Merci de votre venue et de vos éclairages qui sont remarquables. Je n’ai évidemment pas la prétention avant cette pause de tirer des sortes de conclusions, juste quelques remarques, puisque je découvre de façon plus précise grâce à vous l’actualité de ces problèmes.
Ce que j’aurais donc envie de dire c’est d’abord, que pour la psychanalyse — nous allons nous servir d’un apport de Lacan qui était déjà dans Freud — le corps humain, le corps parlant, le corps affecté par le langage, il a le statut de ce que Lacan appelait l’objet a.
Cela veut dire que le corps est un réel, et on l’a dit tout à l’heure, ce réel se manifeste essentiellement sous l’espèce du sexe — que l’on ne maîtrise pas, mais dont on peut chercher toutes sortes de moyens pharmacologiques, etc. pour tenter de le maîtriser — et sous l’espèce ou dans le fait de la mort, qu’on ne maîtrise pas plus, mais que l’on peut essayer de traiter comme quelque chose qui serait contrôlable économiquement et « humainement ».
Ici, je souhaite vous proposer une autre remarque concernant ce corps comme objet, objet que nous recevons, avec lequel nous faisons comme nous pouvons. C’est ce qui fait la trame d’une vie humaine : qu’est-ce que nous faisons de notre corps, quels sont les actes que nous serons, à partir de ce corps, en mesure de poser. Le courage par exemple, consiste en une certaine capacité effective à poser des actes à partir de ce que nous ne maîtrisons jamais complètement, c’est-à-dire notre corps.
Justement à propos d’acte, il me semblait en vous écoutant — je ne sais pas si vous serez d’accord – que la mort certes n’est pas un acte à proprement parler — sauf dans le cas où l’on se suicide — mais elle en a quand même un certain nombre de caractéristiques, c’est-à-dire que l’on vit plus ou moins sa mort. On ne l’agit pas mais on la réalise, on y est présent dans une certaine mesure, disons, ce qui n’est pas loin de poser un acte. Ce n’est pas loin de ce qui est en jeu dans un acte. Il y a quelque chose de l’acte là, et comme dans tout acte, on ne sait pas exactement ce qu’on y fait, ce qui s’y passe. On ne sait bien sûr pas exactement ce qui nous arrive quand on meurt. Mais on pourra parler par exemple de la façon dont tel ou tel est mort. Il y a des morts courageuses et des morts qui le sont moins : on meurt comme on peut.
En tout cas, la dimension de l’acte n’est pas ici tout à fait absente.
Or à travers tout ce que vous évoquez, on entend très bien la façon dont la mort petit à petit va être considérée comme relevant non de notre expérience, de ce qui fait l’horizon de notre expérience et de nos actes, mais plutôt d’une sorte de dysfonctionnement. Et si le corps arrête de bien fonctionner, eh bien mon dieu, autant s’en débarrasser le plus vite possible. C’est dans la même ligne de ce qu’on observe sur le « corps augmenté », c’est-à-dire ce fantasme qu’en ajoutant au corps un certain nombre de prothèses ici et là, on arriverait à faire qu’il ne soit plus un réel, plus du ressort de l’objet, mais que ce soit quelque chose de maîtrisé et de maîtrisable.
Je crois que la mort comme dysfonctionnement, et la mort comme acte ou comme proche de l’acte, ça mérite d’être distingué. Nous sommes appelés à réaliser la mort. Freud disait : « Si tu veux vivre, prépare ta mort. » Les gens qui ont une trop grande appréhension de la mort sont des gens qui ne veulent pas vivre, ou qui vivent mal, disait Freud. Pour vivre effectivement, il faut être prêt de temps en temps à risquer sa vie, pas de façon inconsidérée, mais quelqu’un qui veut toujours tout sauver, il ne vivra pas.
Ça, c’était le premier point.
Le deuxième point concerne ce que vous évoquiez aussi — vous n’avez pas prononcé le mot — mais il me venait en vous écoutant cette sorte de prévalence, dans tous les domaines, des prétextes qui s’avancent toujours au titre de la bienveillance. Les psychanalystes, quand ils ont affaire à la bienveillance, à juste titre, ils sont un peu circonspects : quelqu’un qui veut mon bien, j’hésite à le laisser rentrer chez moi. Donc au nom de la bienveillance et de tout le bien que l’on prétend apporter à notre prochain, on est dans le care. Nous sommes dans le soin, autrement dit. Et au nom de ce care, on risque de voir arriver de la part de la sécurité sociale des lettres vous disant que vous pouvez être pris en charge pour mourir.
L’exemple que vous avez donné est très parlant : cette sportive qui avait réalisé des efforts formidables pour récupérer son corps, ses actes, sa vie, et à qui on dit « Si vous voulez mourir, ce sera pris en charge à cent pour cent par la sécurité sociale, vous y avez droit ».
A propos du care, du soin, porté à un degré encore jamais atteint, je voudrais simplement rappeler — ce que les psychanalystes savent évidemment fort bien et qui fait le charme de notre travail — c’est que l’être humain est animé par une agressivité fondamentale, elle est au ressort élémentaire de notre rapport à l’autre, et de notre rapport à nous-même.
Ça se joue très tôt avec ce que Lacan a très bien isolé comme le stade du miroir.
Cette agressivité fondamentale, dans les situations que vous évoquiez, elle se conforte d’une manière vraiment formidable. On ne peut pas rêver mieux : on peut tuer son prochain avec toutes les qualifications de la plus grande bienveillance. Il faudrait que nos politiques puissent être un tout petit peu mis au courant de cette agressivité fondamentale.
Et enfin, dernier point à propos de cette prévalence du care, je voulais dire que moins nous sommes en mesure de symboliser ce qui nous arrive, plus nous sommes dans la dimension du passage à l’acte. Ça a été évoqué tout au début par Henri : dans l’activité législative avec des législateurs qui font des lois, on constate de plus en plus que ces lois, au lieu d’être réfléchies, tempérées, aménagées par tout le discours juridique — pendant un temps la plupart des parlementaires étaient des avocats et c’était plutôt pas mal pour la rédaction des lois, puisqu’ils connaissaient toutes les nuances, toute l’articulation du discours juridique, et ils ne faisaient pas n’importe quoi. Alors que de plus en plus les lois sont des passages à l’acte, pas tout à fait conscients sans doute de la part de ceux qui les font. Autant la loi de 2005 que vous avez évoquée était une loi pesée, mûrement réfléchie et finalement assez salutaire, autant là nous sommes partis dans quelque chose qui relève de ce que j’évoquais à l’instant.
(Remarque dans le public sur la loi morale)
Réponse de Stéphane Thibierge : Ce que vous appelez la loi morale, c’est en partie du côté de ce que nous appelons en psychanalyse la loi du désir, la loi symbolique. Lacan disait que les dix commandements, ce sont les commandements qui commandent notre désir. Quand la loi dit de ne pas convoiter la femme du voisin, eh bien c’est précisément ce qu’on passe notre temps à faire. La loi morale, contrairement au protocole contemporain, permet le désir. Alors que le protocole vient froidement— c’est Marx qui parlait des « eaux glacées du calcul égoïste » — le protocole vient dire : ça va coûter moins cher, on va abréger vos souffrances, et on s’occupe de tout.
C’est glaçant effectivement.