctionnent qu’avec des kanji, et donc ont laissé siniser leur langue au fil des siècles…
Or les Japonais, eux, se sont autorisés à fabriquer pour, en quelque sorte, conserver au maximum leur langue d’origine, que l’on appelle le Yamato kotoba, avec tout ce qui va avec, c’est-à-dire leur rapport au réel, à la jouissance, à l’imaginaire…
Je schématise un peu, mais on pourrait donc dire, qu’ils ont fonctionné en quelque sorte avec deux mondes parallèles, d’un côté chinois et de l’autre japonais comme je l’évoquais plus haut.
Le Yamato kotoba a subi depuis beaucoup de transformations, d’ajouts notamment par l’introduction cette fois-ci au milieu du 16ème siècle par les missionnaires catholiques portugais d’abord, puis les navigateurs et marchands hollandais, des signifiants occidentaux (qui ont été annoté en kana bien entendu).
L’écriture au Japon est donc primordiale, elle passe même avant la parole, qui du coup perd de sa valeur au fil du des époques.
Lacan, dans la préface adressée aux lecteurs japonais (vous pouvez le trouver dans les Autres écrits paru chez Seuil, ainsi que le texte Litturaterre, texte extrêmement difficile qu’il a écrit juste après son premier voyage au Japon, voyage qui l’a visiblement stimulé, mais le texte est tellement difficile que l’on y attrape que des bouts… ), je reviens donc au texte intitulé « Avis au lecteur japonais », où il nous dit que les Japonais sont des grands traducteurs ( et on comprend pourquoi de tout « ce qui peut s’élucubrer de discours dans le monde, autrement ils n’y croiraient pas : comme ça ils se rendent compte. »
Un peu plus loin il écrit : « les Japonais ne s’interrogent pas sur leur discours ; ils le retraduisent…
L’inconscient est structuré comme un langage… c’est ce qui permet à la langue japonaise d’en colmater les formations…
Oui, en effet, on peut dire que dans ce contexte, les effets de l’inconscient sont prompts à être colmatés, à être bouchés, car, nous écrit Lacan, pour les Japonais, l’on-yomi suffit à commenter le kun-yomi (en fait là, Lacan se trompe, c’est le contraire : c’est le kunyomi qui commente, qui interprète l’onyomi, mais c’est pas grave…). En tout cas, les Japonais donc, nous dit-il, ont la chance de parler chinois dans sa langue… Autrement dit, grâce au kunyomi (lecture du sens des kanji en langue d’origine) à l’intérieur même de leur système d’écriture, le refoulement que devrait induire le S1 des lettres chinoises, n’est pas vraiment effectif.
On dirait que les petites lettres japonaises seraient là pour éviter le refoulement au maximum.
Cela ne veut pas dire que les Japonais n’ont pas d’inconscient du tout, sinon ils seraient tous psychotiques.
Mais il dit : « La pince qu’ils font l’un avec l’autre—c’est-à-dire l’on-yomi et kun-yomi rendus donc lisibles et visibles et tangibles avec les kana et les hiragana (qui sont des lettres radicalement autres par rapport au Kanji, ne serait-ce que dans leur graphie, leur cursivité)— donc Lacan nous écrit : la pince qu’ils font l’un avec l’autre, c’est le bien-être de ceux qu’ils forment à ce qu’ils en sortent aussi frais que gaufre chaude. » (c’est-à-dire, en d’autres mots, soulagés de ce que nous appelons la division subjective)…
Ainsi, on a l’impression, et ce n’est pas qu’une impression, que ces lettres japonaises, dès le début de leur invention sont là pour éluder, pour flouter la question de la perte, de la coupure, donc du refoulement et de l’inconscient, puisque ces lettres permettaient de résister à l’emprise des kanji, même si les Japonais sont très sensibles bien entendu au phallicisme et au prestige, à l’idée du Tout qu’imposent les Kanji…
Alors pouvons-nous appeler ces lettres japonaises, une écriture du Pas-Tout, qui pour le coup « féminise » les sujets qui en font usage ?
Je pense en tout cas, que ce qui s’écrivait avec ces lettres à l’époque Heian, nous permet peut-être d’attraper quelque chose du fameux Lieu Autre qu’a évoqué tout à l’heure Marie-Charlotte Cadeau, ce lieu féminin sans inconscient, sans sujet, sans objet, mais avec un désir Autre…
Car en effet, qu’est-ce que ça peut bien être ce désir Autre ?
Comme je l’ai dit tout à l’heure, les différents textes écrits en Hiragana, il ne faut pas l’oublier, qui regorgent de métaphores sensuelles, érotiques mais sans crudité aucune.
On a presque le sentiment que c’est essentiellement ce domaine-là que les Japonais ont voulu conserver, défendre ou explorer à travers les Hiragana.
Or, cet érotisme est un érotisme qui n’est pas forcément phallique, il peut l’être bien sûr, mais il n’est pas exclusivement articulé au désir et à la jouissance phallique…
Le rapport à l’objet est différent du côté féminin, c’est un rapport plus réel, ce qui induit un érotisme hors champs phallique, donc sans fantasme, animiste pourrait-on dire.
Rappelons que la religion shintoïste toujours en vigueur au Japon, est une religion qui célèbre l’animisme. Le shintoïsme qui était la religion du Japon avant l’arrivée du bouddhisme. D’ailleurs, les japonais se disent toujours shintoïstes et bouddhistes. Et les temples bouddhistes et shintoïstes se côtoient et se confondent parfois.).
Il s’agirait donc d’un monde animiste où tout ce qui est dans le réel peut faire signe, peut être vécu comme non pas forcément sexuel mais sensuel, sensible surtout.
Ça pourrait faire penser à ce que certaines mystiques occidentales essayent d’en rendre compte ?
C’est ce monde-là que les Japonais ont pu témoigner à l’époque Heian avec cette écriture autre qui venait de naître et qui était encore très proche de la parole, et grâce à laquelle il reste des traces concrètes et précieuses de cette culture restée longtemps sans écriture, et où la part de l’inconscient était réduite au minimum, ce qui ne serait peut-être pas sans lien avec ce fameux lieu féminin du Pas-tout.
