Ce livre poursuit d’un certaine manière le travail engagé dans Les affranchis en 2020. Mais si mon premier livre se centrait essentiellement sur les problématiques addictives, celui-ci élargit le champ et essaie de cerner un nouveau type de structuration psychique, que l’on voit de plus en plus apparaître.
Ces nouveautés sont dues en bonne partie aux nombreux changements sociétaux (les progrès scientifiques, médicaux, technologiques, l’avènement du néolibéralisme, la chute des autorités, l’évolution des mœurs) qui se sont manifestés au sein de nos sociétés occidentales depuis maintenant plusieurs décennies. Si l’inconscient, certes toujours singulier, est bien lié au discours et au désir de l’Autre, s’il est éminemment social et politique (comme l’ont spécifié Freud et Lacan), il est logique que ces changements aient modifié la manière dont certains sujets pouvaient se construire psychiquement.
Ainsi, certains patients que nous recevons semblent s’être construits à partir d’une récusation du Nom-du-Père, ce qui entraîne un fonctionnement psychique un peu différent des névroses classiques, des psychoses ou des perversions que nous connaissons.
Le Nom-du-Père, d’abord, a permis à Lacan de reprendre l’Œdipe freudien en montrant comment la fonction paternelle venait faire tiers entre un enfant et son Autre maternel, permettant une nomination et l’inscription d’une loi symbolique plus ou moins structurante pour le sujet en construction. On estime que dans les névroses « classiques », le Nom-du-Père a été symbolisé et impose ainsi des identifications, une inscription dans la sexuation, des renoncements à des désirs incestueux, des refoulements, des symptômes, etc. Dans la psychose, c’est la forclusion du Nom-du-Père qui a été centrale, c’est-à-dire sa non-inscription dans l’appareil psychique, laissant alors le petit sujet en construction dans un collage avec le grand Autre maternel et dans une grande détresse future pour assumer une division subjective, la forclusion amenant le retour dans le réel de ce qui a été forclos dans le symbolique.
La récusation du Nom-du-Père, quant à elle, est une façon de symboliser, de reconnaître le Nom-du-Père, mais dans le même temps d’en neutraliser les effets, de le désarmer, de le situer à une place optionnelle. On comprend bien comment les évolutions récentes de nos sociétés (notamment le règne des objets de jouissance, la chute des autorités et la promotion de l’égalitarisme) ont pu favoriser l’apparition de ce type de rapport à l’instance paternelle, dès lors que la constellation familiale et les contingences individuelles ont pu dans certains cas venir renforcer ces effets.
Je ne prétends pas englober, avec ces « névroses de récusation », l’ensemble des « nouvelles pathologies », mais rendre compte au moins d’un certain nombre d’entre elles que j’essaie de décrire précisément. Beaucoup de collègues post-freudiens ont rangé ces cas sortant du triptyque classique névrose-psychose-perversion sous le diagnostic de « borderline » ou « état-limite ». Ce diagnostic a le défaut selon moi de mettre trop l’accent sur l’imaginaire et une prétendue faiblesse du moi (et sur son clivage), et surtout d’être devenu un véritable fourre-tout où ranger tous les « inclassables ». De même la notion de « psychose ordinaire » (proposée par J-A Miller et beaucoup reprise à l’École de la cause freudienne) a eu le défaut de mettre tout ce qui n’était pas purement œdipien du côté des psychoses, et d’être ainsi devenue un autre type de fourre-tout. J’espère que les névroses de récusation seront suffisamment bien définies et distinguées pour éviter de suivre ce destin.
Il ne s’agit aucunement de vouloir sauver le père ni de regretter qu’il soit dénigré, car le problème n’est pas le père mais le Nom-du-Père, soit cette instance psychique permettant une nomination et une certaine inscription symbolique pour un sujet. Il ne s’agit d’ailleurs même pas de regretter la récusation éventuelle de cette instance mais simplement de prendre acte des diverses conséquences cliniques – plus ou moins pathologiques – que cela peut impliquer.
Ces nouvelles névroses ne sont pas plus graves qu’une névrose traditionnelle ou évidemment qu’une psychose. La récusation est un mécanisme spécifique de défense contre la castration, au même titre que le refoulement, la forclusion ou le déni. On n’a ni à le louer ni à le condamner. Notre rôle est simplement d’aider des patients en souffrance à mieux se repérer, et pour cela mieux vaut saisir un peu de quelle façon ils fonctionnent – ou dysfonctionnent.
Parler de perte de valeur serait déjà un jugement moral, voire un début d’engagement politique. En tant que clinicien, nous n’avons pas à avoir de jugement de valeur sur nos patients ni à vouloir les engager dans tel ou tel combat politique. Nous avons par contre à leur faire entendre certaines contraintes propres à notre constitution psychique, à notre condition humaine, à ce fameux « inconscient structuré comme un langage » dont n’a cessé de parler Lacan. La récusation du Nom-du-Père peut mettre à mal la prise en compte des lois de la parole et du langage…
Je n’irai pas jusqu’à parler d’urgence à écrire ce livre, mais cela fait tout de même de longues années que l’on parle de clinique nouvelle, notamment dans le milieu lacanien et à la suite entre autres des travaux de Charles Melman sur la nouvelle économie psychique (L’homme sans gravité date de 2002). Mais les lacaniens sont sans doute restés un peu trop prisonniers de la doxa qui ne laissait soi-disant pas d’autre traitement du Nom-du-Père que ceux que l’on connaissait déjà dans les différentes structures classiques. Avec cette hypothèse d’une récusation, c’est-à-dire d’une reconnaissance de ce Un dans l’Autre mais considéré comme dérisoire ou optionnel, cela ouvre je crois à la possibilité de repérer un autre type de fonctionnement psychique, qu’il est temps d’arriver à mieux cerner.
Il y a deux paradoxes apparents : le premier est que ces sujets « affranchis », libérés de certaines contraintes, rencontrent de nouvelles contraintes et de nouvelles souffrances, liées plutôt à l’excès de jouissance qu’à son déficit, liées aussi à des formes d’errance nouvelle du fait de la disparition de nombreux repères antérieurs. Le deuxième paradoxe, plutôt bienvenu, est que ces sujets en mal de parole et de repère viennent encore souvent chercher un abri subjectif dans le cabinet du psychanalyste.
Le transfert, les résistances, la direction de la cure auront évidemment quelques spécificités (que je ne vais pas développer ici) mais la cure analytique va pouvoir, non pas tant soigner au sens médical, mais permettre à certains sujets de trouver enfin la voie de leur désir singulier et de se dégager de certaines impasses.
Le point commun est d’une part le lien avec les évolutions récentes de notre monde occidental et d’autre part la récusation de l’instance paternelle, soit sa reconnaissance et en même temps sa neutralisation (ce qui n’est pas une négation, il ne s’agit pas d’un déni). Sans doute le pluriel que j’ai proposé resté à questionner, et peut-être s’agit-il plutôt d’une nouvelle structure psychique, la névrose de récusation, dont j’ai différencié pour le moment quatre manifestations principales : l’errance subjective, l’addiction, la dépression et l’angoisse généralisée.
Mais attention : ces quatre nouvelles pathologies psychiques pourraient sembler déjà connues, or j’explique en détails dans mon livre, pour chaque situation, leurs spécificités liées à la récusation du Nom-du-Père. Par exemple, en ce qui concerne les addictions, il y a bien sûr des addictions au sein de certaines névroses classiques ou dans des psychoses ou des perversions, mais les addictions dans ces nouvelles névroses sont différentes, elles sont liées à ce rapport spécifique au Nom-du-Père, elles sont branchées directement sur la jouissance des objets, prises dans la course contemporaine à la performance et à une jouissance objectale déconnectée de la jouissance phallique (le phallus ayant perdu son rôle central avec la récusation du Nom-du-Père).
Les différences sont bien repérables. Ce ne sont pas des patients qui viennent en raison d’un désir interdit, d’une jouissance réprimée, d’une culpabilité insistante. Ils viennent plutôt en raison d’une jouissance excessive qui les assaille et empêche l’émergence de leur propre désir, ou en raison d’un vide de sens et d’une errance subjective qui font de leur soi-disant liberté un fardeau nouveau, un fardeau bien différent de celui de leurs « amis » obsessionnels ou hystériques par exemple.
Je crois que les passages les plus importants de mon livre sont d’une part la partie où je détaille avec précision les caractères de ce mécanisme psychique nouveau qu’est la récusation, en la comparant et en la distinguant du refoulement, de la forclusion et du déni (avec lequel elle est parfois confondue). Et d’autre part la partie où j’explicite les spécificités des quatre formes de névrose de récusation, en comparaison avec des pathologies psychiques classiques dont les manifestations pourraient paraître semblables alors qu’elles sont structurées tout à fait différemment.