Après Le livre noir (bricolé) de la psychanalyse, en 20051, celui, presse-people, de Mikkel Borsch Jacobsen, Les patients de Freud, en 20112, la croisade de Sophie Robert, en 20193, pour « bouter la psychanalyse hors des tribunaux », s’est donc ensuivie la récidive d’une poignée de sénateurs sous la bannière de Jocelyne Guidez pour que ne donnent plus lieu à remboursement « les soins, actes et prestations se réclamant de la psychanalyse ou reposant sur des fondements théoriques psychanalytiques », au motif qu’ils « ne disposent aujourd’hui d’aucune validation scientifique ni d’évaluation positive du service médical rendu par la haute autorité de santé. ».4 (Le point, 24/11/2025) Bouter les psychanalystes hors des tribunaux, de l’université, des établissements de soins, où ils sont déjà largement empêchés par une bureaucratie hors sol, et après ? Interdire leurs livres, qui ont déjà, de fait, disparu des grandes librairies au profit de larges étals de livres de développement personnel sans effort ? Et après …
Recul stratégique
Cet amendement a fort heureusement été retiré, suite à l’avis défavorable de la ministre de la santé et peut-être de la pétition signée, à ce jour par, plus de 100000 personnes, soucieuses de l’indépendance théorique et éthique dont disposent légalement les psychologues et les psychiatres qui, fussent-ils guidés par une référence à la psychanalyse, sont munis d’abord d’une formation universitaire scientifique. Ce qui n’est pas nécessairement le cas des sophrologues, coachs auto proclamés, et autres marchands de bien-être exotique qui œuvrent parfois dans les mêmes services de soins et ne font pas l’objet du même anathème de la sénatrice qui reconnait d’ailleurs être guidée par un grief personnel contre la psychanalyse et entend « continuer le combat ». 4
Faut-il rappeler que le rapport de l’Inserm de 2004 sur l’efficacité des psychothérapies s’est avéré reposer sur de nombreux biais et a été contredit par des études ultérieures dont le sérieux scientifique ne fait pas de doute5. Au demeurant, l’administration de la preuve en matière de psychothérapie ne peut s’effectuer à partir d’études cas-témoins impossibles à mettre en place, ni d’études psychanalyse versus placébo en double aveugle6, la psychanalyse, comme toutes les formes d’intervention sur la subjectivité, y compris en médecine organique, relevant nécessairement d’un effet de confiance dans le praticien et de croyance dans la méthode. Effet que Freud a caractérisé comme transfert, la particularité de la psychanalyse étant de le reconnaitre comme moyen et de l’analyser pour permettre au patient de s’en dégager7. Au prix, non pas de l’adhésion à une idéologie, mais d’un travail de libre parole qui le conduit souvent et spontanément à reconsidérer son histoire, son enfance, ce qu’il a reçu de ses parents et ce qu’il en a fait, travail qui lui permet de mieux y faire avec son symptôme, d’agir sur son avenir, remettre en Je sa destinée selon son désir. Travail dont les psychanalystes ont régulièrement témoignage d’analysants, au un par un, de son effet favorable. Sans doute pas toujours, il peut arriver qu’une relation transférentielle tourne mal ou conduise à une impasse, voire à un abus de pouvoir, comme on a pu l’entendre récemment, mais ce qui arrive aussi bien avec un anesthésiste ou un généraliste parfaitement diplômés.
La vérité ?
Mais qu’est-ce qui dans la psychanalyse est à ce point insupportable à nos chevaliers blancs ? Assurément la question de la sexualité infantile soulevée bien avant Freud et dont les échos reviennent dans les cures : interrogations sur d’où viennent les enfants, sur la différence des sexes, histoires de Toto, jeu de « touche-pipi » … aujourd’hui niés par le discours social qui en attribue nécessairement la cause à une intrusion par un adulte. Mais pas seulement. Insupportable aussi est à certains l’idée que l’éducation et donc les parents, voire les générations précédentes puissent y être pour quelque chose dans les troubles de leurs enfants : autisme, schizophrénie, dys … Génétiques, forcément purement génétiques malgré toutes les études sérieuses qui invalident ces présupposés.8 Et, au-delà des parents, ce que l’analyse vient mettre en question, c’est la croyance en un sujet transcendantal, un « Autre de l’Autre », selon la formule de Lacan, qui viendrait garantir la destinée de chacun et répartirait équitablement les jouissances et pour finir, jugement dernier, séparerait les bons et les méchants, les coupables et les innocents, les agresseurs et les victimes. Corollairement, la reconnaissance de ce manque dans l’Autre renvoie le sujet à son propre désir, sa propre division, son ambivalence et peut le conduire à assumer sa part de responsabilité dans ce qui lui arrive. Seule façon de pouvoir en faire quelque chose et de ne pas rester enfermé dans une position de victime9. Processus qui a pu permettre à de nombreux analysants de s’en sortir, comme en témoigne par exemple le très beau livre de Vanessa Springora sur Le consentement : on peut à la fois être réellement victime d’un prédateur et s’y être prêté10. Admettre, selon ce proverbe Bamiléké, que l’on n’est pas pris dans une affaire sans y avoir mis la main. Encore faut-il être prêt à affronter sa propre vérité.
Références
1 Meyer C. Ed., 2005, Le livre noir de la psychanalyse, Les Arènes.
2 Borsch-Jacobsen M., 2011, Les patients de Freud. Destins, Sciences humaines éditions.
Cf. Bon N., 2012, « Les patients de Freud ; selon l’historiologue M. Borsch-Jacobsen ». https://www.freud-lacan.com/documents-ged/les-patients-de-freud/
3 Bon N., 2019, « La psychanalyse, un art dégénéré »,
4 Bastuck N., 2025, « Déremboursement de la psychanalyse : l’amendement retiré », Le point, 24/11/2025.
5 Bon N., 2006, « Oui, la psychanalyse s’évalue », Journal des psychologues, n° 235, p. 34-35.
6 Bon N., 2018, « La psychanalyse versus vraie et fausse science », Le journal des psychologues, 354, 70-77.
7 Freud s.,1890, « Traitement psychique (traitement d’âme) », Résultats, idées, problèmes I, p 1-21.
8 Bon N., 2024, « Prouvé scientifiquement ! » A propos du livre de François Gonon : Neurosciences un discours néolibéral. Psychiatrie, éducation, inégalités, Champ social Editions. https://www.freud-lacan.com/documents-ged/prouve-scientifiquement/
9 Cf. Bruckner P., 2024, Je souffre donc je suis. Portrait de la victime en héros, Grasset.
10 Springora V., 2021, Le consentement, Le livre de poche.