Hypothèses
09 mars 2026

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Marc MORALI
Controverses

Comme la plupart de nos collègues, je trouve scandaleuse la récente proposition d’amendement concernant l’élimination de la psychanalyse des institutions soignantes.  Une question reste cependant en suspens, celle de savoir si les auteurs pensaient qu’il serait voté ou si au contraire il s’agit d’un test pour évaluer le rapport de force en présence.

 

Mais cette tentative d’exclusion de la psychanalyse n’est pas étonnante, car elle procède d’un mécanisme très actuel qui témoigne du refus de compromis, ce que j’explicite ainsi : il s’agit de refuser de prendre acte d’une opposition entre deux visions du monde certes condamnées à un affrontement, lequel resterait néanmoins dans les limites de la démocratie, un symptôme[1] en quelque sorte, ce que Lacan avait repéré en 1975 comme une des conditions d’existence et de survie de la psychanalyse ! Or un tel débat a comme condition nécessaire de définir et partager une approche du Réel.

J’entends par « compromis » le sens que lui donne Freud de formations de symptôme, pour que ne se dissocie pas ce qui est condamné à faire corps, aussi bien pour un sujet que pour un corps socialement constitué. Il s’agit donc d’examiner ces affrontements théoriques souvent confondus avec les intérêts financiers et de pouvoir que l’on devine aisément dans le conflit en question.

 

Cet amendement est une tentative d’éradication excluant toute coexistence possible qui pourrait, si elle se radicalisait, conduire à terme à la guerre civile. C’est malheureusement le spectacle que nous offre la vie politique, en France et ailleurs, et indiquant le point critique des démocraties bouleversées par le dérèglement de la distribution des jouissances. Peut-on dans ces conditions encore penser en terme de politique comme on pouvait encore le faire dans les années 1960 ?

 

Car si la formule de Lacan « l’inconscient c’est la politique » supposait un Autre consistant[2],  nous sommes actuellement dans un régime de décision dans un Réel sans garanties ! Quoi penser lorsque le ministre de la santé d’un grand pays dit démocratique est « antivax » ?

 

Mais cette interdiction est paradoxalement précieuse : émanant d’une instance qui utilise le signifiant « science » comme mot d’ordre et non comme position, cet amendement reconnaît ipso facto le rôle politique de la psychanalyse quand elle se fonde sur l’étroite relation entre l’espace psychique singulier dans lequel vit l’être parlant, et ce qui structure le monde qui l’entoure. Cet espace, «  le psychisme », ainsi nommé par Freud contre le scientisme et la religion, est le seul espace qui, malgré l’inévitable formatage de la culture, permet la singularité au prix d’une restriction de jouissance et d’un inévitable inconfort.

 

Peut-être faudrait-il inverser la formule de Lacan dans son “Kant avec Sade”: Non pas la démocratie comme condition de la psychanalyse, mais la nécessité de soutenir que l’espace psychique comme scientifiquement établi — c’est-à-dire comme incidence de la parole et de la nomination sur un Réel, indépendamment de toute croyance — est une des conditions de la démocratie.

Plus que jamais, la guerre des mots nous montre notre incapacité à tenir cette position dans le champ de la cité ! Impuissance ou impossible, telle est la question ! S’agit-il de notre symptôme, hérité de la croyance freudienne : préserver la psychanalyse de toute vision du monde ?

 

Ce qui m’évoque la destinée de Freud, auteur visionnaire de la « Massenpsychologie », resté incroyablement aveugle à ce qui se tramait sous ses fenêtres, dans les rues de Vienne, persuadé qu’un prix de littérature allemande le protègerait de la folie hitlérienne. Sur le rôle politique de la psychanalyse, les nazis ne s’étaient pas trompés !

 

Les grandes dictatures populistes contemporaines n’en sont certes pas  à l’expression d’une telle radicalité haineuse, encore que ! Certaines flirtent quasi ouvertement avec des idées promulguées par ce que Pierre Legendre nommait « les sociétés bouchères ». La singularité se voit alors remplacée par les particularismes exacerbés, par la promesse d’un Moi Nouveau redevenu enfin « maitre en sa demeure ».

 

Il faut se réveiller pour pouvoir continuer à rêver disait Lacan. Et si de l’au-delà nous parvenait ce télégramme laconique : Freud, Lacan pas mort !

 

A suivre !

 

 

Marc MORALI

Ancien psychiatre, psychanalyste membre de L’Association Lacanienne Internationale

 


[1] Le symptôme n’étant pour certains jamais qu’un court-circuit, Elon Musk trouvera un moyen d’y remédier !

[2] Le trou dans l’Autre est ce qui en assure la consistance… l’homme est un roseau pensant !