« Je l’aide à mourir » ?
23 janvier 2026

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Céline DE LA ROCHEMACE
Billets

Lacan parlait du psychanalyste comme d’un funambule, constamment en équilibre. Ceci probablement du fait que son point d’appui n’est pas en dernier ressort phallique mais l’objet petit a. Aujourd’hui pourrions-nous dire qu’il est un navigant, dans le brouillard des changements de notre société, naviguant à vue ?

 

Après les débats sur l’abolition de la peine de mort en France (18 septembre 1981), notre rapport à la mort est à nouveau sur le devant de la scène avec l’examen du projet de loi appelé « L’aide à mourir » au Sénat à partir du 20 janvier 2026. « L’aide à mourir » y est définie ainsi : « L’aide à mourir consiste à autoriser et à accompagner la mise à disposition, à une personne qui en a exprimé la demande, d’une substance létale, dans les conditions et selon les modalités prévues aux articles 6 à 11, afin qu’elle se l’administre ou, lorsqu’elle n’est pas en mesure physiquement d’y procéder, se la fasse administrer par un médecin, un infirmier ou une personne volontaire qu’elle désigne. » Les conditions indiquées sont essentiellement le fait que la personne soit majeure et « atteinte d’une affection grave et incurable engageant son pronostic vital à court ou moyen terme. » (site : assemblee-nationale.fr)

 

Notons que ce projet de loi n’est pas tellement abordé sur le plan éthique au sein de notre société lors de discussions que nous pourrions attendre des hommes et des femmes politiques à propos d’un enjeu si important. Ce sont surtout des religieux qui prennent la parole sur ce thème en ce moment.

 

S’il n’est, pour le psychanalyste, pas question de prendre parti sur l’évolution de notre société, il est de sa responsabilité de tenter de mettre en évidence ce qui se joue aux niveaux des changements qui s’opèrent quant à la mise en œuvre des désirs, des jouissances, des pulsions de vie et de mort découvertes par Freud.

 

La différence des sexes était un fondamental, elle est floutée de nos jours, devenue parfois inopérante quant au désir et à la dimension de la différence, de l’Altérité.

 

Un autre repère fondamental est la différence entre la vie et la mort. C’est dans la psychose que cette différence se voit parfois effacée, avec une mise en continuité de la vie à la mort. Nous pourrions noter ce qu’on appelle « la mort du sujet » dans la psychose : « le sujet, déjà retranché du symbolique, se voit précipité dans la plus grande des souffrances par identification réelle à l’objet a en tant que cadavre » (Dictionnaire de la psychanalyse sous la direction de Roland Chemama et Bernard Vandermersch). Quelle est l’efficace de la discontinuité entre la vie et la mort pour nous ?

 

Lacan nous avertissait, lors de sa conférence l’Université Catholique de Louvain en 1972, que nous passions notre temps à refouler que nous sommes mortels. Il nous avait également avertis sur le fait que si le sujet tenait au quotidien, c’était parce qu’il savait tout de même que cela aurait une fin. Evidemment, nous pouvons poser que c’est cette finitude qui permet le désir.

 

Lacan indiquait aussi que le Un dernier, le maître absolu, était la mort. Charles Melman insistait, à propos de la direction de la cure psychanalytique, sur le fait de ne pas aller trop loin du côté du dénuement du sujet, puisque, en dernier ressort c’est à un désir de mort qu’il est convoqué. Ainsi, une parole renarcissisante, du côté du rempart phallique, pouvait accompagner le patient sur le pas de la porte, comme un point de butée à tenir, après une séance ayant permis une levée du refoulement particulièrement conséquente, laissant appréhender notre condition de désêtre.

 

Charles Melman présentait le Nom-du-père comme civilisateur. Son intervention est « pacifiante » car elle scelle le pacte « d’une possible jouissance » entre S1 et S2 (Pour introduire à la psychanalyse aujourdhui, p. 276). Cette « promesse de jouissance » sexuelle, basée sur l’articulation signifiante est mise à mal aujourd’hui. Elle ne fait plus si souvent limite de nos jours.

 

Sans l’intervention du Nom-du-père, comment poser une limite à l’impératif de jouissance venant de l’Autre ? Cette limite peut aussi heureusement se trouver dans la production du discours de l’analyste, la cure permettant l’émergence d’un nouveau S1, d’un signifiant qui conviendrait mieux à l’analysant quant aux conditions de son désir singulier, de son objet singulier. Une cure analytique peut poser les conditions de se passer du Nom-du-père, l’analysant ayant appris à s’en servir. Mais cette expérience, si elle nous est quotidienne, est à la marge de notre société, en nombre restreint.

 

Cette potentielle inscription au registre de la loi juridique de « L’aide à mourir » est-elle un effet du défaut observable actuellement du Nom-du-père ne limitant donc plus la convocation au Un absolu et dernier qu’est la mort ? Ce désir de mort rencontrerait-il de façon accidentelle l’exigence de rentabilité capitaliste, ravalant le sujet à l’objet a, déchet, mais dans sa dimension réelle cette fois ?

 

La voie ainsi ouverte vers l’évacuation dans sa dimension réelle de l’objet pourrait créer un appel, faire des émules, faire émerger un malencontreux effet de mode, des formes d’identifications, telles les consultations intensives des réseaux sociaux dédiés à l’anorexie par exemple, les jeunes s’y entrainant mutuellement.

 

A la place de cette dénomination de « L’aide à mourir » impersonnelle et aseptisée, prise sur la dimension réelle, nous pourrions en parler grâce à une énonciation en y indiquant le sujet (je) et l’objet (l’) : « Je l’aide à mourir ». Ceci nous permettrait peut-être d’entendre un peu mieux ce dont il s’agit. Je dois dire que je préfère l’ancienne référence chansonnière poétique « Je l’aime à mourir ».

 

Céline de la Rochemacé

Janvier 2026