Aux cliniques de Nancy Freud été 1889
24 janvier 2026

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Norbert BON
Séminaire d'hiver

En juillet 1889, quatre ans après son séjour à la Salpêtrière, Freud vient s’instruire auprès des Maîtres nancéiens : “Dans l’intention de parfaire ma technique hypnotique, je partis, l’été de 1889, pour Nancy, où je passai plusieurs semaines. Je vis le vieux et touchant Liébeault à l’œuvre, auprès de femmes et enfants de la population prolétaire ; je fus témoin des étonnantes expériences de Bernheim sur les malades d’hôpital, et c’est là que je reçus les plus fortes impressions relatives à la possibilité de puissants processus psychiques demeurés cependant cachés à la conscience des hommes. Afin de m’instruire, j’avais amené une de mes patientes à me suivre à Nancy. C’était une hystérique fort distinguée, génialement douée, qui m’avait été abandonnée parce qu’on ne savait qu’en faire.” (Freud, 1925, p. 24).

 

Aux cliniques de Nancy 1

A Nancy, “Le vieux et touchant Liébeault”, dont la “thérapeutique suggestive” inspire Bernheim, traite ses patients au moyen de l’hypnose, au principe de laquelle il suppose non un magnétisme animal, mais une force rationnelle, dont la science finira par établir la réalité physique (Liébeault, 1887). Je cite Bernheim : “C’est à Monsieur Liébeault, docteur en médecine à Nancy, que je dois la connaissance de la méthode que j’emploie pour provoquer le sommeil et obtenir certains effets thérapeutiques incontestables. Depuis plus de vingt-cinq ans, ce confrère, bravant le ridicule et le discrédit attachés aux pratiques de ce que l’on appelle le magnétisme animal, poursuit ses recherches et se voue avec désintéressement au traitement des maladies par le sommeil.” (Bernheim, 1886, p. 53). Dans sa polyclinique, en effet, le “digne Auguste” (ou “le médicastre de Nancy”, pour les mauvaises langues), depuis qu’il a laissé son titre de médecin pour se dire guérisseur, reçoit, parfois gratuitement, toutes sortes d’éclopés, des paysans, des pauvres diables, des laissés pour compte de la médecine officielle. “Ah, s’exclama-t-il un jour devant Freud, si nous avions la possibilité de rendre tout le monde somnambule, la thérapeutique hypnotique deviendrait la plus puissante de toutes.” Et Freud d’ajouter : “Et à la clinique de Bernheim, il semblait bien qu’il existât un art pareil et que Bernheim pût l’enseigner.” (Freud, 1895, p. 84).

 

Mais, à la différence de Liébeault, ce qui importe pour Bernheim, ce n’est pas tant la profondeur du sommeil hypnotique que la sensibilité à la suggestion qu’il pratique avec autorité et détermination. “Tout est dans la suggestion”, martèle-t-il à ses interlocuteurs, cette formule se trouve précisément dans la communication qu’il fera, à Paris le mois suivant, au 1er congrès international sur “L’hypnotisme expérimental et thérapeutique” 2 (Bernheim, 1889, p. 21), même s’il s’en défendra par la suite 3. La cause du symptôme, sa fonction ne l’intéressent pas, seule compte la “suggestion thérapeutique” ou “psychothérapeutique suggestive” qui doit faire pénétrer dans le cerveau, hypnotisé ou non, l’idée de la guérison ou de la disparition du symptôme.

 

Mais il semble bien que “l’hystérique génialement douée”, que Freud dit avoir amenée avec lui à Nancy, se soit montrée réfractaire à cette pénétration et que le Maître n’ait pas réussi mieux que l’élève à qui elle donne du fil à retordre : la baronne Anna Von Lieben (baronne de l’Amour, tout un programme !) que Freud désigne dans ses lettres comme son professeur (Lerhenmeister) et sa principale cliente (Hauptklientin), est la Caecilie 4 qui apparaît à plusieurs reprises en note dans les Etudes sur l’hystérie (Freud, 1895). Baronne de Todesco, nièce du baron et philologue distingué Gomperz, belle-sœur du philosophe Frantz Brentano, elle a vécu son enfance à la villa Todesco de Mödling, entourée de nurses, gouvernantes et tuteurs, puis son adolescence à Vienne, dans un palais extravagant où, au milieu des fêtes, des bals et des récitals donnés par sa mère Sophie, elle a pu côtoyer nombre d’invités illustres, tels que Brahms, Liszt, Strauss… De cette époque, elle garde une nostalgie dont on trouve la trace dans les poèmes qu’elle écrit : un recueil fut édité après sa mort par sa famille, un autre de son vivant, dont un exemplaire fut retrouvé dans la bibliothèque de Freud. Un des poèmes porte pour titre : « Traumesdeutung » (interprétation de rêve). De cette même époque, elle garde aussi une santé fragile : dans ce coin sombre et frais du jardin où elle passait des heures à rêvasser sur la margelle du puits, à moins que ce ne soit en s’attardant dans la cave où l’on conservait alors la glace, elle aurait, un jour, pris froid et le mal lui serait retombé sur les organes, à ce qui avait été dit alors. Ce sont, comme il se doit, ces mêmes organes qui la conduisent chez Freud, dissimulés, bien entendu, derrière une symptomatologie riche et variée : douleurs oculaires, crampes, névralgies faciales, rhumatismes aigus, hallucinations… Symptomatologie classique de l’atteinte du corps par le signifiant refoulé, en cette fin de siècle, même si elle confine, lorsqu’elle motive la consultation, à un “état hystérique particulier” que Freud propose de qualifier de “psychose hystérique d’abolition.” Sa principale patiente, elle l’est assurément : il la visite, plusieurs fois par jour, chez elle, où il la traite en associant massages, bains chauds et médicaments à un traitement hypnotique. Mais, pour lui apprendre généreusement comment là où le corps souffre, il parle 5, Caecilie n’en est pas moins résistante au traitement. “Dans mon ignorance d’alors, j’attribuais le fait qu’elle rechutait chaque fois au bout d’un certain temps, à ce que son hypnose n’avait jamais atteint le degré du somnambulisme avec amnésie. Alors Bernheim s’y essaya à plusieurs reprises, mais sans plus de résultats que moi. Il m’avoua avec franchise qu’il n’arrivait à ses grands succès thérapeutiques par la suggestion que dans sa pratique hospitalière, mais pas avec ses patients privés “ (Freud, 1925, p. 24).

 

Pas tout dans la suggestion

Et les écrits de Freud, dans cette période peu nombreux, permettent de penser que commence à s’opérer ce renversement de perspective qui le conduira de l’hypnose et de la suggestion à la cure de parole de Breuer, puis à la méthode de l’association libre et à la découverte de la psychanalyse. Dès “Traitement psychique“, paru en 1890, il énonce des réserves quant à la thérapeutique hypnotique. Si 80 % des gens sont hypnotisables, les hypnoses profondes sont bien plus rares et notamment chez les “malades nerveux”. Et même dans ce cas, le pouvoir de la suggestion est limité : “l’hypnotisé consent à de petits sacrifices mais refuse d’en faire des grands. […] Une seule hypnose, de ce fait, ne peut rien contre des troubles sérieux d’origine psychique.” De plus, la suggestion “provoque certes la suppression des phénomènes morbides, mais seulement pour une courte durée” 6, les troubles tendent à réapparaître avec le temps et il faut renouveler le traitement “qui épuise généralement la patience et du malade et du médecin”. Et Freud termine ce texte sur la conviction qu’une étude plus approfondie des processus de la vie psychique mettra “entre les mains des médecins des armes encore bien plus puissantes pour combattre la maladie” (Freud, 1990, p. 21 et suivantes). Dès ce texte, aussi, Freud repère que c’est “l’attente croyante” du patient qui le met dans une position “d’obéissance crédule”, telle que celle “de l’enfant avec ses parents aimés” qui permet la guérison. C’est elle que les guérisseurs en tout genre exploitent, mais c’est la même force qui soutient les efforts du médecin, dont l’outil, pour obtenir l’état psychique favorable à la guérison, est “la magie des mots”. La notion de transfert est évidemment là en gestation ainsi que la notion d’une effectivité de la parole.

 

Les Etudes sur l’hystérie, parues en 1895 mais portant sur des patientes suivies à la fin de la décennie 80, laissent apparaître cette évolution théorique de Freud dans sa confrontation à la clinique : le constat que les troubles réapparaissent ou se déplacent, que les symptômes principaux résistent à la suggestion, que celle-ci est plus efficace si l’on a d’abord laissé la patiente parler autour de son symptôme, que le symptôme parle, enfin, et que c’est précisément ce que demandent ces hystériques, qu’on les laisse parler et non qu’on les fasse taire. Freud ne va pas renoncer tout de suite à l’hypnose mais va l’utiliser d’une autre manière : “Je me servais d’elle pour explorer chez le patient l’histoire de la genèse de son symptôme, que souvent, à l’état de veille, il ne pouvait pas communiquer du tout, ou seulement de manière très imparfaite. Non seulement ce procédé paraissait plus efficace que la simple injonction ou interdiction suggestives ; il satisfaisait aussi le désir de savoir du médecin, qui avait tout de même le droit d’apprendre quelque chose de l’origine du phénomène qu’il s’efforçait de supprimer par la monotone procédure suggestive.” (Freud, 1925, p. 25).

 

Mais, avant même sa visite à Nancy, Freud n’adhère pas au “Tout est dans la suggestion” et à la conviction de Bernheim que les faits observés, hétéroclites selon lui et rassemblés abusivement par Charcot sous l’entité hystérie, ne relèveraient que de la suggestion : “Je crois donc que l’attaque de grande hystérie que la Salpêtrière donne comme classique, se déroulant en phases nettes et précises, comme un chapelet hystérique est une hystérie de culture” (Bernheim, 1891, p. 61). Et Bernheim n’a pas tort lorsqu’il dénonce l’entreprise de mise en scène dont les hystériques ont été l’objet de la part des médecins, comme en témoigne la considérable Iconographie photographique de la Salpêtrière. (Didi-Hubermann, 1982). Mais il rate un trait de structure de l’hystérie : l’identification au désir de l’Autre. Et l’Autre médical, en cette période d’essor de la photographie, les appelle à faire tableau 7. Et Freud, qui a saisi qu’en deçà du spectacle qu’il donne le corps parle, exprime déjà clairement son désaccord avec Bernheim dans sa préface à l’édition allemande, traduite par ses soins, du livre, Die Suggestion und ihre Heilwirkung : “Mais l’essentiel de la symptomatologie hystérique échappe au soupçon de procéder de la suggestion du médecin. Les comptes-rendus provenant d’époques antérieures et de pays lointains recueillis par Charcot et ses élèves ne laissent aucun doute sur le fait que les particularités des attaques hystériques, des zones hystérogènes, des anesthésies, des paralysies et des contractures, se sont partout et toujours manifestées comme à la Salpêtrière, du temps où Charcot se livrait à ses inoubliables recherches sur la grande névrose.” (Freud, 1886, p. 91).

 

Alors, on aimerait penser que durant son séjour à Nancy, à la “tyrannie de la suggestion” qui met tout le pouvoir du côté du médecin, Freud aurait osé opposer son “attente croyante” qui permet la mise au travail du “bon vouloir” du patient. Il le fera plus tard dans “Psychologie collective et analyse du moi”, où, s’il reconnaît “les tours de force extraordinaires” qu’il a pu voir chez Bernheim, il écrit avoir éprouvé “une sourde révolte contre cette tyrannie de la suggestion. Lorsqu’à un malade qui se montrait récalcitrant on criait : “que faites-vous ? Vous vous contre-suggestionnez !” je ne pouvais m’empêcher de penser qu’on se livrait sur lui à une injustice et à une violence. L’homme avait certainement le droit de se contre-suggestionner, lorsqu’on cherchait à le soumettre par la suggestion.” (Freud, 1921, p. 108).

 

Alors, si à l’issue de son séjour, Freud part à Paris, en compagnie des nancéiens, pour le congrès qui consacrera leur victoire sur l’Ecole de la Salpêtrière 8, on peut penser qu’il n’est déjà plus dans le train de l’hypnotisme qu’en touriste : il quitte le congrès avant la fin et de retour à Vienne, il se consacre exclusivement à la méthode de Breuer : “Je ne fis d’ailleurs plus rien d’autre, surtout après que la visite chez Bernheim en 1889 m’eut montré les limites d’efficacité de la suggestion hypnotique.” (Freud, 1925, p. 28). Et, dans l’Introduction à la psychanalyse, il énonce très clairement la délimitation entre hypnose et psychanalyse : “La thérapeutique hypnotique cherche à recouvrir et masquer quelque chose dans la vie psychique ; la thérapeutique analytique cherche, au contraire, à le mettre à nu et à l’écarter. La première agit comme procédé cosmétique, la dernière comme procédé chirurgical.” (Freud, 1916-17, p. 426). Mais Freud n’est pas sans savoir que la ligne de partage n’est pas ainsi établie une fois pour toute et qu’on la retrouve sur le terrain même de l’analyse : “Et nous devons nous rendre compte que si nous avons dans notre technique, abandonné l’hypnose, ce fut pour découvrir à nouveau la suggestion sous la forme du transfert.” (Freud, 1916-17, p. 423). D’où les élaborations ultérieures de Freud et de ses successeurs, Lacan notamment (Lacan, 1960-61), mais aussi de chaque analyste quotidiennement dans ses cures, pour savoir accepter le transfert comme moteur du travail, sans retomber dans la suggestion et l’assujettissement de l’analysant (Safouan, 1988).

 

Retour au savoir taire ?

La suggestion n’est pas terrassée pour autant. Dès le début des années 1900, elle reparait sous « la seconde école de Nancy » avec la personnalité d’Emile Coué et sa méthode d’autosuggestion. Dans son roman La vie meilleure (Kern, 2024) Etienne Kern retrace la vie de ce précurseur sympathique du développement personnel. Ultérieurement brocardé pour sa méthode simpliste, Emile Coué obtint de réels succès thérapeutiques grâce, manifestement, à un habile maniement intuitif du transfert et à la compréhension qu’il put avoir de la puissance des mots sur ce qu’il nomme l’imagination. Au point qu’il connut une notoriété internationale qui lui valut, notamment un accueil triomphal, dont il fut le premier surpris, à sa descente du paquebot le Majestic à New York, le 4 janvier 1923. Et, d’après Etienne Kern, le refrain d’une chanson de l’album Sgt Peppers Lonely Hearts club Band des Beatles, « It’s getting better all the time » serait même inspiré d’une formule auto suggestive d’Emile Coué. Et comme son étymologie le suggère, « apporter d’en bas », la suggestion continue à agir insidieusement. »

 

Et, à considérer ce souci de Freud, qui ne le quittera pas tout au long de son œuvre, ce souci de questionner et requestionner ainsi sa pratique et sa théorie, on ne peut que se désoler et s’inquiéter de voir se répandre, argumentées par un pragmatisme et une efficacité supposée à court terme, des méthodes “cosmétiques” fondées sur la suggestion, sous la forme de procédés et procédures à appliquer sans se poser de questions et visant à faire taire rapidement et à moindre coût le symptôme. Dans le même temps, dans de nombreuses institutions de soins, les temps et les lieux pour parler disparaissent tandis que nos disciplines sont insidieusement infiltrées par des énoncés et des notions issues du scientisme au service du discours bureaucratique (Bon, 2012) et de la logique gestionnaire, voire mercantile, qui visent à faire taire ceux qui persistent à vouloir donner la parole aux patients 9.

 

Et, au-delà de nos cercles, comme le montre François Gonon dans Neurosciences un discours néolibéral (Champ social, 2024), les media propagent dans le public une idéologie neuro biologique des troubles psychiques, fondée sur de prétendues vérités scientifiques, pourtant clairement invalidées. En voici un exemple récent dans un magazine grand public d’une mutuelle, dans un dossier sur le TDAH. Citation d’Olivier Bonnot, professeur de psychiatrie : « Malgré ce que l’on peut parfois entendre, ni les parents, ni l’éducation n’en sont responsables. Le TDAH résulte en réalité d’anomalies génétiques associées à des causes environnementales (exposition à l’alcool in utero, prématurité, faible poids à la naissance.) Cette accumulation de facteurs entraine alors de petites modifications de différents circuits neuronaux dans le cerveau. » (Le mutualiste, septembre 2025, p.8). Plus de psychisme, un cerveau, des neurones, des hormones… C’est ainsi que se propage insidieusement une idéologie, comme a pu le montrer le philologue Victor Klemperer, à propos de la langue du IIIe Reich. (Klemperer, 1996). Ou plus récemment, la philologue Barbara Cassin dans La guerre des mots. (Cassin, 2025)

 

Il est remarquable, tristement remarquable, que, je cite Pierre Henri Castel, “cette figure du psychisme subjectif que les cliniciens de la fin du XIXème siècle voyaient émerger sous leurs yeux”, ce “sujet riche de la psychopathologie, doté d’une intentionnalité complexe, et dont Freud montrera qu’il se définit moins par ses contenus cognitifs que par ses désirs” (Castel, 1998, p. 52), ce sujet, on est, en ce début du XXIème siècle, en train de le rendormir.

 

Et, c’est d’ailleurs très souvent ce que, suggestionnés par le discours social dominant, viennent demander certains patients aux psychologues, aux psychiatres, voire aux psychanalystes, de confirmer leur autodiagnostic internet, Autrement dit, qu’on anesthésie leur singularité sous un signifiant particulier, dont ils pâtissent sans y être pour rien : un traumatisme ou un vilain tour de la génétique ou de la neurobiologie qui les a borderlinisés, TDAHisés, HPIsés, DYSéises, TSAisés … Ce qui n’est pas sans poser la question de la suggestibilité déjà interrogée au temps de Freud, mais aussi de La Boétie avec « la servitude volontaire » ou encore, par Johann Chapoutot avec La liberté d’obéir, exploitée par Reinhard Höhn, intellectuel technocrate au service du IIIème Reich qui, après la guerre, recyclera, en en expurgeant le racisme, ses thèses  sur l’adaptation des institutions au Grand Reich à venir dans un institut de formation au management par définition d’objectifs et obligation de résultats, où l’on peut voir une des matrices du management moderne. (Chapoutot, 2020)

 

En réalité, les adeptes de la suggestion n’ont jamais lâché l’affaire, elle reste de mise lorsqu’il s’agit de convaincre, abuser, duper son prochain. On en trouve déjà un théoricien au début du siècle dernier, auteur en 1928 d’un livre intitulé Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie. Considéré comme le père de la manipulation des masses, de la fabrique du consentement, Edward Bernays s’inspire des thèses de Gustave Le Bon sur la psychologie des foules mais aussi de celles de son oncle, Sigmund Freud, dont il aime à se dire le double neveu (son père est le frère de l’épouse de Freud et sa mère, Anna, une sœur de ce dernier). De Le Bon, il a surtout retenu que les humains sont des êtres irrationnels guidés par leur moelle épinière plus que par leur cortex, et de son oncle, par des motivations inconscientes. Il convient donc de s’adresser à leurs tripes plutôt qu’à leur raison. Parmi ses nombreuses réussites dans le domaine de la propagande politique, notons sa participation à l’organisation de la campagne médiatique, en 1954, qui permettra à la CIA d’intervenir pour renverser le président du Guatemala, Jacobo Árbenz Guzmán, présenté comme communiste. Et sur le plan commercial, entre autres, ses campagnes pour les cigarettes Lucky Strike (Coup de chance !) avec l’opération : « Docteur, que fumez-vous ? » puis pour Camel, « la cigarette que les docteurs préfèrent ». Mais son meilleur coup sera pour l’American Company en 1929 avec l’opération « Les torches de la liberté » : pour faire fumer les femmes qui jusqu’alors en sont interdites en public, en mettant à profit l’information reçue d’Abraham Brill, fondateur de la New York Psychoanalytic Society, que la cigarette représente le pénis dont toutes les femmes ont envie. 10

 

Est-ce à dire que la psychanalyse y serait pour quelque chose dans cette utilisation du langage à des fins de manipulation ? Sans doute, à son corps défendant, pour avoir dévoilé le pouvoir du signifiant et permis à des canailles de s’en servir sans vergogne. Responsabilité à tempérer par le fait que nos modernes communicants, ceux qui hantent nos institutions, universitaires, sociales, gouvernementales, trouvent davantage leur inspiration dans la boutique des théories cognitives à prétention scientifique mâtinées de pratiques exotiques occidentalisées (Dapsance, 2018), aujourd’hui que les rayons culturels des hyper-librairies ont fondu comme peau de chagrin au bénéfice des gondoles bien-être où pullulent les ouvrages de développement personnel qui promettent une « vie meilleure » sans effort et le somnambulisme pour tous.

 

 


Notes

  1. Titre de l’ouvrage collectif (Bon M., Bon N., Bouchat R., Christophe Ph., Mock I.), résultat du travail de recherche sur le séjour de Freud à Nancy d’où sont issus nombre d’éléments du présent article.
  2. Le 1er congrès international sur “L’hypnotisme expérimental et thérapeutique” se déroule à Paris du 8 au 12 août 1889. Il est précédé, du 6 au 10 août, du “Congrès de psychologie physiologique”.
  3. “J’ai dit non que tout est suggestion mais qu’il y a de la suggestion dans tout.” (Bernheim, 1891, p. 60.)
  4. Et non pas, comme on l’a cru longtemps, Fanny Moser, Emmy von N., dans les Etudes sur l’hystérie, du fait du détour de Freud par Zürich pour lui faire une visite de courtoisie lors de son voyage à Nancy.
  5. Ce qu’il appelle alors “symptôme hystérique par symbolisation”, au moyen du langage. “L’observation du cas de Frau Caecilie M. m’a fourni l’occasion de réunir une vraie collection de ces sortes de symbolisations.” Par exemple, une douleur au front provoquée par “un regard perçant”, “un coup au cœur” à l’occasion d’une offense etc. (Freud 1895 p. 143-144).
  6. Ou parfois avec de curieux effets secondaires. Ainsi, un an et demi après que Freud a “effacé de sa mémoire”, par suggestion hypnotique, un épisode pénible lié à la mort de son mari, Emmy Von N. se plaint d’avoir oublié des faits très importants de sa vie (Freud, 1895, p.46).
  7. Et devant la croyance des médecins, farouchement dénoncée par Baudelaire “comme le credo d’une ‘multitude’ dont Daguerre aurait été le ‘messie’ » (Didi-Huberman, 1982,p. 63), en la possibilité de saisir sur la plaque photographique l’essence de l’hystérie, on ne peut manquer de faire le rapprochement avec l’engouement actuel pour l’imagerie cérébrale et la croyance que les phénomènes psychiques pourraient être intégralement réduits aux propriétés neurophysiologiques concomitantes qu’elle objective par construction et non pas d’évidence (Clarke A., Fujimura J., 1992).
  8. Sur le déroulement du congrès, cf. Cuvelier A., 1987.
  9. Ainsi, après la stigmatisation de l’approche psycho dynamique dans la pseudo évaluation des psychothérapies par L’INSERM en 2004 ; la mise à l’index des psychanalystes dans le “plan autisme 2013-2017” de Mme Carlotti, ce sont les psychologues qui disparaissent dans la loi de santé de Mme Touraine présentée au vote du parlement début 2015. Pour réapparaitre para médicalisés la décennie suivante dans le dispositif « Mon psy »
  10. Je passe sur la performance de l’arrière petite fille de Freud, Bella, fille de Lucian Freud, créatrice de mode, qui présente un podcast « Fashion Neurosis » où elle interroge sur un divan des célébrités sur leurs rapports au vestimentaire pour approfondir les liens entre mode et identité…

 

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Références

  • Bernays E, 1928, Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie, Zones, la découverte, 2007.
  • Bernheim H., 1886, De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique, Paris, Douin éditeur, cité in “Morceaux choisis”, Lire le réel, actualité des classiques, La revue lacanienne, Toulouse, érès, 10, juin 2011.
  • Bernheim H., 1889, “Valeurs relatives des divers procédés destinés à provoquer l’hypnose et à augmenter la suggestibilité au point de vue thérapeutique”, Revue médicale de l’Est.
  • Bernheim H., 1891, « Hypnotisme, suggestion, psychothérapie », in Morceaux choisis, Lire le réel, actualités des classiques, La revue Lacanienne.
  • Bon M., Bon N., Bouchat R., Christophe Ph., Mock I., 1994, Aux cliniques de Nancy (Freud, été 89), édition ENP.
  • Bon N., 2000, “La psychothérapie entre traitement psychique et psychanalyse”, Journal français de psychiatrie, Etudes et commentaires sur les psychothérapies, 11, p. 12-14.
  • Bon N., 2012, “Un savoir tuant. A propos d’un discours de la bureaucratie”, Que sait le psychanalyste, Le Bulletin freudien, p. 39-45.
  • Cassin B., 2025, La guerre des mots, Paris, Flammarion.
  • Castel P. H., 1998, « La querelle de l’hystérie, Collège international de philosophie », Paris, PUF, cité in “Lire le réel”. Opus cit.
  • Castel P.H., 2001, « Quelques points méconnus d’histoire et d’épistémologie des thérapies comportementales et cognitives », La célibataire, 22, 27-46.
  • Clarke A., Fujimura J.,1992, La matérialité des sciences. Savoir-faire et instruments dans les sciences de la vie, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 1996.
  • Chapoutot Y., 2020, Libres d’obéir, nrf, essais Gallimard.
  • Cuvelier A., 1987, Hypnose et suggestion. Nancy, PUN.
  • Dapsance M., 2018, Qu’ont-ils fait du bouddhisme, Montrouge, Bayard.
  • Didi-Huberman G., 1982, Invention de l’Hystérie. Charcot et l’iconographie photographique de la Salpêtrière, Paris, Macula.
  • Freud S., 1886, Préface à Die Suggestion und ihre Heilwirkung de H. Bernheim”, Leipzig et Vienne, L’Ecrit du Temps. Paris, Minuit, 1984, p. 91.
  • Freud S., 1890, “Traitement psychique (traitement d’âme)”, Résultats, idées, problèmes I, Paris, PUF, 1984.
  • Freud. S., Breuer J., 1895, Etudes sur l’hystérie, Paris, PUF, 1981.
  • Freud S., 1916-17, Introduction à la psychanalyse, Paris, Payot, Pbp, 1976.
  • Freud S., 1921, “Psychologie collective et analyse du moi “, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.
  • Freud S, 1925, Ma vie et la psychanalyse, Paris, Gallimard, Idées, 1950.
  • Lacan J., 1960-61, Le transfert. Le séminaire, livre VIII, Paris, Seuil, 1991.
  • Gonon F., 2024, Neurosciences, un discours néolibéral, Champ social éditions.
  • Liébeault A., 1887, Du sommeil et des états analogues. Doin.
  • Klemperer V., 1975, LTI, la langue du IIIe Reich, Albin Michel, 1996.
  • Safouan M., 1988, Le transfert et le désir de l’analyste, Paris, Seuil.