Intervention au Colloque « Lacan in Italia » des 17 et 18 mai 2025 à la Casa della Cultura à Milan
On connaît le goût prononcé de Lacan pour l’étranger qui était bien autre chose qu’une recherche d’exotisme, mais plutôt une manière assez élégante de prendre en considération l’hétéronomie qui gouverne à son insu chaque subjectivité. Car l’étranger ne se confond pas non plus tout à fait avec l’altérité qui est une autre question. Lacan ne raconte-t-il pas plus d’une fois comment ses articulations dans le corpus dogmatique de l’analyse, empruntent si souvent le difficile passage par l’hétérogène à la langue, à sa culture, à son habitus. Il s’oblige par exemple à parler anglais aux USA, à s’y exprimer dans la langue de l’Autre. A de multiples reprises, ne souligne-t-il pas combien le voyage qui le menait vers un ailleurs, revêtait également pour lui toute son importance, produisant de rares surprises, assorties de leurs lots de révélations. N’est-ce pas par exemple lors d’un déplacement en avion vers le Japon, survolant la steppe sibérienne que lui viennent quelques fulgurances sur l’incommensurable relation entre lettre et signifiant et qui lui inspireront son texte magnifique : Lituraterre sur la structure topologique du littoral si éloignée de la frontière paranoïaque ? Si l’étranger n’épuise pas pour autant la dimension de l’altérité, il ouvre à une manière de parler et d’entendre autrement, qui devrait être familière aux nécessaires déplacements de l’analyste dans son rapport au monde de l’inconscient, qui n’est pas marqué d’une limite avec la conscience, mais d’une porosité moebienne qui récuse l’imaginaire de la double face.
Je me suis laissé dire que l’Italie n’était pas étrangère à une partie des élaborations de Lacan sur l’acte analytique qui est une question fondamentale si l’on ne veut pas laisser disparaître l’analyse comme en prend le chemin de l’actualité, sous l’effet du social, mais sous l’effet des positions des analystes eux-mêmes.
Il y a une modalité de narcissisme non analysée, propre aux analystes, dont se plaignait déjà Freud en son temps. En effet, après avoir constaté que le narcissisme travaillait comme résistance indépassable à la cure, il avait dû essuyer au cours de l’histoire du mouvement analytique et à plusieurs reprises, un certain nombre de scissions plus ou moins dramatiques avec ses plus proches disciples. Celles-ci n’étaient pas le fruit de controverses théoriques, mais relevaient pour l’essentiel de la logique narcissique destructrice.
Alors un siècle après son texte magistral de 1914, Pour introduire au narcissisme, je vaudrais prendre un peu latéralement la question de l’Acte psychanalytique tel qu’il est développé dans le séminaire de Lacan, afin d’en tirer quelques remarques sur la conduite et la vie de nos groupes.
On sur-valorise toujours beaucoup, quand on parle d’Acte, le passage de la position de l’analysant à celle de l’analyste, car c’était déjà une préoccupation très vive à l’époque de Lacan. Cette question est certes essentielle, mais il y en a encore une bien plus centrale, que le nombrilisme de la formation des analystes, qui a été tant et tant de fois soulevée, sans véritable solution. Il y a certaines choses qui ne s’apprennent pas. On peut être bardé de connaissances, elles sont inutiles, car git une division radicale entre le savoir et la vérité. On n’apprend pas à entendre. Depuis le philosophe Pascal nous savons que l’esprit de finesse ne peut pas s’acquérir, si l’on n’est pas sensible au signifiant ou à la lettre, aucune formation ne pourra jamais palier cette carence. La pratique restera du registre d’une psychologie ou d’une clinique médicale, mais certainement rien de commun avec ce qu’exige la psychanalyse.
Effectivement, il me semble qu’à côté des préoccupations propres à la formation des analystes, il y a une autre question cruciale encore plus brûlante aujourd’hui. Autour de nous, les exemples ne sont pas rares de gens qui passent 20 ou 30 ans sur un divan, mais pour lesquels la métamorphose attendue n’a jamais eu lieu. Cela n’empêche pas de tenir dans l’existence, de s’accrocher à de petits pouvoirs, à de petits insignes du fétichisme phallique, comme aimait à le rappeler souvent Charles Melman, mais cela ne fait pas des analyses réussies pour autant. Car à la sortie de la cure, ces personnes se retrouvent exactement dans la même logique que celle dans laquelle elles étaient en y entrant. Passion pour la rivalité, la stérilité de la guerre, haine, prévalence des impasses de l’axe imaginaire. On retrouve en effet, le même narcissisme non entamé, la même surdité au signifiant, la même inhibition qui empêche d’inventer. Il n’y a certes pas lieu de s’en émouvoir plus que de raison, mais cela existe aussi dans nos associations, dans nos écoles, dans nos cercles. Même si la finalité de la cure est une question complexe et que tous les analystes ne sont pas unanimement d’accord sur son terme, l’essentiel est de veiller à ce que ce résidu de névrose ne neutralise pas les forces vives en imposant comme seul modèle la machine bureaucratique. Car l’analyse ratée, est déjà en elle-même une très lourde condamnation, qui peut laisser dans une condition subjective pire que celle du départ qui avait poussé à entreprendre la cure. C’est donc une affaire assez grave que Freud a essayé d’ailleurs de théoriser, la réaction thérapeutique négative, mais des formes moins définies et plus légères peuvent également exister. Il y a par exemple des personnes qui ne parviennent pas à faire autre chose que de répéter religieusement ce qu’elles ont reçu de leurs maîtres, sans pouvoir inventer la moindre énonciation. Quelque chose est mort et parfois demeure enclavé dans la structure. À cette infertilité quand à la possibilité d’inventer, l’on repère que s’associe aussi un handicap majeur de l’accès au Symbolique et à la prise en compte du Réel.
Alors pourquoi même si ces personnes savent communiquer et parfois de manière très efficace, voire sont notablement douées d’une séduction qui parfois fascine, ne sont-elles pourtant pas parvenues à entrer dans le champ de la parole, de la perte et du manque qui l’accompagne, donc de toucher aux conséquences inédites qu’elle produit ? Pourquoi la logique de la parole leur est demeurée fermée jusqu’à pouvoir fomenter dans certains cas des psychoses expérimentales comme l’histoire de Jean-Jacques Rousseau le révèle ? À savoir des psychoses liées à un contexte particulier mais qui s’avèrent réversibles. Pourquoi leur analyse n’a pas produit l’acte par lequel ils seraient devenus des sujets divisés par le signifiant, c’est-à-dire convertis au désir, mais qu’ils restent dramatiquement attachés à la demande, à la lettre maternelle et à ses impasses ? C’est que l’être pulsionnel et narcissique continue de sévir avec vigueur dans les dessous.
Nous sommes tous des héritiers et inscrits dans des filiations psychanalytiques particulières. Jean-Paul Hiltenbrand a pu prendre à l’égard de la fin de cure une position très rigoureuse et je la partage. L’analyse qui touche à son terme, telle qu’elle a été formalisée par Lacan, ne peut faire l’économie de la complexe extraction d’un objet causal clivé du grand Autre qui n’en est que le domicile structurel, elle ne peut se passer de la dé-fétichisation par l’usinage par la parole de cette objet vide de tout objet, ce qui se solde par le déclin d’un narcissisme imaginaire au profit de son pendant symbolique que Freud appelle par ailleurs estime. Pourquoi, alors que le déploiement de toutes ces subtilités trouve ses clefs chez Lacan, ce qui est une position différente de celle de Freud qui concevait qu’il y avait une butée indépassable dans le penisneid et le roc de la castration, il demeure encore aujourd’hui beaucoup d’appelés pour très peu d’élus ?
L’acte dont on parle dans l’Acte psychanalytique requiert donc d’abord ce premier acte constitué par la réalisation accomplie d’une analyse, à savoir que devenir un être de parole, un parlêtre, ait été possible. Mais la difficulté pour parler aisément de cette question délicate, c’est que le désir de l’analysant quand il parvient à entrer dans le champ du désir de l’analyste, a alors une structure d’acte, il ne s’analyse pas explicitement, il s’impose dans une sorte d’évidence. Si l’acte semble seulement s’accomplit dans l’ordre de l’agir, c’est avant tout en tant qu’il met en mouvement une portion de signifiant voilée. Sous couvert d’un acte, c’est un moment parlé mais en acte qui se fait entendre, à travers un fragment d’énonciation de nature signifiante. Il n’y a que le dire pour fait acte, souligne Lacan, dans son séminaire RSI.
Ce qui caractérise toujours l’acte, c’est qu’il est marqué par un avant et par un après qui fonde l’après comme radicalement différent de l’avant. Il inscrit une coupure. Cet écart, cette différence, n’est pas de l’ordre du visible, du spectaculaire, mais du registre de ce qui désormais s’entend et concerne l’intime qui depuis Lacan touche aussi à l’extime. Seuls ceux qui ont véritablement fait une analyse peuvent entendre quand quelqu’un d’autre a pu accomplir la sienne. Aucune connaissance d’aucune sorte ne permet de le savoir, car il s’agit d’une vérité qui relève d’un savoir purement insu, c’est-à-dire définitivement inconscient. En ce domaine point de demi-mesure, c’est un peu la loi du tout ou rien. C’est soit l’acceptation intégrale par laquelle l’adoption dans la langue s’accomplit, soit, rien. L’après qui résulte de l’acte est caractérisé par une mutation, un franchissement définitif et irréversible qui fonde le sujet. L’émergence du désir est corélatif de la naissance du sujet.
Si l’acte fonde le sujet, c’est en ceci qu’il se confond avec la double boucle de la coupure par laquelle advient la mise en fonction du trait unaire. Ce tracé en huit intérieur de la découpe du sujet se confond au bord d’une coupure centrale d’une bande de Moebius. Seule la coupure s’avère bien être l’acte fondateur du sujet. Or le sujet ne peut justement pas rendre compte de l’acte qui le constitue dans le moment où il se réalise. Avant l’acte, il n’y a pas encore ce nouveau sujet pour en rendre compte et après l’acte, le sujet constitué ignore l’opération qui l’a mis en place. Il y a nécessairement Verleugnung, dénégation pour reprendre un signifiant freudien, de l’acte dans l’instant même où il se produit. Ce sont seuls les autres d’abord qui l’entendent. Le sujet étant porté, représenté par sa division, il est aboli dans l’acte qui le métamorphose. L’acte l’éloigne de son destin primitif pulsionnel, imaginaire, moïque, il l’extrait de sa tendance à la jouissance homo érotique, c’est-à-dire organisée par la logique du miroir qui ne sait que promouvoir : agressivité, compétition, haine, prestance. À la place voit le jour un être sexué, soutenu par le Réel du non rapport, ce qui est rare. Très rare.
Qu’est-ce à dire ? Si ce n’est qu’à partir d’un tel événement, impossible désormais de vivre comme avant. Ce n’est pas que le sujet ne le veuille pas, c’est qu’il ne le peut pas. Quand l’acte de conversion du sujet au désir advient, on ne peut plus faire de la psychologie. On ne peut plus davantage faire de l’idéologie. On ne peut plus participer à dégrader la psychanalyse en faisant de la politique ou en ne s’intéressant qu’aux enjeux de pouvoir dans les institutions supposées l’abriter. On ne peut plus faire des procès, des guerres, mener des luttes, construire des empires d’influence. Sans bruit, discrètement, dans la paisibilité, dans la plus grande confiance et tranquillité de ce qui est à la juste place et inscrit dans sa temporalité propre, il ne reste plus qu’à faire de la psychanalyse à l’ombre de l’acte qui nous a fondé. Ce qui veut dire faire en sorte de donner toute l’amplitude à la parole. Cela paraît peut-être très peu, mais au contraire, c’est absolument immense.
Je vous remercie pour votre attention.
Gérard Amiel
Casa de la cultura
Milan, Italie le 18 juin 2025