« L’enfant arrive dans la cohue parlante de la structure signifiante qui le précède. » [1]
« L’inconscient, c’est ça, c’est qu’on a appris à parler, et que, de ce fait, on s’est laissé, par le langage, suggérer toutes sortes de choses. »[2]
« Au milieu des bruits ( tétée, bruits du corps, bruits extérieurs ), la parole vient introduire la loi dans le bruit ( …) la parole vient apporter, dans cette cuisine de bruits, une loi qui fait forçage (…) que ça lui plaise ou non, l’enfant entre dans un monde où « ça parle (…) il est pris dans la chaine de ce qui est dit ; ce n’est pas un bain sonore, ou l’environnement qui parle, c’est une prise dans les lois de l’articulation et de la syntaxe, c’est un forçage sous tendu par les lois du langage. »[3]
Un « forçage », oui, mais la plupart des enfants acceptent avec jubilation cette prise dans le langage, qui ravit l’entourage, relance le plaisir, et les faits parlêtres, sujets, comme la rencontre avec les bébés l ‘ indique sans cesse : « là où ça parle, ça jouit. »[4]
Et, a contrario, la clinique des enfants nés avec un handicap, ou un accident dans le réel du corps, ne leur permettant pas de répondre aux sollicitations de l’entourage montre que le discours peut s’étioler, se tarir, des deux côtés …
Cette dépendance langagière précocissime, réciproque, est le terreau d’où s’originent, et l’enfant, et le parent, chacun faisant exister l’autre par sa demande et son désir (sa jouissance).
L’enfant arrive donc dans le langage incessant du monde, dans la frappe permanente des signifiants des parents, de la famille, du social, qui parlent de lui, le nomment, continuent à le rêver, lui dictent sa place, prédisant son avenir, lui imposant une mission, un héritage, dans un jeu où se nouent Réel, Symbolique et Imaginaire : Charles Melman écrit dans « L’enfance du symptôme » : « Nous attendons de l’enfant l’accomplissement d’un idéal, qui est évidemment négateur de la castration qui, non seulement organise le couple parental, mais aussi la propre subjectivité de l’enfant. Nous attendons de lui l’accomplissement d’un impossible ».
Ces signifiants envoyés à l’enfant – même s’ils ne peuvent pas tout dire, il y a toujours un trou dans ce qui se dit et ce qui s’entend – ont valeur d’ordre, de proposition pour l’enfant, mais aussi d’appel, de reconnaissance, de demande : « Parler, ça s’apprend pas tout seul, y’a que les parents qui savent faire ça », dit un garçon de neuf ans, en cure.
Les idéaux parentaux, les exigences sociales et culturelles, les contraintes scolaires, éducatives, les oukases de l’HAS (diagnostic, plates formes, ritaline), sont autant d’injonctions dont l’enfant est la cible et, auxquels il doit se plier ; une suggestion qui passe par tous les temps grammaticaux, présent, futur, passé, mais surtout impératif, impératif qui écrase le temps : pas de délai, il faut obéir tout de suite, pas de place pour un écart ou une initiative. Les enfants sont sans cesse sous le coup de l’impératif.
Très vite, cette docilité de l’enfant à se faire l’objet de la jouissance de l’autre, peut se manifester dans une résistance, un désaccord d’avec cette dépendance, par un symptôme (difficultés alimentaires, insomnies, colères, difficultés d’apprentissage, etc…), désaccord qui culmine avec la crise de toute puissance infantile des trois ans, dans son tapage et sa revendication (« je suis le chef ! »), où l’enfant exhibe son indépendance illusoire, mais aussi sa présence au monde.
Ce refus de l’emprise peut être exprimé par l’enfant plus tard : « Arrête d’être dans ma tête et de penser à ma place ! » dit Louise, dix ans, à sa mère. Plus alambiqué : « Tu m’as forcé à ce que je veux faire ce que tu veux », dit Antoine, dix ans aussi, à sa mère, dans une servitude volontaire qui semble arriver à sa fin …
Dans Les Formations de l’inconscient, Lacan écrit :
« Primitivement, l’enfant, dans son impuissance, se trouve entièrement dépendre de la demande implicite dans toute parole, de l’Autre, qui modifie, restructure, aliène profondément la nature de son désir. »
Je ne parlerai pas ici de l’adolescence, toujours marquée par la révolte : « Arrête de choisir à ma place ! Arrêter de m’étouffer ! arrête d’être là ! », dit à sa mère, une adolescente dans une grande colère contre cette colonisation maternelle ; Adolescence qui a toujours « brûlé tout ce qu’elle a aimé » dans des conduites où le danger et la revendication de « la liberté » ont souvent la priorité ; ni non plus de l’addiction aux commandements des réseaux sociaux qui se substituent actuellement, pour les adolescents, aux exigences parentales dans une acceptation étonnante, sans aucune critique de ces mêmes adolescents : ce transfert du savoir, ce déplacement du savoir, de l’adulte à l’hyperconnexion des réseaux sociaux, commence à l’entrée en sixième, avec le premier portable.
Je parlerai plutôt du consentement de l’enfant à l’influence de l’autre, de l’adulte qui est ce qui fait soubassement « heim », pour chaque enfant, par le truchement du transfert et de l’identification symbolique, fondatrice du sujet : un professeur de violoncelle au Conservatoire, fils d’un professeur de violoncelle au Conservatoire, dit : « J’ai tout de suite compris que, si je voulais intéresser mon père, il fallait que je fasse, comme lui, du violoncelle ». Ce qui fût fait. Un destin consenti.
Ou Hector, quatre ans : son père s’étonne que, pendant ses crises, son fils hurle « basta cosi ! », ce que lui-même dit pendant ses propres colères. L’enfant met en scène et offre, par cette interjection, le symptôme du père,à la mère (séparée du père précisément à cause de sa violence).
Les enfants, en attente d’être aimés, nommés, d’être parlés, sont prêts à tout pour s’adresser à un autre et pour qu’il lui réponde, pour exister pour lui ! ; ils questionnent ceux qui sont en position d’Autre (autre) pour lui : est-ce que j’existe pour toi ? Est-ce que je compte pour toi ? C’est la fonction du symptôme à valeur essentiellement identificatoire : l’identification au désir de l’autre. Ils testent, dans cette docilité à la suggestion, la solidité des marqueurs symboliques qui sont pour eux gage d’existence, inscription signifiante.
Dans ce dialogue avec l’autre entre l’enfant et l’adulte, où est la suggestion ? Revenons à Lacan dans « les complexes familiaux » : « Qu’on s’arrête un instant à l’enfant qui se donne en spectacle et à celui qui le suit du regard, quel est le plus spectateur ? (…) l’enfant qui prodigue envers un autre ses tentatives de séduction, où est le séducteur ? de l’enfant qui jouit des preuves de la domination qu’il exerce et de celui qui se complait à s’y soumettre : qu’on se demande celui qui est le plus asservi ? » Jeux de miroir érotisés, de jouissance en miroir, à partir précisément de la suggestion, qui organisent la subjectivité de chacun : demande identificatrice, sujétion quémandée et à la fois, désir de s’en déprendre, dans le mouvement le mouvement d’aliénation – séparation qui nous fonde comme sujets, la « causation du sujet » (Lacan).
Comme le résume un analysant nouvellement père, et empêtré dans son « allégeance » (le terme est de lui) à ses parents : « comment en sortir ? Comment ne pas être un vassal ? Les enfants sont des cannibales et les parents des dictateurs. » Ou encore cette analysante ; « je suis emportée par les mots depuis toute petite … le jeu des mots … un plaisir puissant … comme mon père …une vraie arme ».
La psychanalyse de l’enfant – comme celle de l’adulte -, via le transfert, permet à l’enfant d’apprécier le poids des inductions parentales et sociales nécessaires à sa vie, et son désir de s’extraire d’une aliénation, qu’il peut chérir ? Je termine par une phrase de Claude Dorgeuille dans son article sur l’identification (Dictionnaire de Psychanalyse) : « Le sujet, du fait qu’il parle, avance dans la chaine des énoncés qui définissent la marge de liberté qui sera laissée à son énonciation. »
[1] Jacques Lacan, Les Quatre concepts
[2] Jacques Lacan, Le moment de conclure
[3] Jean Bergès, Le corps dans la neurologie et dans la psychanalyse
[4] Jacques Lacan, Encore