Discussion ayant suivie l’intervention de Claude Landman
“Quelques remarques sur la névrose de transfert”
au Séminaire d’hiver 2026
Marc Estenne :
Merci Claude pour ce parcours d’avoir repris les grands classiques de la névrose de transfert freudienne, pour souligner brièvement mais quand même les apports lacaniens. Je vais passer la parole à Christiana et puis peut-être que je ferai une remarque.
Christiana Fanelli :
Alors j’essaie d’entrer dans ce discours, dans cette traversée vraiment remarquable et magnifique de la question du transfert de Freud à Lacan, si j’ose dire comme ça. C’est-à-dire que peut-être Freud était le fils d’une époque ; à épingler le parcours de Freud, on pourrait dire : là où il y avait l’hypnose, il faut que le transfert advienne.
Et donc il y a l’illusion peut-être, la question qui se pose à Freud est que le transfert soit le lieu d’une guérison. Et après toute la traversée que vous avez faite d’une névrose de transfert, c’est comme si Freud va se… l’impasse c’est quand même le versant imaginaire de l’amour. Ça reste pour l’analysant une forme de résistance quand même à une analyse ; au désir, il résiste.
C’est pour cela qu’après Freud parvient à parler d’un échec. Mais Lacan en effet repart de là, de la nécessité de réfléchir sur le transfert et sur les deux questions essentielles qui sont l’amour et le savoir.
Et la question de l’amour, vous l’avez expliqué très bien, comment l’amour peut être traversé, comment il peut devenir un chemin vers le désir, donc la question de l’objet que Lacan développe, c’est bien le maniement, le savoir y faire avec cette dimension dans le cadre d’une cure pour que l’analysant puisse entrer en relation avec la cause de son désir, qui n’est pas l’objet que l’analyste peut incarner, faire semblant d’être et qui peut être selon les moments un objet disons oral, anal, etc., mais ce qu’il peut représenter, c’est un au-delà, au-delà de. L’objet-cause c’est autre chose, c’est évidemment le rapport avec l’objet qui cause son désir. C’est nécessaire de faire chuter l’analyste en tant que semblant d’un autre type d’objet.
Donc c’est l’objet autour duquel Lacan travaille, c’est son invention fondamentale et c’est quelque chose qui change le statut du transfert, le maniement de l’objet. Et ça c’est très important.
L’autre question c’est le savoir, donc ça c’est sa façon je crois de traverser l’amour et ses impasses, c’est à dire ses côtés imaginaires, de faire de l’amour de transfert un chemin vers le désir. Mais de l’autre côté, le savoir, car le transfert c’est quand même ce croisement entre savoir et amour, le transfert, c’est bien au point de croisement. Et la question du savoir, vous l’avez très bien décrit, le chemin de Lacan, ça va du sujet supposé savoir au savoir sans sujet. C’est vraiment tout un parcours d’analyse, l’analysant va faire ce parcours, si j’ai bien entendu. Et là la question que vous posez c’est peut-être une autre invention lacanienne : ce savoir était déjà là. C’est un savoir de l’inconscient, c’est un fruit de l’analyse, du parcours d’analyse, c’est une écriture nouvelle d’analyse, c’est dans l’après-coup, c’est-à-dire, c’est un produit, une invention, quelque chose qui s’écrit tout au cours de l’analyse. L’autre jour, nous avons fait une rencontre avec Iscovich : Iscovich a rappelé une phrase de Lacan selon laquelle l’inconscient n’est pas là avant, mais c’est l’écoute de l’analyste qui permet de poser la question de l’inconscient et après à l’analysant de développer son inconscient. Il a été radical dans la réponse, je ne sais pas, ça m’interroge évidemment, s’il y a quelque chose qui précède ou s’il y a vraiment cette nouvelle écriture.
Donc c’est une très belle question qui déplace vraiment toute l’affaire, pour ma façon d’entendre avec respect Freud. Donc il y a beaucoup de choses et je me limite à remarquer tous ces points si importants que vous nous avez apportés ce matin et donc m’interroger moi-même sur ce point final que je trouve essentiel.
Claude Landman :
Merci beaucoup Christiana. Vous avez repris des choses d’une manière qui me paraît tout à fait éclairante.
Oui, est-ce que la psychanalyse permet un nouveau rapport au savoir ? Ce qui est du registre de l’invention. Et on ne le mesure probablement pas, mais ça emporte des conséquences majeures. Majeures de ce qu’il en est de nos relations amicales, amoureuses, institutionnelles. Comment on peut dire ? Ce nouveau savoir qui pourrait émerger sans vouloir être dans l’utopie, il me semble que, je l’ai dit à quelques reprises, ce que Lacan avait apporté ne s’est pas mis en acte véritablement.
C’est la responsabilité des associations psychanalytiques, des psychanalystes, d’essayer, au moins sur le plan expérimental, dans leurs institutions, d’essayer de mettre en acte les conséquences de ce nouveau savoir qui n’est plus nécessairement lié à un sujet qui serait supposé à ce savoir. C’est considérable. Est-ce que, dans nos associations, dans le lien entre psychanalystes, puisque vous y avez fait allusion, Christiana, est-ce que quelque chose de nouveau par rapport à ce que sont les liens sociaux habituels, les effets de groupe, les collages multiples et variés, est-ce que dans nos associations pourrait se faire jour ce qu’il en est des conséquences de l’apport de Lacan ? Pour l’instant, ça reste quiescent. Tous ces mathèmes, on les récite, on les répète, mais est-ce qu’ils sont véritablement mis en acte ? Ce n’est pas certain du tout. Ce n’est pas certain du tout.
Sur la question de l’objet, je reviendrai peut-être sur ce que Yorgos a parfaitement montré, c’est-à-dire la fonction du rien, que l’analyste incarne, parfois sans le savoir d’ailleurs, sous la forme du silence. Silence qui est évidemment le représentant paradigmatique du rien. Même si c’est un silence, on va dire, qui n’est pas sur le versant qui consiste à se taire, mais c’est un silence qui est d’une autre nature. Mais il incarne assurément le rien. Parce que quand vous parlez d’un autre objet, je ne sais pas à quoi vous faisiez allusion, un autre objet que l’objet pulsionnel, disons.
Christiana Fanelli :
Je fais allusion à quelque chose que Lacan développe très bien dans le séminaire sur l’angoisse. Il y a un objet qui est devant, devant nous, et un objet qui est à l’arrière. Et donc, nous sommes toujours attirés par les objets du monde, mais ce qui nous pousse à désirer, c’est autre chose, et ça nous échappe. Ça échappe à la prise, au cadre spéculaire. Ça, il en parle comme ça à ce moment. L’objet qui est devant nous est l’objet qui nous…en italien, « quello che ci muove » : ce qui nous pousse à désirer, mais qui est insaisissable, en effet, et qui donc nous renvoie toujours à notre manque.
Et là, c’est une question qui s’ouvre. Alors, par exemple, c’est une façon, mais il y en a d’autres pour en parler.
Claude Landman :
Vous disiez à juste titre que, comme l’a avancé Lacan dans la Troisième, le psychanalyste a à incarner dans le semblant les quatre objets pulsionnels que l’on connaît. Et il ajoute que c’est plus difficile pour une femme qui connaît bien la question de l’objet petit a qu’elle représente pour un homme. Et donc, il dit que c’est plus difficile pour une femme qui pourtant sait de quoi il s’agit, parce qu’elle n’a pas nécessairement le goût d’incarner l’objet petit a pour un homme. Il le dit explicitement comme ça.
Marc Estenne :
Oui, j’avais deux petites questions, mais Pierre-Christophe d’abord.
Pierre-Christophe Cathelineau :
Oui, merci, Claude, pour ce très bel exposé. J’ai trouvé que votre fin d’exposé était extrêmement intéressante par rapport à la question de la suggestion et de ses avatars dans la mesure où ce savoir sans sujet qui désarime le sujet de sa volonté d’être aimable - tel que le transfert pouvait l’amener à l’être pour faire avancer la cure, et qui le met dans une position d’invention, comme vous l’avez si bien souligné – est une façon de répondre, dans le champ social et politique, à la question des identifications suggestives, c’est-à-dire au fascisme ou aux formes de fanatisme telles qu’elles se présentent aujourd’hui dans notre lien social. C’est-à-dire que c’est une façon de faire entendre, comme vous l’avez dit, que ce savoir sans sujet suppose un lieu vide, et que ce lieu vide n’est susceptible d’aucune suggestion, de sa part en tout cas. C’est-à-dire qu’en soulignant ce point d’appui sur le savoir sans sujet et sur le nœud borroméen, puisque vous l’avez amené dans la suite, vous mettez en évidence une porte de sortie par rapport à la suggestion, précisément. Et par rapport à la suggestion fasciste qui s’infiltre aujourd’hui dans notre lien social. Je ne sais pas si vous seriez d’accord ?
Claude Landman :
Oui, je suis tout à fait d’accord avec vous. Le problème, si vous voulez, c’est que se confronter au vide de l’Autre, avec un grand A, c’est à proprement parler effrayant. [P-C C : Oui, c’est effrayant]. Donc, on ne peut pas s’étonner que se mettent en place des tentatives de remédier à ce vide qui est dans l’Autre.
Bernard Vandermersch
Oui, merci Claude. J’aurais aimé que dans ton exposé, la fin soit plus développée.
Question : qu’est-ce que c’est que ce savoir sans sujet ? Dans le fond, c’est celui que la science fabrique. Concevoir l’inconscient comme savoir sans sujet n’implique pas que le déchiffrement, enfin que ce qu’on en fait surgir de cette zone, d’ailleurs dont il n’est pas prouvé que ce soit un ensemble de signifiants discrets ou des choses de ce genre, ce serait plutôt quelque chose qui serait inscrit quelque part en nous, mais pour que quelque chose s’en dise, ça va produire du sujet quand même. Il est sans sujet, mais l’éthique de l’analyse n’est pas une désubjectivation… Enfin, je ne le vois pas comme ça. Certainement une désubjectivation d’un sujet transcendant à ce savoir, ça je suis tout à fait d’accord. Mais que le travail est à poursuivre en nous, quand nous parlons, puisque nous ne considérons pas que ce savoir est une fois défini, absolu etc…, que c’est terminé, à chaque fois, il faut y aller de ce qui en nous est vital et qui est quand même de l’ordre de la pulsion. Peut-être que j’erre là, mais j’aimerais bien avoir ton idée.
Claude Landman :
Oui, je te remercie, Bernard, pour ta question.
Désubjectivation, en effet, ce n’est pas un terme d’ailleurs que Lacan employait. Il a parlé de traversée du fantasme, ce moment de fin de cure, où, en quelque sorte, le fantasme est ébranlé.
Alors, ça rejoint, j’en disais un mot à Yorgos, ça rejoint cette formulation qui m’a toujours été difficile, à savoir que, au terme de l’analyse, le fantasme devient la pulsion. Ça suppose quand même une éclipse véritable du sujet, parce que la pulsion, elle est acéphale. Elle est acéphale. Donc, il y a là une articulation complexe, mais en tout cas, pour répondre à ta remarque, il me semble quand même que la psychanalyse déplace la question du rapport au savoir.
Et tu as raison, c’est effectivement ce que la psychanalyse doit à la science. Parce qu’en effet, un savoir sans sujet, c’est le savoir scientifique. C’est ce qui a effrayé Cantor, quand il a découvert les nombres transfinis. Mais c’est la dette de la psychanalyse à la science. Et c’est vrai que Lacan dit, dans La science et la vérité, que la psychanalyse n’aurait pas été possible sans l’avènement de la science moderne. Et il dit qu’au fond, le sujet de l’inconscient n’est pas différent du sujet de la science.
Alors à partir de là, qu’est-ce qu’on en fait de ce rapport au savoir, du fait qu’il y a du savoir sans sujet et comment traite-t-on la question de la pulsion à partir de là ? Ce sera probablement une des questions qui se poseront lors des prochaines journées en juin sur la pulsion.
Pierre-Christophe Cathelineau :
Ce que j’ai trouvé aussi extrêmement intéressant dans ce que vous avez amené, c’est l’association que vous avez fait entre le savoir sans sujet et le nœud borroméen. Je crois qu’il y a là un point clé pour entendre ce dont il s’agit dans le nœud borroméen. Précisément, d’un savoir sans sujet, c’est-à-dire une articulation entre le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire autour d’un trou qui ne suppose plus un sujet au sens strict où il serait nommé dans la structure. Le sujet, c’est le nœud borroméen lui-même, mais on voit très bien que si Lacan renonce à mettre le mathème S barré sur le nœud borroméen, c’est que quelque chose d’autre se déplace à partir du nœud qui n’est pas subjectif et qui dépasse la dimension subjective autour de ce trou central de l’objet de petit a. Je ne sais pas si vous êtes d’accord ?
Claude Landman :
Oui, tout à fait, tout à fait, merci.
Marc Estenne :
J’avais encore une ou deux questions pour Claude, mais je pense que je vais rester sur ma faim et ne pas vous demander de faire la même chose, c’est-à-dire qu’on va arrêter nos travaux pour ce matin. Je vous remercie beaucoup. Yorgos, tu voulais dire un mot ? Allez, un petit mot pour Yorgos. Il ne va pas rester sur sa faim, lui.
Yorgos Dimitriadis :
Merci de ne pas me laisser sur ma faim. Merci aussi Claude pour cette intervention. Et puis, une question par rapport à ce que ça pourrait être la place de la pulsion.
Pour le fantasme, il y a toujours une dimension de fausse reconnaissance dans le fantasme. C’est-à-dire que c’est comme dans le stade du miroir. On pourrait dire même que le stade du miroir, c’est une base pour le fantasme. On a toujours tendance à reconnaître l’autre, à reconnaître quelque chose par rapport à l’autre qui nous amène à avoir une hypothèse standard. Le prêt-à-porter du fantasme. Donc, s’il y a une traversée du fantasme fondamental, peut-être, justement, on fait cette place à ce rien par rapport à la possibilité de connaître l’autre. Du coup, il y a cette place du rien à nouveau. On fait une place au vide à ce moment-là.
Est-ce que ça peut être une piste par rapport à cette question de ce que deviennent les fantasmes à la fin de l’analyse ?
Claude Landman :
Oui, oui, merci, on en parlera.
Transcription : Hélène Béroul
Relecture : Delphine Redler