C’est en 1914, dans Remémorer, répéter et perlaborer, un article de mise au point sur la technique psychanalytique, que Freud introduit pour la première fois le concept de névrose de transfert sur lequel il va se fonder avec optimisme pour atteindre le but du traitement psychanalytique de la névrose, inchangé depuis le début,: supprimer durablement les symptômes du patient en réussissant : …du point de vue descriptif (à) combler les lacunes de la mémoire et du point de vue dynamique (c’est-à-dire sur le plan des forces en présence)(à) surmonter les résistances du refoulement. Je reviendrai sur ces deux éléments.
Si le but de la psychanalyse est resté inchangé, la technique pour y parvenir a subi des modifications, en passant de l’abréaction cathartique sous hypnose des affects liés à certaines représentations refoulées, à la règle fondamentale de l’association libre à laquelle il est demandé au patient de se plier : dire tout ce qui lui vient à l’esprit sans juger et sans critiquer. Notons que l’isolement du désir du sujet au terme de la cure ne va pas sans que se fasse jour une catharsis, une dimension de purification à l’endroit des passions, la peur et de la pitié, en tant qu’elles sont susceptibles de retenir le sujet sur la voie du désir. C’est la dimension éthique, mais également politique de la psychanalyse.
Mais revenons à la névrose de transfert. De quoi s’agit-il au juste ? Je cite :
Lorsque le patient fait preuve de suffisamment de prévenance pour respecter les conditions d’existence du traitement, nous réussissons régulièrement à donner à tous les symptômes de la maladie une nouvelle signification transférentielle et à remplacer sa névrose ordinaire par une névrose de transfert, dont il peut être guéri par le travail thérapeutique. Le transfert crée ainsi un royaume intermédiaire (zwischen Reich) entre la maladie et la vie, à travers lequel s’effectue le passage de la première à la seconde. Le nouvel état (c’est-à-dire la névrose de transfert) a repris tous les caractères de la maladie mais il constitue une maladie artificielle qui est en tous points accessible à nos interventions.
Autrement dit, pour Freud, le transfert est présenté ici comme l’opération métaphorique, même s’il ne la nomme pas comme telle et n’en mesure pas toutes les implications, qui permet de produire une nouvelle signification aux symptômes en substituant une névrose artificielle, la névrose de transfert, à la névrose ordinaire. La dimension d’artifice évoquée ici est à rapporter à l’application de la règle fondamentale désignée dans le texte comme les conditions d’existence du traitement. Notons encore que dans la névrose de transfert, un élément important de la névrose d’origine a disparu : la souffrance ressentie par le patient. Cette disparition, à l’origine de satisfactions susceptibles de mettre en danger la poursuite du traitement, nécessitera la mise en place d’une privation réintroduisant la dimension du manque que Freud désignera comme la règle d’abstinence, selon laquelle il est recommandé au sujet de ne pas prendre de décisions hâtives avant la terminaison du traitement.
Notons enfin que le transfert est désigné comme un intermédiaire entre la maladie et la vie, ce qui va permettre, nouvelle opération de substitution métaphorique, la guérison par le passage de l’une à l’autre.
Un peu plus tard, en 1916, dans Conférences d’introduction à la psychanalyse, Freud aborde de nouveau le problème de la névrose de transfert. Il insiste sur le fait qu’il serait déraisonnable de penser que la névrose du malade en traitement a cessé d’être un processus actif : elle a seulement modifié son point d’impact. C’est dans la relation transférentielle qu’elle porte tout son poids. C’est pourquoi nous voyons souvent le malade abandonner les symptômes de sa névrose : celle-ci s’exprime désormais, grâce au transfert, sous une autre forme qui représente donc une réédition, camouflée, de l’ancienne névrose. L’avantage est que celle-ci pourra beaucoup mieux être saisie sur le vif et élucidée, puisque l’analyste lui-même en représente cette fois le centre. On peut dire, écrit Freud, qu’on a alors non plus affaire à la maladie antérieure du patient, mais à une névrose nouvellement formée et transformée qui remplace la première. Et il ajoute plus loin : Surmonter cette nouvelle névrose artificielle, c’est supprimer la maladie engendrée par le traitement. Ces deux résultats vont de pair, et quand ils sont obtenus, notre tâche thérapeutique est terminée. Freud exprime ici on ne peut plus clairement le fait que la fin de la cure, et sa réussite, dépendent de la possibilité de résoudre la névrose de transfert. Notons encore un élément qui mérite notre attention du fait de son caractère surprenant, car enfin il suffit que la règle fondamentale soit édictée par le psychanalyste et mise en mouvement par la parole, pour que le sujet s’adresse à une instance, finalement au-delà de la personne du psychanalyste qui l’incarne, instance qu’il convient de désigner comme Autre avec un grand A, destinataire dont un message est attendu en retour. Corrélativement à ce transfert d’adresse induit par la parole du patient, se transfère également un amour qui était déjà là, mais adressé désormais au même destinataire Autre auquel le psychanalyste prêtera sa personne, mais également son corps, j’y reviendrai, comme support de ce nouvel amour. Le psychanalyste n’est en effet dans la cure, ni en effigie ni en absence, il se caractérise par le réel de sa présence, mais on reste perplexe devant la formule complète utilisée par Freud à la fin de l’article de 1912, Sur la dynamique du transfert : Nul ne peut être tué (ou abattu) in abstentia ou in effigie. Peut-être a-t-il voulu, dans le vocabulaire guerrier qu’il utilisait pour désigner la lutte que le sujet en analyse devait mener pour surmonter les résistances du refoulement, faire entendre grâce à cette métaphore, que les figures tutélaires, essentiellement parentales, le futur Surmoi, devaient être actualisées dans le transfert, pour être détruites, c’est-dire pour que grâce à la remémoration, leur influence inhibitrice soit dissipée.
Retenons donc que grâce au transfert dans ses différentes déclinaisons, un certain nombre d’éléments se répètent et s’actualisent dans la situation analytique. Pour ce qui concerne l’amour, Freud avait repéré en même temps que son authenticité, la dimension de tromperie essentielle de l’amour de transfert. En effet l’amour adressé à l’analyste tel qu’il se manifeste dans le transfert dit positif a pour dessein de lui complaire et d’obtenir son approbation en vue de se faire aimer, c’est-à-dire le situer en position d’Idéal du Moi d’où il se verra aimable, comme le souligne Lacan. Et c’est en ce point que le transfert, moteur de la cure, se manifeste aussi comme résistance, ainsi qu’en témoignent le tarissement des associations.
Le transfert, plus généralement, se manifeste sous la forme d’un paradoxe, d’un nœud de contradictions. Ouverture, mise en acte de l’inconscient, condition de l’interprétation, mais en même temps facteur de résistance, de fermeture de l’inconscient.
Il véhicule la répétition de signifiants de l’histoire passée, qui échappaient jusque-là à leur liaison avec d’autres grâce à la remémoration, mais il est aussi un phénomène actuel.
En 1914, grâce à l’isolement de la névrose de transfert, Freud pensait pouvoir résoudre ces contradictions et aboutir à une terminaison du traitement. Pour ce qui concerne la remémoration, elle était susceptible de combler les lacunes de la mémoire, à condition de considérer qu’il s’agit là de tout autre chose que de réparer des oublis, de retrouver des souvenirs manquants concernant des événements survenus pendant l’enfance. C’est aussi et surtout, selon les expressions de Freud, permettre au patient de se souvenir de ce qui n’a jamais pu être oublié faute d’avoir jamais été conscient et d’accéder à la certitude en l’absence de tout sentiment de souvenir, de toute sensation de familiarité. C’est, en somme, permettre au patient d’établir entre les fragments disparates obtenus sur le mode associatif, des liens tels que l’ensemble soit de nature à rendre compte des mécanismes constitutifs de sa névrose infantile telle qu’il la répète dans l’actualité de la situation analytique, c’est-à-dire dans la névrose de transfert.
Pour ce qui concerne la répétition de ce qui ne peut être remémoré et qui se manifeste dans la cure sous la forme d’un agir, Freud nous dit que, je cite :
L’analysé ne se souvient absolument en rien de ce qui a été oublié et refoulé, mais il l’agit. Il ne le reproduit pas en tant que souvenir, mais en tant qu’acte, il le répète, sans savoir, bien entendu, qu’il le répète. Dans l’état de résistance, il agit au lieu de se souvenir.
Et il ajoute que : Le meilleur moyen de dompter la compulsion de répétition et de la transformer en un motif de se souvenir réside dans le maniement du transfert.
Comment ?
À partir des répétitions en acte qui se manifestent dans le transfert, les voies que l’on connaît (je souligne) conduisent alors au réveil des souvenirs qui se mettent en place apparemment sans peine après le surmontement des résistances.
Et c’est enfin la perlaboration, introduisant la dimension du temps pour comprendre, qui permettra le surmontement des résistances, tâche, nous dit Freud qui peut devenir ardue pour le patient et une épreuve de patience pour le psychanalyste. Mais, je cite :
Elle est pourtant cette partie du travail qui a pour effet la plus grande modification sur le patient et qui différencie le traitement analytique de toute influence exercée par la suggestion.
L’optimisme de Freud en 1914 viendra se briser, après la guerre et notamment les névroses traumatiques qu’elle a engendrées, sur une reprise de l’automatisme de répétition qui conclura à la prise en compte de l’existence d’un reste, d’un réel irréductible à la remémoration. L’élaboration de la deuxième topique réduira la fonction et l’utilisation par Freud de la névrose de transfert au profit d’un plan de traitement d’allure militaire, d’un pacte d’assistance conclu avec le Moi du patient, affaibli par les exigences pulsionnelles du Ça d’une part, les exigences morales du Surmoi d’autre part et auquel il s’agit de porter secours. Et Freud ira même plus loin lorsqu’il avance en 1937, dans l’Abrégé de psychanalyse :
Nous assumons diverses fonctions utiles pour le patient en devenant une autorité et un substitut de ses parents, un maître et un éducateur.
On ne s’étonnera pas que dans le même texte, il se pose la question suivante :
Les résultats thérapeutiques survenus grâce à l’emprise du transfert positif ne seraient-ils pas dus à la suggestion ? On peut se le demander : dans le cas où le transfert négatif prend le dessus, ils sont balayés comme fétus de paille au vent. On constate alors avec effroi que l’on a travaillé et peiné pour rien. Même ce qu’on a pu considérer comme un gain intellectuel durable pour le patient, sa compréhension de la psychanalyse, sa confiance dans l’efficacité de ce traitement, ont disparu soudain.
La conclusion de 1937 sur la technique psychanalytique est pathétique dans sa modestie :
Avouons-le, notre victoire n’est pas certaine, mais nous savons au moins, en général, pourquoi nous n’avons pas gagné. Quiconque ne veut considérer nos recherches que sous l’angle de la thérapeutique nous méprisera peut-être et se détournera de nous.
Et il s’en remet, mais peut-être s’agit-il d’une précaution rhétorique, aux : possibles substances chimiques qui pourraient agir directement sur les quantités d’énergie et leur répartition dans l’appareil psychique.
Il convient de considérer ce texte testamentaire comme l’aveu d’un échec, déjà repérable dans Analyse finie, analyse infinie avec le fameux roc de la castration. À quoi l’attribuer sinon à l’éternisation de la névrose de transfert, qui n’a pas trouvé ce qui aurait été un possible dénouement grâce à un maniement correct de ce qui s’y trouvait mis en jeu. C’est d’ailleurs la position que Lacan a soutenue en 1971 dans le discours de Tokyo :
Si on a parlé de névrose de transfert, c’est bien parce qu’on a vu justement que le transfert ne se maniait pas aussi aisément qu’on le pensait. À le manier d’une certaine façon, on l’éternise. On établit quelque chose qui est en quelque sorte une nouvelle forme de névrose, qui devient le tissu même des rapports de celui qui est analysé avec celui qui l’analyse.
Pour tenter de produire un meilleur maniement du transfert, Lacan a apporté par rapport à Freud deux nouveaux opérateurs. Le premier, général, l’objet petit a, produit dès 1961 dans le séminaire Le transfert, algébrisé à partir de l’objet partiel d’Abraham, dit prégénital, visé chez l’analyste par la pulsion dans le transfert. Objet pulsionnel qui présente la caractéristique de devoir chuter, de devoir être abandonné par le sujet ainsi que le montre la séparation d’avec le sein, qui loin d’être un objet maternel est un objet qui appartient au début à l’enfant. C’est cette chute des objets pulsionnels et le manque qu’elle induit qui cause le désir. Et Lacan précise dans Les quatre concepts de la psychanalyse que, je cite :
L’analyste, il ne suffit pas qu’il supporte la fonction de Tirésias. Il faut encore, comme le dit Apollinaire, qu’il ait des mamelles. Je veux dire que l’opération et la manœuvre du transfert sont à régler d’une façon qui maintienne la distance entre le point d’où le sujet se voit aimable, et cet autre point où le sujet se voit causé comme manque par a, et où a vient boucher la béance que constitue la division inaugurale du sujet.
Pour le dire autrement, le manque d’un signifiant dans l’Autre, S de grand A barré, que vient obturer l’amour de transfert, la névrose de transfert, ne pourra être reconnu qu’à la condition que le maniement du transfert soit réglé sur la fonction de l’objet séparateur qu’est l’objet petit a.
Le deuxième opérateur, plus spécifique, avancé par Lacan par rapport à Freud sur la question du transfert est le sujet supposé savoir, déjà en germe dans le séminaire Le transfert, mais introduit formellement comme tel en 1964 au titre d’une nouvelle nomination du transfert. Outre que l’introduction de cet élément tiers entre l’analysant et l’analyste, rend compte de la disparité subjective et fait obstacle à l’intersubjectivité, il rend également inadéquat le concept de contre-transfert. Il fait valoir également que la névrose est structurellement liée à cette dimension du sujet supposé savoir : l’hystérique en tant qu’elle croit que la femme sait ce qu’il faut pour la jouissance de l’homme, au sens du déterminatif objectif et subjectif et l’obsessionnel, en tant qu’il suppose que le maître sait ce qu’il veut.
Alors, si la fin de l’analyse coïncide avec la chute du sujet supposé savoir et qu’il est remplacé par un savoir sans sujet, savoir de l’inconscient fait de signifiants juxtaposés, non reliés entre eux, une question se pose : ce savoir était-il déjà là ? Quelqu’un le savait-il avant ? Lacan ne tranche pas, il laisse en suspens la réponse à ces questions. Mais en les posant, c’est la question de savoir si au terme d’une analyse, un athéisme conséquent est soutenable.
En tout cas, dans l’institution analytique, Lacan a mis en place ce qu’il a appelé les cartels, dont la structure inclut l’un en plus, c’est-à-dire l’ensemble vide.
Disons enfin pour conclure que l’introduction du nœud borroméen et le savoir-faire qu’il implique, laisse entrevoir la possibilité éventuelle d’un savoir y faire avec son symptôme source de jouissance, symptôme qui peut être par exemple le partenaire sexuel.
Discussion ayant suivie l’intervention de Claude Landman : ici