Quelques remarques de Charles Melman sur la lettre
10 janvier 2026

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Virginia HASENBALG
Journées d'études

La question de la lettre est déjà présente dans la réflexion de Freud lorsque en tant que neurologue il étudie et s’interroge sur les aphasies. Son texte paru en 1891, fait une lecture clinique des troubles du langage qui, à mon avis, va au-delà des découvertes de l’époque qui se concentraient sur les localisations cérébrales du langage.

 

En effet, il opposera à la conception de localisations figées des centres du langage une vision plus dynamique où les aphasies ne seraient pas uniquement dues à l’atteinte de ces centres mais également à des atteintes de leurs connexions, ou coupures. Ainsi, une coupure dans un vaste réseau rend compte de la physiopathologie en prenant, pour nous analystes, une valeur métaphorique.

 

Un autre élément fort intéressant de ces écrits est la description et mise en valeur des lapsus et d’autres manifestations d’un « dysfonctionnement » du discours, comme les jeux des lettres. Freud n’avait pas encore découvert l’inconscient, et de Saussure n’avait que onze ans lorsqu’il décrit les manifestations de la lettre qui affectent des personnes qui n’ont pas d’atteinte du système nerveux.

 

Il n’échappe donc pas à son observation l’existence de phénomènes de discours où la lettre émerge à contresens, comme les lapsus.

Melman associe à plusieurs reprises que le surgissement de la lettre s’accompagne de non-sens. Ceci fait qu’on ne puisse pas l’appréhender, mais seulement essayer de la cerner comme l’objet a au cœur du nœud borroméen.

 

Il y a un autre point du texte des Aphasies qui mérite d’être relevé. C’est un étrange passage où Freud témoigne d’une expérience très personnelle. Je vous en fais part parce qu’il semble faire place au lieu de l’Autre.

 

Je me souviens d’avoir été en danger de mort à deux reprises, et à chaque fois, la conscience du danger m’est apparue soudainement. À chaque fois, j’ai pensé : « C’est la fin », et bien que, dans d’autres circonstances, mon langage intérieur se limite à des images sonores indistinctes et à de légers mouvements des lèvres, dans ces situations périlleuses, j’entendais ces mots comme si quelqu’un me les criait à l’oreille, et en même temps je les voyais comme s’ils étaient imprimés sur une feuille de papier flottant dans l’air.

 

Ce témoignage laisserait il entendre une place accordée à l’Autre ?  Son langage intérieur donc lui venait du dehors, et en plus, sur la forme d’un écrit. Et comme dans le rêve de l’injection d’Irma, au bord du réel de la mort imminente, il voit une suite de lettres comme dernier écran pour la voiler ?

 

C’est un étrange passage dans cet ouvrage scientifique d’époque, qui par ailleurs n’a pas obtenu la reconnaissance que Freud attendait.

 

Peut-être ses contemporains n’ont-ils pas apprécié le caractère si personnel de son témoignage dans un ouvrage censé dépourvu de subjectivité ?

 

Après ce court rappel de la place de la lettre dans l’histoire de la psychanalyse, je vais essayer de vous faire part de quelques idées qui tournent autour de la question de la lettre et qui se sont imposées à moi. Je vais les développer en quatre temps…

 

Pour commencer je rappellerai quelques remarques de Charles Melman sur la colonisation. Ces notions ont eu beaucoup d’importance à mon arrivée en France parce que l’analyse m’a amené tout de suite à m’interroger sur l’impact de la colonisation sur ma subjectivité. « D’où je viens ? » Qu’est-ce que ce pays si différent que j’avais quitté, et pourquoi ?

 

Je vais résumer ce point de départ avec mes mots. La colonisation produit une cassure irrémédiable dans le discours qui fait que le sujet reste appendu à une prière forcenée au Un dans l’Autre que la colonisation a rendu inopérant. Or, la traversée d’une psychanalyse lui permettrait à la fin d’accéder au desêtre, qui est le lot commun de tous.

 

Le deuxième temps correspond au séminaire de l’Acte, où Lacan articule précisément la fin de l’analyse comme le moment de la chute du sujet supposé savoir – moment où apparait la vraie nature de l’objet qui soutenait la cure, l’objet a, qui tombe.

 

Le sujet s’adresse au sujet supposé savoir représenté par son analyste, et derrière lui, le père, ou Dieu… Eh bien, là, au lieu de l’Autre, ce lieu de son adresse qui lui permettra d’actualiser et symboliser ce qui est resté en souffrance dans son histoire, en ce lieu de l’Autre, avec la dissolution du transfert, il n’y a personne. Seulement le reste de cette opération de chute de l’objet a.

 

C’est Lacan cette fois qui donnera le nom de desêtre à ce moment de la fin de la cure, et qui reste congruent avec l’hypothèse précédente de Melman, ce quelque chose qui a lieu à la fin de l’analyse peut être un lieu de rendez-vous pour tous ceux qui s’engagent dans une cure jusqu’à sa fin logique.

 

L’affirmation du vide dans l’Autre se retrouve souvent dans les propos de Melman des dernières années, comme s’il nous préparait subtilement à son absence.

 

Le troisième temps c’est celui du schéma de la sexuation.

Les propos de Marie Charlotte Cadeau sur la question du féminin dans son essence, s’il y en a une, soulignent la nécessité de considérer le féminin relié à la flèche qui va du La barré vers le S de A barré. L’autre flèche, celle qui se dirige vers le phallus, serait ce qui permettrait à une femme de parler, penser ou écrire comme un homme… Ou au moins de le croire…

 

Si nous reprenons les formules d’en haut du schéma de la sexuation et à droite, on voit bien qu’elles impliquent qu’au lieu de l’Autre il n’y a pas un x qui dise non à la castration, il n’y a pas un « une » qui fonde l’ensemble des femmes. La clinique fait souvent entendre l’enfer qui découle de l’attente ou l’exigence de la baguette magique qui confirmerait la féminité. Cela a des conséquences logiques intéressantes pour le rapport des femmes entre elles. L’envie qu’il y en ait « une » peut fomenter le dévouement jusqu’au sacrifice pour La faire exister, coute que coute. Alors que structurellement ce n’est pas possible.

 

Quid alors de cette flèche vers S de A barré ?

 

Ce S de A barré dans le graphe du désir est la pointe d’un signe d’interrogation, l’énigme du désir du sujet, traduit en désir de l’Autre.

 

Che Vuoi ? Que me veut-il ?

 

Est-ce une temporalité logique propre à la constitution du sujet que nous voyons dans la construction du graphe ?

 

Pouvons-nous faire un arrêt sur image de cette autre flèche qui aboutit à S de A barré, avant que le fantasme intervienne ? Ou plutôt s’agit-il d’aller au-delà du fantasme où le père est déplacé par l’objet a ? (Melman n’aimait pas l’expression de traversée du fantasme)

 

Quatrième point : Dans son séminaire sur le refoulement, Melman avance que plusieurs réponses au Che vuoi ? sont possibles – celle du père correspond à celle qui nous est familière – c’est le cas de le dire – celle du refoulement symbolique.

 

Mais il propose un refoulement réel, celui de la lettre, qui serait antérieur logiquement, ante-patriarcal, et décrit par Lacan avec la chaîne de Markov. Le trou, le manque, la perte ne serait pas le vœu de quelqu’un mais une conséquence de la mise en jeu de la langue.

 

Dans ce refoulement réel, dit-il, l’Autre en tant qu’instance qui répond au Che vuoi ? n’est pas nécessairement le père. Ça peut être l’ogre, la mort ou les dieux, dit-il … Ce sont des instances auxquels les parlêtres vont sacrifier ce qu’ils ont de mieux pour satisfaire le désir d’un Autre cette fois énigmatique. (Voir les réflexions sur la religion antique dans les leçons 10 et 11 du séminaire du Transfert présentées mardi dernier par Valentin Nusinovici, ainsi que les remarques de Lacan à son retour du Mexique)

 

 

Je conclurais avec les propos de Diotime tenus par Socrate dans le Banquet qui peuvent à mon avis s’insérer dans notre tissage parce qu’il me semble que la place de l’aporie, Aporia, peut nous aider à poursuivre un petit peu plus dans cette réflexion. Aporia est un des noms de Penia, la mère d’Eros, qu’on décrit classiquement comme celle qui n’a pas de ressources, la pauvreté. Mais le signifiant aporie décrit bien ce dont il est question dans le Banquet lui-même. Il décrit clairement comment le discours dialectique de Socrate, celui qui pour la première fois fait place à l’ordre du signifiant lui-même, déclarait forfait face à la fonction du manque, là où le passage au mythe s’impose. Fonction du manque impliqué dans le fait que le désir implique qu’on ne possède pas l’objet, ni que nous le soyons.

 

Aporie, comme mythe, en tant que paradoxe, impasse logique, difficulté logique insoluble. Contradiction insoluble dans un raisonnement.

 

C’est en tout cas le point où le logos se défait et laisse place au réel. C’est probablement l’enjeu même de la lettre. Peut-être de ce refoulement réel assez insupportable d’avant ou après le père. Et c’est pourtant ce rapport à l’ensemble vide qui est à l’œuvre dans le transfert de travail entre analystes. C’est en tout cas c’est « ce que veut dire » le logo de l’Ali. L’ensemble vide qui nous est commun.