Conclusion de la Journée du 25 mars 2000 de la Fondation Européenne pour la Psychanalyse
Au terme de cette Journée, je me trouve dans un état de souffrance psychique. Heureusement qu’il y a des psychothérapeutes dans la salle… Le seul problème, c’est que en même temps, c’est ce qui m’inquiète ! Parce que lorsque je cherche à comprendre et à savoir ce qu’ils font, quelle est leur pratique, je m’intéresse évidemment à leur littérature qui est abondante, fort précise, et je m’aperçois que, pour dire les choses simplement et directement, ils font… n’importe quoi ! C’est assurément ce qui caractérise leur rassemblement. Il y a, semble-t-il, dix-neuf écoles ou groupes réunis, il n’y a pour l’essentiel, entre elles, aucune communauté de référence théorique. Il y a un langage qui s’inspire plus ou moins maladroitement de Freud, c’est clair – parfois même adroitement, j’en conviens, mais en tout cas, il n’y a pas besoin d’être très fort pour savoir que ça a le goût du Canada dry…
Donc des pratiques dont il faut bien dire que c’est n’importe quoi, un savoir théorique dont il faut bien dire que c’est n’importe quoi. Moi j’en ai beaucoup connus dans ma carrière qui n’est plus maintenant tellement courte… j’ai connu beaucoup d’évolutions de psychothérapies, et de vogues, et de modes de psychothérapies ; j’ai bien connu Moreno, par exemple, ça ne vous dit rien ? Je vous assure que c’était un personnage considérable, en son temps ! Il y a eu Jdanov… le ” cri primal ” ça nous ferait du bien ! On l’a entendu récemment, il était retraité sur la Côte d’azur, on l’a entendu dire qu’il s’est bien amusé. Enfin ! il ne faut pas faire d’assimilations abusives, ni excessives, ni trop rapides, mais je me fie à ce que je lis, et aussi à ce que j’écoute, car au cours de la journée, personne encore ne m’a dit… ce qu’était la psychothérapie !
Alors je vais penser que c’est une communauté, d’objet, que ce qui réunit ces divers groupes, après tout avec des méthodes différentes comme il y en a eu en médecine et comme il y en a encore, diverses façons de procéder : ça vise la guérison, voilà, il s’agit de personnes bien intentionnées et qui cherchent par des moyens qui sont les leurs à guérir. Le seul problème, c’est qu’il faudrait qu’ils veuillent bien nous dire ce qu’est la guérison psychique. C’est quoi ?
Parce que le sentiment de bien-être psychique varie éminemment selon les périodes, selon les cultures, selon les religions, selon les langues, selon les milieux sociaux à l’intérieur d’une même culture. Ce qui fait que parler de guérison psychique mérite évidemment qu’on vienne dire ce qu’on entend par là…
Il y a, car bien évidemment je me tournerai vers Freud pour essayer d’avoir là-dessus un soupçon d’idée, il y a chez Freud une proposition qui là-dessus mérite notre intérêt : finalement, ce que l’on peut considérer comme relevant d’une guérison psychique, c’est une sorte d’accord entre ces trois instances que constituent le moi, le surmoi, et le ça ; et que, à l’intérieur d’un même individu, ces trois instances fonctionnent de façon à peu près harmonieuse.
C’est une définition qui me paraît intéressante parce que je dois dire que je la trouve un peu optimiste. Un peu optimiste dans la mesure où nous vérifions que si le ça représente l’ensemble des pulsions et des désirs inconscients, le moi a la fâcheuse habitude de, très volontiers, ses désirs et ses pulsions, les sacrifier pour satisfaire le surmoi. Ça semble être au principe des plus communs fonctionnements psychiques comme si l’index du bien-être psychique était cet accord du moi et du surmoi ; comme si le fait de pouvoir m’imaginer articuler ce qui serait le même langage, le même propos, le même discours, exprimer les mêmes volontés que lui, était ce qui était susceptible de me donner ce sentiment de confort psychique, le sentiment d’être dans mon bon droit, d’être soutenu, et donc du même coup d’être bien – même si cela peut me coûter le sacrifice des désirs inconscients.
Ce que je veux dire par là, c’est que si l’on fait un peu attention à cette formulation de Freud, on sera amené à constater que l’on ne se sent jamais si bien psychiquement que lorsque l’on est davantage aliéné, autrement dit animé par ce que nous appelons le discours de l’Autre – ou ce que nous prêtons à l’Autre. Et c’est bien tout ce que nous propose la religion, c’est aussi ce que nous proposent toutes les idéologies, y compris d’ailleurs dans le champ psychanalytique : avec ce sentiment de confort que peuvent éprouver les élèves à reprendre comme il convient, comme il faut, le propos de leur maître…
Il n’y a ici qu’un tout petit pas à faire pour remarquer que cet accord du moi avec le surmoi qui semble en mesure de donner ce sentiment de bien-être, fût-ce au détriment du ça, certaines formes d’organisation politique, sociale se trouvent tout à fait à même de le fournir et de proposer une solution collective à ces petits ennuis individuels. Faute de se référer à ce qui serait pour chacun le discours de ce qui pour lui constitue une référence privée, pourquoi ne pas avoir une référence collective, qu’il s’agisse d’une idéologie, ou qu’il s’agisse du conformisme au milieu social ?
J’évoque très directement toutes ces formes de régime politique, ces régimes politiques fascistes qui ont été, qui seront et qui sont et qui seront éminemment populaires (car on ne peut pas utiliser d’autre terme) qui ne proposent justement rien d’autre à leurs malheureux concitoyens en situation de difficulté avec un moi exposé à tout ce que vous voudrez, – je ne vais pas entrer là-dessus ici -, rien d’autre que l’accord rétabli avec une instance idéale collective et avec les effets indéniables de soulagement psychique et de confort psychique que cela peut apporter !
Aujourd’hui, chez nous, il y a cette autre forme que l’on appelle d’un terme rapide le “politiquement correct” : il s’agit d’être conforme en tout cas à ce qui semble être la moyenne des jugements moraux de la société à laquelle on appartient et avec des conséquences qui peuvent être graves pour celui qui s’en écarterait…
Si ce que je vous fais remarquer là est exact, cela voudrait dire que finalement les psychothérapies, quelle que soit la diversité de leurs procédures ou de leurs référence théoriques, ont néanmoins un medium commun. Un medium que nous connaissons, Freud l’a rencontré à l’origine de son parcours et il s’y est intéressé, il est allé à Nancy pour cela. Ça s’appelle la suggestion. La suggestion, cela veut dire être en mesure de se dispenser de sa misérable existence et des problèmes qu’elle peut poser pour ne plus avoir qu’à s’en remettre aux impératifs bienveillants qui vont se charger de guider votre existence.
Je ne demande qu’à être contredit sur ce point par ceux des psychothérapeutes qui seraient en mesure d’y apporter des objections valides, je ne demande qu’à faire un meilleur jugement là-dessus mais il ne me semblerait pas illégitime de dire que quelles que soient les procédures, il ne s’agit en dernier ressort que du recours à la suggestion et d’un renforcement de l’aliénation en tant qu’elle serait au secret de ce que le sujet laissé à sa solitude pourrait attendre, exiger : ce qu’on appelle aussi d’une certaine façon et ailleurs, la pulsion invoquante.
Alors sur la question du diplôme, le problème plus immédiatement théorique et pratique qu’il pose est le suivant : peut-on être psychothérapiquement correct ?
Le peut-on alors que nous savons que ce qui caractérise la vie psychique, ce qui fait son prix, c’est justement son incorrection ! L’inconscient, c’est l’incorrect par excellence, les désirs de l’inconscient sont régulièrement et systématiquement non corrects, non conformes. Et dans la mesure où le peu de vie que nous avons est soutenu par ces désirs inconscients, que c’est synonyme, que ça va ensemble, vouloir être psychiquement correct, c’est-à-dire conforme à quoi que ce soit, ne peut signifier que l’extinction de cette petite vie qui est là à se débattre, à s’interroger, à se demander, à proposer, à hésiter, à douter, à souffrir. Puisque, après tout, il y a cette part de souffrance qui s’avère interne à l’existence et nous savons très bien de quelle façon chacun peut y mettre un terme.
Alors ce qui nous arrive aujourd’hui avec ce qu’ont soulevé ceux qui font profession de psychothérapeutes est allé assurément au devant d’un souci ministériel que pour ma part je trouve légitime : témoigner aux citoyens que le gouvernement ne va pas laisser se répéter de mauvais coups dans le champ de la santé, que le gouvernement a le bon oeil et le bon pied, que les citoyens vont être là rigoureusement défendus contre – paraît-il – les charlatans…
Ce mouvement-là de ceux qu’on appelle les psychothérapeutes, moi je dirai le nom que je leur donne, ce mouvement est parfaitement homogène, congruent, pourquoi ne pas le dire, avec la multiplication des religions ; c’est-à-dire l’idée qu’il y a dans la population un besoin de religieux et que les églises archaïques, anciennes, constituées, dogmatiques, sophistiquées, tout ça, tout le baratin théologique, ces églises sclérosées ne répondent plus à ce besoin – qui est quoi ? Qu’on cesse de l’exposer au silence de Dieu. Ça suffit ! Maintenant on est assez grands, on est assez savants, on est assez forts, on est assez riches pour lui fournir comment il doit faire ; les bonnes réponses, elles sont là.
Tout à l’heure un ami strasbourgeois me disait : mais on est très embarrassé pour distinguer les sectes des religions ! Moi, je dois dire que je ne vois pas du tout la différence. Les religions sont fondées sur l’amour. Alors l’amour, c’est intéressant parce que ça implique la haine, ça implique le doute, ça implique la crainte, ça implique la tromperie, ça implique l’infidélité… Alors que les sectes sont fondées sur la passion. Et la passion, on sait où ça se soigne – ici, par exemple, à Sainte-Anne. La passion, c’est une autre affaire !
Ces groupes psychothérapiques se présentent ainsi à un moment où il y a pas moins dans ce petit domaine privé, encore qu’il constitue un champ que l’on peut encore accroître, agrandir ; il s’agit de répondre aux ” besoins ” de la population. Ces psychanalystes, avec leurs procédés centenaires ! Vous vous rendez compte ? Les vieux machins ! Alors que aujourd’hui, il faut être rapide, précis, court, efficace. La technique de Freud, c’était bon pour l’époque, le début du chemin de fer… Aujourd’hui, il faut être en mesure d’y aller, de répondre…
Mais répondre quoi ? Répondre à quoi ? Répondre comment ?
Pour ma part, je ne suis pas très surpris de ce surgissement dans ce moment que nous vivons. Il me semble, je ne suis pas très habile politique, j’écoute très attentivement mes amis quand ils font preuve de sagesse sur la façon de se conduire vis-à-vis de tout ça, mais je pense qu’il importerait que sur la question de que qu’on appelle les psychothérapies, les psychanalystes se situent clairement : “psychothérapie”, ce n’est rien d’autre que quoi ? Un mot, sinon, ça n’a pas d’existence, un mot, un signifiant sous lequel vous fourrez n’importe quoi ! Et ce mot aujourd’hui est susceptible de répondre à l’attente et au besoin d’un certain nombre, d’un grand nombre de gens… Il y aura toujours quelqu’un pour vous guérir ! Vous parlez d’un vieux fantasme ! Voilà, ça mousse… mais quelle est la nature, quel est le caractère, quel est l’esprit de ce qui là vient mousser ?
Il importe que les psychanalystes, et c’est ce à quoi personnellement je m’emploierai avec la limite de mes propres moyens, disent sur la question des “psychothérapies” entre guillemets, disent de quoi il est clairement question. Ce sur quoi des députés, réputés cultivés, vont être amenés à se prononcer, ce sur quoi un personnel administratif qui par ailleurs ne manque pas de qualités et de savoir va être amené à se prononcer, il faut, je crois, en tout cas c’est ce qu’il me semble, bien le spécifier ; il n’y a là rien d’autre derrière qu’une intention, qu’on peut juger bonne ou mauvaise, peu importe ! en tout cas une intention qui n’a ni les moyens, ni les savoirs de sa fin.
Merci pour votre attention !