L’objet a, ce reste irréductible
13 janvier 2026

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Martine LERUDE
Le Grand Séminaire

 

 

 

« Mais là quand je jaspine, qu’est-ce qui vous intéresse de ce petit a dont je parle ? »[1]

A cette interpellation de Lacan je réponds du tac au tac : « l’objet a en tant que reste irréductible », voilà ce qui m’intéresse ! C’est à partir de cette formulation que l’on trouve en particulier dans le Séminaire l’Angoisse, que je vais tenter ce soir, à mon tour, d’aborder la question posée par Stéphane Thibierge.

 

Ce terme de reste irréductible concerne au premier chef la fin de la cure analytique :

Lacan désigne ainsi le reste inanalysable qui subsiste au terme d’une analyse « aussi rigoureusement menée fut elle, aussi loin fut elle poussée ».

 

Dans le schéma optique qu’il reprend dans le séminaire L’Angoisse, a est le reste de libido qui ne passe pas dans l’image du miroir, qui est retranché de l’image spéculaire et qui donne consistance – par son manque, à l’image[2].

 

« L’objet a, dit Lacan, c’est le roc[3] dont parle Freud, Gewachsenen Fels, cette réserve dernière irréductible de la libido »[4]. Cette roche naturelle sur laquelle les cures s’arrêtent (castration pour l’homme, Penisneid pour la femme).

 

C’est aussi et surtout le reste du procès de la division subjective, lorsque le sujet hypothétique (encore non divisé, le sujet d’avant le langage) rencontre l’Autre de la jouissance mythique, du langage. A partir de cet Autre, Le sujet S barré se constitue. Et l’objet a apparait comme reste de l’opération arithmétique de division, reste irréductible à la symbolisation au lieu de l’Autre. (Schéma du Séminaire L’Angoisse).

 

Le Sujet divisé est produit en même temps que l’Autre se trouve marqué par une perte, barré. Lacan précisera, dans le Séminaire 11 en 1964 et dans Position de l’inconscient en 1966, les 2 opérations logiques (aliénation, séparation) du procès de subjectivation dont l’objet a est le reste.

 

Ce reste, que Lacan nomme objet petit a et qu’il écrit a, est produit dès l’origine du processus de de subjectivation, de manière inaugurale mythique, lorsque le sujet protopathique entre dans le langage. Il est le reste du processus de subjectivation.

 

Ce reste est la seule chose qui échappe au renvoi infini des signifiants : « il est, dit Lacan, « irréductible à la significantisation et vient constituer le fondement du sujet désirant et une réserve irréductible de jouissance ». Ainsi il est hors langage mais produit par le langage, appareillé au langage, et au sujet de l’inconscient. Ce que Lacan écrit S barré poinçon de a.

 

Ce reste est donc une réserve de jouissance inaliénable, irréductible, que Lacan identifie à la plus-value de Marx et qu’il nomme par analogie : plus de jouir.  Plus de jouir que la langue française orale permet d’entendre comme un plus ou un moins ; C’est ce qui reste de la jouissance qui n’a pas été poussée à son terme ( son terme mortel cf Au-delà du principe de plaisir)

 

Dans la Logique du Fantasme, Lacan identifie ce reste à un nombre irrationnel, qui est l’inverse du nombre d’or. Ce reste a est un nombre irrationnel, à la suite infinie de décimales, il est incommensurable dans le rapport du a au Un de l’unité. Il est la preuve que le sujet n’est pas mathématisable.

 

L’objet a s’écrit comme un reste tant qu’il est le produit d’une coupure ( topologie de la coupure), mais ce n’est plus le cas dans le nœud Borroméen lorsqu’il est produit par serrage des trois instances RSI.

 

L’invention de l’objet petit a, condense, cristallise un siècle d’élaborations théoriques de Freud à Lacan inclus.

 

L’objet a a à la fois une généalogie freudienne : Pulsions, Deuil et mélancolie, analyse finie et infinie, complétée par l’objet partiel d’Abraham et par l’objet transitionnel de Winnicott. C’est le versant matériel et imaginaire et aussi signifiant de l’objet perdu riche de multiples significations. Mais il a aussi une généalogie lacanienne que Lacan rappelle à Louvain en 1972 et dans cette leçon  du 09/04/74 des NDP, quand il réaffirme que l’objet petit a est son invention. « Il est là dès le début, dit -il,.. Dans le graphe, le schéma L, les discours.  « Il y a deux faces à l’objet petit a, la face imaginaire matérielle nommée « objet » et une face écrite a au bord du réel[5]. « C’est une image écrite que j’ai donnée dans le nœud borroméen. Ce n’est pas de l’abstraction mais de la logique ». L’objet a, traverse ainsi tout l’enseignement de Lacan selon des voies hétérogènes les unes aux autres du stade du miroir au graphe du désir au nœud borroméen. L’écriture de la lettre a supporte en quelque sorte l’objet matériel polyphonique, l’objet signifiant métaphorique de l’objet perdu .

 

En extrayant  « a » ( l’objet du désir) de i(a) l’image du semblable , pour écrire la formule du fantasme ( S barré poinçon de a) — Lacan écrit un autre imaginaire : l’imaginaire  du fantasme organisé à partir d’un objet— tout en indiquant le lien fondamental avec l’imaginaire du miroir. Dans la logique lacanienne, le sujet produit entre deux signifiants (S barré sujet logique, sujet de l’insconscient), qui est aussi le sujet du fantasme, n’est pas un sujet positivé mais la coupure elle-même : il s’efface aussitôt surgi dans l’intervalle entre deux signifiants, en même temps qu’il y a une perte que Lacan nomme «objet a». C’est cette opération d’aliénation séparation qui produit à la fois le sujet logique (noté S barré) et « l’objet a ».[6]

 

Mais qu’estce qu’écrire l’objet a ?

D’abord Lacan n’écrit pas l’objet a mais la lettre a seule.

ET en écrivant a, il rappelle que ce n’est rien d’autre qu’une lettre.

 

         Tous les objets de la liste liées aux orifices corporels ( sein, feces, regard,  voix) sont aussi des signifiants. Cette liste a varié selon qu’elle incluait le rien et le moins phi : citation du 20 mai 1959 : «  Les 3 formes d’objet, oral anal phallique deviennent des signifiants que le sujet tire de sa propre substance, pour soutenir devant lui précisément ce trou, cette absence de signifiant au niveau de la chaîne inconsciente. »

 

En écrivant a, la lettre a se détache de la polyphonie du signifiant objet, le vide de ses significations.

 

Ecrire a revient à distinguer , à détacher  les versants signifiants et imaginaires de l’objet  pour isoler la lettre en tant qu’elle est hors sens pré établi car c’est seulement la lettre a que Lacan  écrit ( il a choisi a en hommage à l’Aleph de Cantor). Ce a, écriture du reste irréductible à la symbolisation au lieu de l’Autre, cela veut dire qu’il est irréductible à toute significantisation, que ce n’est rien d’autre qu’une lettre.   Bien que produit par le signifiant, a ne se réfère plus à aucun signifiant. Dépouillé de ses représentations, comme des possibilités de significantisation, a devient un élément de l’alphabet d’un système logique que Lacan construit « qu’il se donne à lui-même » (formule utilisée par Lacan).  Et cette lettre va entrer dans une combinatoire, que Lacan détermine et qui va rendre compte à la fois de sa théorie du signifiant et de ce qui échappe à la prise signifiante.

 

  • Ecrire a c’est écrire est ce qui échappe à la prise signifiante et en conséquence à la dimension de l’idéal ; (je pense à l’idéal de la fin de cure par exemple)
  • Ecrire a, c’est écrire ce reste qui échappe à la totalité de l’image narcissique dans le miroir.

C’est donc la possibilité d’écrire un autre imaginaire , l’imaginaire du fantasme qui reste relié par l’écriture à l’imaginaire du miroir.

 

 D’où le constat souvent répété : L’objet a, dont le mathème est réduit à l’écriture de la lettre a, est un reste hors langage et pourtant produit par le langage. Si “l’objet a” est une écriture, ce n’est pas un objet du monde. Pourtant l’ambiguïté est maintenue par le mot « objet » qui conserve la référence freudienne et matérielle « d’objet séparable du corps par nature », d’objet de la pulsion.

 

  • Ecrire petit a c’est écrire une relation de structure : S barré, le sujet de l’inconscient poinçon de a.
  • C’est aussi écrire « ce que le sujet n’est pas, en tant qu’il n’est pas le phallus», L’objet a soutient le rapport du sujet à ce qu’il n’est pas »  dit Lacan dans le désir et son interprétation.
  • Ecrire a dit Lacan toujours dans les NDP s’inscrit dans une logique, dans l’écriture d’une combinatoire. Et cette logique il s’agit de la construire, de la conquérir ainsi qu’il avait pu l’affirmer tout au long du Séminaire l’Acte analytique.

Toujours dans le Séminaire les NDP, je le cite :

La logique cette science du réel n’a pu se frayer qu’à partir du moment où l’on a pu assez vite vider les mots de leurs sens pour leur substituer des lettres…. et l’écrit fait preuve à la fois de la date de l’invention et de l’invention elle-même…et ce que nous exigeons dans une logique mathématique, c’est précisément ceci :  que rien ne repose de la démonstration que sur une certaine façon de s’imposer à soi -même une combinatoire parfaitement déterminée d’un jeu de lettres. Autrement dit, dans une logique mathématique, toute démonstration repose sur la combinatoire que l’on s’est imposée à soi-même dans le système logique déterminé.

 

Petit rappel sur La construction d’un système logique

En référence au modèle de Pierce que Lacan prend souvent en exemple.

 

Il s’agit d’une construction développée à partir de restrictions et de contraintes avec lesquelles le créateur va développer un système logico-mathématique en fonction des questions qui l’intéressent. Par exemple, dans le carré logique de Peirce que Lacan utilise, Peirce a effectué des choix pour développer son système d’écriture : il a choisi des lettres, ce sont “les variables” qui constituent son alphabet et qu’il appelle Lexis; il a choisi des formules qu’il écrit avec son alphabet et qu’il nomme Phasis; il se donne ensuite des règles de transformation qui sont celles de l’algèbre de Boole. Il détermine ainsi un système formel.

 

Lacan se donne des lettres et constitue un alphabet :

S barré, a, A, S1, S2, le poinçon lui-même composé de 2 signes accolés, I la mère idéale ou grand Un.

 

IL choisit des formules qu’il écrit avec son alphabet, l’axiome de référence : «  le signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant ». Le passage de S1 à S2 produit S barré le sujet de l’inconscient évanescent qui disparait aussitôt surgi et un reste a.

 

Il en déduit des combinatoires (selon quelles règles ? elles ne sont pas formellement énoncées je crois): S barré poinçon de a,  formule du fantasme, l’écriture des discours. L’écriture du fantasme qui est une formule minimaliste n’est pourtant pas sans ambiguïté : le  poinçon qui articule le Sujet de l’inconscient à a, est lui-même équivoque car il est fait de deux éléments et peut se fractionner (ce qui est inhabituel en logique). Si bien que a peut-être aussi bien ce qui divise le sujet ( Ou Pire 21/06/72) que ce qui l’unifie (D’un Autre à l’autre 13/11/68) «  Cet algorithme du fantasme est fait pour permettre vingt et cent lectures différentes »  commente Lacan dans Ecrits p 816.

 

D’autres écritures pourront s’en déduire/ Formule de la métaphore écrite à partir d’une double substitution sur la formule du fantasme. Ce sont les combinatoires que Lacan produit à partir du système logique qu’il a lui-même établi.

 

 

Qu’est ce qu’on écrit quand on écrit a ? se demande Lacan dans les NDP.

Est-ce une sorte d’entité que Lacan hésite à pousser du côté de l’être ou de l’étant, en évoquant l’ousia d’Aristote ? L’écrit se définit pour Lacan dans les NDP , «  avant tout d’une certaine fonction , d’une place de bord. « C’est mon matérialisme à moi » dit-il. Est-ce l’écriture de l’être ? Il y résiste. Du semblant d’être ? Il laisse le point d’interrogation. Mais il avait déjà répondu dans le Séminaire Encore à propos de la haine :  On en reste disait-il à la haine jalouse qui vise a le semblant d’être contrairement à la pure haine qui elle vise l’être. Melman tranche dans une intervention de 1999 en disant « l’objet a a un être, c’est l’être ».

 

En écrivant a, ne s’agit -il pas de rendre objectivable quelque chose qui se dérobe à la saisie ? D’autant que a surgit au moment décisif originel et constitutif du sujet, le moment d’entrée dans le langage. Moment que Lacan a illustré et repris une dizaine de fois au cours de son enseignement et que vous connaissez tous : le petit enfant décrit par St Augustin saisi par cet « amaro aspectu » (regard amer si difficile à traduire et que Lacan retraduit chaque fois qu’il cite Augustin), le petit enfant qui défaille en voyant son frère au sein de la mère : devant l’objet sein lait possédé par son frère. L’enfant qui ne parle pas encore, palit de rage, se décompose : « l’objet a retient le sujet devant l’annulation pure et simple, la syncope de son existence. »[7]: c’est une lecture de S barré poinçon de a. Le poinçon vient écrire cette syncope. Pour Lacan , L’identification 14 mars 62 : «  l’expérience relatée par St Augustin vient éclairer de sa pâleur mortelle (magnifique oxymore) un point de naissance du désir ». Cette expérience conjugue dans un même moment l’anéantissement, l’aphanisis du sujet à la passion jalouse et à la constitution de l’objet du désir.  Ce qui caractérise le désir c’est ce rapport à un objet en tant que le sujet s’y avère à la limite anéanti.  C’est cet objet qui cause son désir qui le fait défaillir tout en le protégeant du néant.

 

 Minimaliste cette écriture du fantasme produit des ambiguïtés, des interprétations et rend nécessaire le recours à un psychanalyste plus averti ou à des travaux collectifs comme les cartels pour pouvoir la lire et en faire résonner les interprétations.

En effet, comme nous l’avons vu, petit a entre dans de nombreuses opérations logiques qui sont hétérogènes les unes aux autres : écriture dans le schéma du miroir , écriture dans le rapport du sujet à l’Autre, opérations de  réunion et d’intersection des deux ensembles, le recouvrement de 2 manques, topologie de la coupure. Inverse du nombre d’or ou image écrite dans le nœud.

 

Est-ce que ces logiques  qui constituent une sorte de tissage complexe ne pousseraient pas à rechercher un Sujet Supposé Savoir  ou plus facile encore à demander des explications à Chatgpt?

 

 

Comme toute écriture de support mathématique, a peut prendre différentes valeurs, différents sens y compris celui de “non sens”. Et quelle que soit la logique dont il est l’aboutissement, il reste « insaisissable », « irréductible à toute prise » sauf dans le nœud borroméen. Pour en approcher une définition, il faut passer par la polyphonie des voies logiques empruntées par Lacan. C’est néanmoins au cœur même de sa propre théorie, que l’écriture en est fondée, indissociable de sa théorie du signifiant et du processus de subjectivation.

 

Aussi bien dans le Séminaire Encore que dans les NDP Lacan a tenu à souligner la fonction temps de a.

 C’est en parlant de l’écrit que Lacan introduit l’objet voix comme scansion dans le temps pour dire, pour dire les choses. Toujours dans la leçon 11 des NDP : L’objet a est lié à cette dimension du temps et il comporte aussi un dire. Ce dire est-il de l’ordre de ineffable ?? S’agit-il, pour Lacan, d’écrire ce qu’en littérature et en philosophie on nomme l’ineffable ? C’est-à-dire, ce qui, pour certains, est en deçà du langage, soit les sensations, les intuitions ( l’immanence de ce qui est éprouvé) et pour d’autres au-delà du langage ( la foi en une transcendance)?

 

Écrire  l’objet a serait-ce la réponse à l’énigme :  Qu’est ce qui nous rend vivant? Désirant ?

Écrire a et le lire comme un reste de jouissance inaliénable, qu’on pourrait appeler par romantisme « élan vital », cela revient à poser quelque chose qui ne se mesure pas, qui n’est pas partageable et qui ne constitue pas pour autant une part fixe déterminée. C’est aussi, j’y reviens, ce qui reste inanalysable à la fin d’une cure. C’est à partir d’un passage dans la leçon XVIII du Séminaire l’Ethique que quelque chose de l’objet a m’a paru éclairant.  Lacan évoque, avant même d’avoir inventé le néologisme de jalouissance, cette jalousie particulière dont il trouve le nom dans la langue allemande : Lebensneid ( mot à mot jalousie envie de la vie) qui nait dans un rapport à un autre chez qui un sujet reconnait « comme une certaine forme de jouissance, de sur abondance vitale, » qu’il perçoit comme quelque chose qu’il ne peut appréhender par la voie d’aucun mouvement affectif même le plus élémentaire. » Qu’est ce que le sujet repère chez l’autre ? N’est- ce pas  ce a qui anime l’autre, un registre de jouissance qui n’est accessible qu’à l’autre? Ce que j’appelais plus haut l’élan vital. Ce n’est pas un déchet que nous allons rechercher à la fin d’une cure mais ce reste inaliénable de jouissance (Kern unseres Leben)[8] qui permet de relancer la vie, c’est-à-dire de nouvelles chaînes signifiantes qui étaient impossibles ou interdites jusque-là au sujet, d’être un rempart contre le vide constitutif de chacun, contre le néant.

 

 

Quelles conséquences alors ?

Pour Lacan, l’écriture de a le fait entrer dans un système logique qui a des conséquences sur la fin de la cure analytique et la production d’un savoir.

 

Si La logique  constitue, comme l’affirme Lacan dans les NDP,  un champ de la science qui aurait pour fin, comme objet d’exclure comme tel le sujet supposé savoir, Nous y sommes doublement intéressés, car  ” exclure le sujet supposé savoir”(au sens de s’en débarrasser) c’est à la fois le terme de la cure analytique et la question cruciale de la transmission pour ce nouveau commencement qu’est l’installation d’un nouvel analyste. (Puisque l’analyste ne s’autorise que de lui-même et de quelques autres).  C’est-à-dire une question institutionnelle concernant à la fois le lien les analystes entre eux et leur formation.

 

 « si mon schéma du discours analytique est vrai, cet objet petit a, je dois le devenir, c’est ce que j’ai à faire advenir ; la place d’analyste est bien entendu « une place de rang à tenir, une place de semblant. Il s’agit de tenir le rôle de l’analyste. »  Il y a toujours la même question « puis-je l’être analyste ? » on pourrait dire «  puis-je m’autoriser mais l’être c’est une autre affaire ». C’est là que se forge le désêtre, c’est-à-dire, l’analyste «  je le dé suis, l’objet petit a n’a pas d’être. » Il dénonce le pathétisme de l’objet a quand il prend la forme de déchet. (même s’il a pu affirmer que la civilisation c’est l’égoût). NDP 9 avril 74

 

Une des conséquences de cette écriture : c’est l’abord logique de la fin de la cure : c’est la remise en cause radicale du Sujet Supposé Savoir, un point  d’athéïsme radical où il n’y a pas de transcendance. Cette idée d’un point d’athéïsme radical est peut être un point éphémère d’illusion car comme le faisait remarquer Lacan, (NDP p 135) «  Ceux qui ont inventé les plus beaux trucs du savoir, les plus beaux systèmes logiques ( Leibniz, Pascal, et Newton[9] ) ils y croyaient dur comme fer à la religion ».

 

Parler des conséquences de l’écriture de l’objet a me semble difficile. En revanche l’écriture de cet objet et ses combinatoires structurelles peut peut-être nous donner une lecture des mutations de notre époque, voire nous permettre de décrypter la nouvelle clinique ?

 

Par exemple ne pourrait-on subvertir  et forcer la lecture du Discours analytique ? et y lire les conséquences collectives politiques de la jouissance mise en place d’agent, de commandement ?

 

Si ce reste a, singulier, propre à chacun, est bien ce qui nous fait parler et s’il est la jouissance résiduelle sur laquelle on peut prendre appui, alors petit a peut rendre compte de l’individualisme forcené de notre époque, du rejet du symbolique qui règle les échanges..  Chaque individu pouvant se référer à la singularité de ce reste, à sa jouissance propre qu’il peut mettre en place de commandement dans le discours. L’expression n’en est-elle pas porté à son paroxysme par Trump quand il affirme après l’opération commando au Vénzuéla : « ma morale c’est la loi » en contrevenant aux lois des US et aux lois internationales ?  Délesté de l’organisation symbolique rejetée au loin dans le passé, la seule loi devient celle de la jouissance singulière sans plus aucun prétexte aucun semblant. On pourrait traduire « mon objet a c’est la loi ! » Les conséquences en sont la désintégration du lien social, la violence mise en acte sans masque sans enrobage théorique ou idéologique. Ce n’est plus au nom d’un dieu ou d’une idéologie aux noms desquels les pires crimes pouvaient se commettre ( no regrets !) : c’est MAGA  la réalité du pouvoir brut dégagé du symbolique et de l’hypocrisie. On est bien loin de Machiavel : c’est la prédation instituée sans fard, ce qui produit aussi des effets de trumpisme galopant dans la société. Ce n’est pas une conséquence  de l’écriture de l’objet a mais une lecture que permet cette écriture.

 

La même lecture permet d’interpréter les conséquences sur L’identité, lorsqu’elle se fonde sur l’objet a du sujet, coupée de la culture de son histoire de sa langue pour ne plus dépendre que de sa jouissance en plus ou en moins.

 

 Autre point en hommage à mon ami Claus Rath :

L’écriture du mathème a ouvre-t-elle un common ground , un terrain d’entente commun pour les psychanalystes ? Un common ground qui ne mettrait plus au centre de leur formation le transfert à un Sujet Supposé Savoir, à un au moins Un qui saurait lire interpréter Lacan et qui assurerait autour de lui la reconnaissance des analystes, mais qui transformerait les groupes en  «  Ein exquisit geselliges Unternehmen » une entreprise extrêmement conviviale ( lettre de Freud à Grodeck).   Justement par ce que l’écriture de ce reste nous mettrait dans une autre relation au savoir ( Scilicet) autre que celle d’un transfert infini à un Maître, à un Sujet Supposé Savoir ?

 

On peut aussi remarquer que l’invention de Lacan n’a pas été au-delà des cercles lacaniens, qu’elle est restée à usage interne des lacaniens, peut être en leur donnant quelque chose comme un mot de passe, sans faire lien pour autant entre eux, mais en participant d’une langue commune fondée sur l’enseignement de Lacan.

 

L’écriture de a me parait particulièrement intéressante dans la mesure où elle concerne ce qu’il y a de plus singulier à un sujet (soit le reste a qui lui est propre) mais aussi le a universel de l’écriture (de tout sujet) et  que ce a à la fois singulier et universel s’inscrit dans une combinatoire donnée comme l’écriture du fantasme.

 

Si le petit a est singulier pour chaque patient, l’écrire dans une combinatoire lui donne une valeur plus générale qui vise l’universel. Autrement dit, l’écriture de l’objet a reconnait la singularité névrotique (c’est ce a là) tout en visant l’universel (c’est aussi le a de tous, universel). Pouvoir repérer cette tension entre le plus singulier et l’universel est ce qui me parait être une conséquence de l’écriture.

 

Cet objet a vient, comme le rappelle si souvent Lacan, masquer, obturer le trou du réel et à ce titre il est nécessaire : pour mettre une limite au néant, nécessaire de se le fabriquer soi même dans le serrage du noeud même s’il est là de toujours. (Il est là dès le début du graphe comme le rappelle Lacan dans les ndp. Il ne cesse pas de s’écrire dans les déploiements imaginaires que permet la formule minimaliste du fantasme. Comme il est à l’œuvre dans la jouissance du déchiffrage, dans la jouissance du sens , dans la jouissance du blabla que permet la psychanalyse, objet cause de qui fait parler .)

 

L’écriture n’empêche pas je crois la recherche des objets qui pourraient enfin venir combler ce vide de l’être. Le pharmakon au premier chef. Jamais on n’a consommé autant de cocaïne, ou autant scroller sur les téléphones. L’objet vs matériel commande plus impératif que jamais :  avatar de l’objet a, le smart phone doué de la puissance incommensurable de l’IA bouleverse le rapport à l’écriture, au savoir et à la demande.  (quand demander à chatGPT devient un réflexe !). Cet objet devient avec l’IA le support de nombre d’existences, serait-il la matérialisation réussie de l’objet perdu justement par ce que la puissance de l’IA est infinie ? Il ne serait plus  alors de l’ordre du semblant mais l’objet perdu enfin retrouvé sans limite.  Bien sûr je n’y crois pas[10].

 

 Reste de Jouissance inaliénable, irréductible à la fin d’une cure , aussi bien reste de libido d’énergie du désir, ou reste de l’opération de subjectivation,  ou encore nombre irrationnel aux décimales infinies, l’objet a est peut être à l’image du jardin Zen japonais, de ces jardins secs dans lesquels on n’emploie que des pierres et du sable, où la nature , les arbres les fleurs les végétaux, tout ce qui relève de l’éphémère, des phénomènes transitoires est rejeté pour en révéler une substance résiduelle universelle qui traverse le temps les guerres, les typhons et les tremblements de terre. Comme l’écrit François Berthier (historien des arts du Japon) : « Il importe alors de dépouiller la nature de son écorce, d’en retrancher tout ce qui peut l’être. En réduisant la nature à ses plus petites dimensions et en la ramenant à sa plus simple expression, on parvient à en extraire l’essence. » Ces jardins conservent de manière immuable l’énigme de cette essence dont ils sont aussi une représentation. Pour Lacan, il n’y a pas d’essence, pas d’être à saisir, juste un semblant d’être qui vient pour un temps masquer le néant.

 


[1] Séminaire Les Non-dupes errent, Leçon du 9 avril 1977

[2] Lacan écrit a au bord du col du vase : tout l’investissement libidinal ne passe pas dans l’image spéculaire, une partie reste investie dans le corps propre.

[3] « Gewachsenen Fels » in Die endliche und die unendliche Analyse ; La roche naturelle.

[4] L’Angoisse Leçon VIII 16/01/63 : « L’objet a c’est le roc dont parle Freud, cette réserve dernière irréductible de la libido. » p 123

[5] L’obj a ça s’imagine avec ce qu’on peut avec ce qui se suce, ce qui se chie, ce qui fait le regard, ce qui dompte le regard en réalité, et puis la voix. Le fait que ça s’imagine n’ôte rien à la portée de l’obj a en tant que Topos, en tant que ce qui se squeeze pour en donner l’image, c’est une image écrite que j’ai donnée dans le nœud BO. Il y a 2 faces à l’obj a : une face écrite au bord du réel. Ce n’est pas de l’abstraction. » NDP 9 avril 1974

[6] Jacques Lacan :Séminaire “ Les quatre concepts fondamentaux de la Psychanalyse” 1964 et “Position de l’Inconscient” in Ecrits p829-850”.

[7]Ecrits page 812

[8] C’est un lapsus la formule de Freud est Kern unseren Wesen !

[9] Lacan ajoute que Newton a écrit sur le livre de Daniel et sur l’apocalypse de St Jean. « Et les deux autres..Ils ne parlent que de ça. Il faut que j’aille chercher au milieu d’un montage «  d’adresses au curé de Paris » ce que Pascal a écrit sur la cycloïde

[10] Melman : « Pourquoi manque-t-il définitivement bien que dans la réalité, on puisse très bien retrouver le sein et les feces, le regard et la voix ? Ils manquent définitivement par ce que vous n’avez aucun objet qui vous garantisse de la jouissance de l’Autre, qui vienne vous dire la certitude, c’est là le terme, la certitude de ce que l’Autre attend de vous. C’est pourquoi l’objet est définitivement perdu même s’il peut vous arriver de tomber sur celui de votre fantasme. Il reste que l’objet est définitivement perdu puisque l’Autre originellement espace infini et non borné ne vous dira rien sur ce qu’il en serait de la bonne jouissance, de la vraie jouissance. »