La psychanalyse n’est pas un luxe. C’est une ligne de résistance.
28 novembre 2025

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Thierry- Auguste ISSACHAR
Billets

 

 

Il se passe quelque chose de grave dans notre pays. Un amendement, présenté au Sénat par quelques parlementaires mal informés ou trop bien conseillés, propose ni plus ni moins d’effacer la psychanalyse du paysage des soins financés par la solidarité nationale. Pas de demi-mesure : zéro euro public pour tout ce qui se réclame de Freud, Lacan ou de la tradition clinique qui, depuis un siècle, a façonné notre rapport au psychisme, à la souffrance, au langage, au symptôme.

Il faut mesurer la violence symbolique d’un tel geste.

Et comprendre ce qu’il dit – non pas de la psychanalyse – mais de notre époque.

Ce n’est pas un amendement technique. C’est un acte idéologique.

Les auteurs du texte dégainent une rhétorique bien rodée :

la psychanalyse serait « non validée scientifiquement », « inefficace », voire « contre-productive ».

Le refrain est connu : réduire le traitement de l’humain à ce qui se mesure en six séances, à ce qui s’évalue en protocoles, à ce qui se chronomètre en scores comportementaux.

La réalité est toute autre :

personne ne prétend que la psychanalyse se réduit à des protocoles reproductibles. La psychanalyse ne guérit pas des symptômes, elle permet de les lire, de les déplier, de les transformer. Elle ne normalise pas les conduites : elle ouvre un espace au sujet. Et c’est précisément ce que certains ne veulent plus entendre.

Car cet amendement repose sur une confusion soigneusement entretenue :

confondre efficacité médicale et efficacité normative.

La psychanalyse n’est pas inopérante : elle est incontestable, et c’est cela qu’on cherche à frapper.

Ce texte vise à réduire la souffrance psychique à de la mécanique.

L’enjeu est là :

installer un modèle unique, exclusivement comportemental, calibré pour un monde qui veut des individus performants, silencieux, dociles, “fonctionnels”.

Un monde qui ne veut plus savoir que le sujet est divisé, traversé par des conflits, des désirs, des pulsions, des traumas – bref, qu’il n’est pas un système informatique.

La psychanalyse dérange parce qu’elle rappelle que l’humain est incalculable.

Qu’il n’y a pas de vie psychique sans opacité.

Qu’il n’y a pas de soin sans prise en compte du sens, du récit, du langage, de l’histoire singulière.

C’est cela qu’on veut faire taire.

Ce texte prépare un appauvrissement massif de la pensée.

Le plus cynique dans cet amendement ?

Il prétend ne pas toucher à la « liberté de choix ».

Mais une liberté privée de moyens n’est pas une liberté : c’est une fiction.

On nous explique que nous pourrons toujours consulter librement un psychanalyste – à condition de payer.

Autrement dit : la psychanalyse pour les riches, les protocoles pour les pauvres.

Est-ce cela la République ?

Une santé mentale à deux vitesses ?

Une médecine du pauvre réduite à des manuels de bonnes conduites ?

Une médecine du riche laissant encore place au sujet, au récit, au symbolique ?

Ce texte est scientifiquement discutable, politiquement dangereux, et anthropologiquement délétère.

Scientifiquement discutable : parce qu’il ignore l’immense corpus clinique, la littérature internationale, les milliers de praticiens formés et reconnus, et l’expérience cumulée des institutions psychodynamiques.

Politiquement dangereux : parce qu’il ouvre la voie à une médecine étatisée des comportements, où l’État déciderait quelles thérapies sont légitimes, et lesquelles doivent disparaître.

Anthropologiquement délétère : parce qu’il réduit l’humain à ce qui se mesure, à ce qui s’adapte, à ce qui se corrige.

Parce qu’il efface l’espace de la parole, la possibilité du symptôme comme message, l’aventure singulière d’une analyse comme travail de liberté.

Il faut le dire calmement, mais fermement : la psychanalyse n’est pas une option.

La psychanalyse n’appartient ni à Freud, ni à Lacan, ni à des écoles, ni à des chapelles.

Elle appartient à tous ceux qui refusent que le soin psychique soit réduit à un algorithme.

Elle appartient aux enfants pour qui les mots comptent.

Aux adolescents qui cherchent un lieu où tomber sans être corrigés.

Aux adultes qui n’entrent dans aucune case et ne veulent pas y être forcés.

Aux psychotiques, aux traumatisés, à ceux que les protocoles laissent au bord de la route.

Elle appartient à ceux qui savent que la souffrance psychique n’est pas un bug à corriger, mais un appel à comprendre.

Ce qui est attaqué ici, ce n’est pas la psychanalyse : c’est la complexité de l’humain.

Derrière cet amendement, il y a un projet de société où tout doit être efficace, mesurable, rentable, standardisé.

Un monde sans inconscient, sans opacité, sans symbolique.

Un monde où l’on pense qu’un enfant autiste se “corrige” comme on règle un thermostat.

Un monde où la parole n’a plus de valeur, où le sujet disparaît derrière l’ajustement comportemental.

Face à cela, la psychanalyse est une résistance.

Une résistance à l’aseptisation du soin.

Une résistance au management des vies intérieures.

Une résistance à l’effacement du sujet par les chiffres.

Nous ne pouvons pas laisser faire.

Ce texte n’est pas anodin.

Il ne s’agit pas d’une réforme budgétaire.

Il s’agit d’un changement de civilisation.

La psychanalyse n’a pas besoin d’être remboursée pour exister, mais la société a besoin d’elle pour ne pas se réduire à la gestion comportementale des individus.

Aujourd’hui, il ne s’agit pas de défendre une école ou une profession.

Il s’agit de défendre une idée beaucoup plus précieuse :

L’idée que l’humain ne se réduit pas à ses symptômes.

Que le sujet ne se réduit pas à ses conduites.

Que la souffrance ne se traite pas par décret.