Peut-on parler de suggestion chez l’enfant tout-petit ?
24 janvier 2026

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Nazir HAMAD
Séminaire d'hiver

 Le bébé humain est immature et de ce fait, il dépend de l’adulte. Je dirai même que cette dépendance est la condition de son humanité.

 

Le bébé est international parce qu’il est phonéticien universel. Il arrive au monde avec une disposition qui lui permet d’entendre et de retenir ce que l’oreille de l’adulte n’arrive plus à entendre et à cerner. Cette disposition, dit Steven Pinker dans The Language Instinct[1], n’est pas le fruit de l’apprentissage. Il fait partie de son appétence à parler.

 

 Le bébé est l’enfant de son « autre maternel », peu importe que cet autre soit la mère biologique ou la mère putative. Le bébé humain est l’enfant de ceux qui l’élèvent et qui le reconnaissent comme leur enfant. Cela m’amène à dire que la mère est internationale aussi parce que le bébé est l’hypothèse de son Autre maternel. Cet Autre est toute personne qui s’engage auprès de lui et qui l’inscrit dans son histoire et dans sa lignée. Ce lien entre Le bébé et sa mère se fait d’autant plus facilement que le bébé est disposé à apprendre toutes les langues et à se spécialiser dans la langue de son Autre maternel.

 

Le bébé parle la langue et adopte la culture de son entourage familial.

 

Un bébé n’est parlêtre, n’est humain, que d’un pari, le pari de ceux qui le comptent déjà comme humain et qui l’inscrivent dans leur filiation. Et pour tout dire, notre humanité n’est autre qu’un pari qu’il faut savoir tenir continuellement contre les attaques qui la menacent sans cesse.

 

L’enfant baigne dans sa langue maternelle bien avant sa naissance. Un enfant français de quatre jours suce plus énergiquement sa tétine quand il entend la langue française que quand il entend une autre langue. Le bébé retrouve le même pic de vigueur quand il réentend la langue française après avoir entendu une autre. La même expérience démontre que ces bébés préfèrent le français parlé de vive voix au français enregistré. En revanche, jouer ce texte avec des phrases déstructurées  laisse le bébé indiffèrent comme si, au fond, le bébé était d’emblée sensible à la structure grammaticale de la langue. Quelques heures après sa naissance, le bébé tourne sa tête vers la voix qui s’adresse à lui d’autant plus quand il s’agit de la voix de sa mère et de son père. Il réagit encore quand on l’appelle par son prénom. A partir de quelques semaines, il est capable de distinguer entre les consonnes et les voyelles, et cette capacité de distinguer les sons tend à grandir et à devenir de plus en plus sophistiquée avec le temps qui passe. Dire capacité de distinguer implique « des possibilités de perception », « Entre deux et quatre mois, les bébés commencent à réagir… (de façon adaptée) au sens de différents tons de la voix, comme la colère, l’apaisement ou les jeux. Voir David Crystal, How language works, Penguin, 2005, pp82/83.

 

À l’âge de dix mois, un bébé n’est plus un phonéticien universel. Il n’est plus capable de distinguer le tchèque du français par exemple que s’il est tchèque ou né d’une mère française. Et bien qu’il fasse cette transition avant de comprendre ou de parler la langue maternelle, tout laisse entendre que le bébé est déjà pris dans un processus de spécialisation initié par la langue de son Autre maternel.

 

L’expérience inconsciente chez l’être humain est l’effet de la parole et du discours de sa mère et de son entourage sur le corps. Cela commence très tôt, bien avant la naissance. L’enfant reçoit le discours de son entourage et s’imprègne son langage et fonde son lien au monde.

 

Une mère inscrit son bébé dans le lien selon trois modalités : elle a un corps sexué qui jouit. Elle inscrit son enfant dans cette jouissance dont le bébé est aussi l’enfant. La mère parle, répond à ce qu’elle reçoit comme demande venant de son bébé, et quand elle répond, elle le fait avec son manque. La mère par sa présence et par la parole qu’elle adresse à son enfant, par la jouissance qu’elle partage avec lui, donne au lien mère-enfant une valeur symbolique qui fait sa singularité de maman dans le regard de l’enfant.

 

Comme nous l’avons vu en parlant de la mère, le bébé, lui aussi, est pris dans ce lien. Il y est inscrit comme organisme vivant, et en tant que tel, il est objet de médecine. Parler aux bébés et prendre en compte l’hypothèse de leur statut de sujet désirant change complètement notre perception du nouveau-né. On ne le compte plus comme un organisme en voie de maturation mais comme un corps qui jouit et qui est affecté par les symptômes.

 

 Le nouveau-né s’inscrit dans le discours de son entourage comme sujet défini par les signifiants. Autrement dit, le corps biologique est également symbolique, affecté par les récits qui président à sa naissance ainsi que par le discours de ses parents, un discours qui fait de lui « notre bébé ».

 

L’éducation n’est pas que principe à faire passer et des règles à inculquer ou une façon d’être à forger. Un bébé ne dort pas à telle ou telle heure, ne boit pas un tel nombre de biberons, ne devient pas propre à tel âge etc. Le bébé s’apprend au quotidien dans la vie ensemble avec ce qui en découle comme joie et comme contrainte.  Le bébé s’apprend, et de ce fait, les parents apprennent comment leur bébé est fait et comment faire avec lui. La marque de l’entourage commence bien avant le sens. La chanson, la mélodie excèdent le sens et la prosodie maternelle est intégrée par le bébé comme la « marque » de sa mère et de son entourage.

 

L’enfant réagit aux expressions aussi complexes soient-elles, mais cela ne veut pas dire qu’il en comprend le sens propre. Il ne sait pas manier ce qu’il entend. De cette réceptivité quelque chose reste : détritus, débris, dépôts, ces termes se réfèrent à un en-deçà du sens. C’est du réel, c’est-à-dire la lallation, la mélodie et les bruits familiers qui représentent le hors-sens, mais reste pris dans la jouissance et porté par le langage.

 

 Lalangue n’est pas le langage et encore moins le préverbal. Elle ne s’apprend pas mais elle baigne le bébé dans sa mélodie, ses sons et son silence. Elle est pour ainsi dire, corporelle. Elle affecte le bébé dans le corps-à-corps avec sa mère et garde de ce fait une valeur importante dans la vie amoureuse des humains.

 

Lacan nous dit que si nous sommes là à nous parler et à en comprendre quelque chose, c’est parce que nous sommes tous les enfants de lalangue. Autrement dit, Lalangue est le nid du langage, la carrière dans laquelle chacun puise la matière qui va lui servir à sculpter son langage propre. Il s’agit de notre première accroche langagière même si nous finissons par nous spécialiser dans la langue maternelle.

 

Lalangue n’est pas le langage, n’est pas le préverbal et ne s’apprend pas, mais c’est le langage qui confond lalangue. Si la mère incarne l’Autre pour son bébé, c’est aussi la mère qui introduit l’Autre comme lieu. L’autre maternel fait lien avec l’enfant sur plusieurs registres certes, mais il n’a que le langage comme lieu d’adresse. Dieu dit allons, descendons confondre leur langue comme nous le suggère Saint Augustin pour nous expliquer Babel. Et si Dieu dit Allons, ce que Dieu n’était pas seul, Il était Dieu de la Trinité. L’autre maternel par sa parole qui force les choses, dit Bergès ; confond lalangue. Ce forçage n’a pas besoin de bâton ou de pédagogie, car entrer dans le langage, relève aussi de la jouissance. La jubilation de l’enfant répétant ses premiers mots en est la preuve.

 

En vous lisant mon texte, je ne fais que reprendre le premier étage du graphe du désir. Cette étape est le niveau infans du discours, car il n’est peut-être même pas nécessaire que l’enfant en soit déjà à parler pour que la marque, l’empreinte mise sur le besoin par la demande, soit effective. L’enfant s’adresse à un sujet qu’il sait parlant, qu’il a vu parlant, qu’il a pénétré de rapports depuis le début de son éveil à la lumière du jour. C’est très tôt que le sujet a à apprendre que c’est là une voie, que c’est là le défilé par où les manifestations de ses besoins doivent à passer pour être satisfait.

 

Lacan rajoute, « L’homme est pris dans le langage, en tant qu’il y est pris qu’il le veuille ou pas, il y est pris au-delà de savoir, ce qu’il en a est donné en fonction d’un code qui impose son ordre au besoin, lequel doit s’y traduire.

 


 

[1] S. Pinker, The Language Instinct,  Penguin Books, 2015, p. 261-263.