Qu'avons nous à apprendre encore de l'Intelligence Artificielle?
06 juillet 2026

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Thierry FLORENTIN
Billets

Les psychanalystes aujourd’hui se retrouvent confrontés à une forme d’impuissance face à deux problèmes majeurs menaçant l’avenir de l’espèce humaine.

 

En premier lieu, le réchauffement climatique, contre lequel ils ne peuvent, en tant que psychanalystes, pas grand-chose, en dehors, à l’instar de tout citoyen, de ne pas en relayer le déni, ni sa course vers l’abîme sous forme d'”adaptation“, laquelle idéologie de l’adaptation évite d’affronter les mesures de changement radical, tant industrielles que sociétales qu’une telle lutte implique.

 

A cet égard, il convient de ne pas prendre les enfants et les adultes atteints de la dite éco-anxiété pour ce qu’ils ne sont pas, à savoir une forme contemporaine de l’écrasement œdipien par un père imaginaire qui entrainerait dans sa toute-puissance suicidaire l’humanité toute entière, mais de s’autoriser à parler avec eux de manière responsable et pragmatique de l’avenir de la planète, et de ce que nous en avons appris.

 

L’ouvrage du philosophe et psychosociologue du travail Gabriel Perez “A la fin du monde, il fera beau “, quoique d’une lecture non aisée d’emblée, semble constituer un bon support initial de réflexion, de dialogue et d’échanges.

 

La deuxième question a priori également insoluble résulte de la très grande incertitude résultant des avancées et des progrès de l’Intelligence Artificielle.

 

Il existe à ce sujet une cacophonie de discours, tantôt lénifiants, tantôt alarmistes, correspondant cependant au débat citoyen, dont la vigueur contradictoire en est un signe de bonne santé démocratique.

 

Pour qui apprécie la musique contemporaine, cette cacophonie s’alimente sans difficulté majeure, tant il parait sur ce sujet de l’I.A. entre un à deux livres par semaine, émanant des milieux scientifiques, philosophiques, épistémologiques, et même psychologiques, etc.., sans compter les mises en garde et récitals offerts au quotidien de nos journaux.

 

Une autre musique cependant, à l’écart des discours et prédictions des doctes et des savants, se fait jour et s’entend à l’écoute fine et attentive des signaux silencieux ou presque que nous adressent nos patients.

 

Quand celle-ci se fait entendre, c’est le plus souvent au détour d’une phrase, sans insistance particulière, et alors qu’un tout autre sujet, sérieux celui-ci, est en cours d’être abordé.

Vous savez, avec l’Intelligence artificielle, mon métier va disparaitre, et je ne sais pas ce que je vais devenir.”

 

Ce n’est pas une phrase très revendiquée, et celui ou celle qui l’a énoncée, passe rapidement à autre chose, les soucis du quotidien, les enfants, le conjoint, ou les parents vieillissants.

 

Je connais cependant la tonalité mélancolique avec laquelle ces paroles sont énoncées.

 

C’est la tonalité de la dignité désespérée, de ceux qui n’ont plus aucun espoir que les choses vont s’arranger, et aucune issue, aucun plan B, pas d’alternative à ce qui est annoncé.

 

Il n’y a pas de revendication particulière, pour les mêmes raisons en impasse.

 

J’ai reconnu cette tonalité discrète, car je l’avais déjà rencontrée il y a plus de quarante ans, alors que je travaillais dans un centre d’alcoologie, dans le courant des années 80 du siècle dernier.

 

C’était le vingt-cinquième anniversaire des accords d’Evian de Mars 1962, et nous recevions alors des anciens appelés du contingent, de la guerre d’Algérie.

 

Démobilisés, rentrés chez eux, ils s’étaient aperçus que personne ne les attendait triomphants, ne les acclamait, n’organisait pour eux de défilé sur les Champs-Elysées.

 

Acteurs d’une guerre perdue et honteuse, ils n’avaient pu témoigner devant la Nation des exactions dont ils avaient été les témoins, si non les acteurs forcés.

 

Revenus à la vie civile, ils n’avaient plus eu d’autre choix que de s’insérer dans une vie professionnelle et de fonder une famille.

 

C’est au sein de cette intimité, auprès des épouses et des enfants, que la violence avait alors trouvé son exutoire, et naturellement l’alcool.

 

Les enfants avaient grandi, les épouses n’avaient plus pu endurer, et le temps avait passé ainsi, et nous les recevions pour recueillir le bilan d’une vie qui avait été tout sauf glorieuse.

 

Débarrassés du toxique qui leur avait apporté l’illusion artificielle que la vie était soutenable, et revenus le temps de nos murs de cet état de semblant hypnotique que représente l’alcoolisation chronique, ils pouvaient alors nous parler d’eux et de ce qu’ils avaient traversé, et que la société les avait jusque-là sommés de ravaler…

 

Ce qui m’avait frappé alors est qu’ils n’attendaient rien, savaient que leur jeunesse sacrifiée n’avait servi à rien, et qu’ils l’avaient ensuite payé et fait payer à leur famille, sans que tout cela n’ait de sens reconnu par l’entourage, ni la société.

 

Passée la violence familiale, il ne leur restait alors plus que ce désespoir digne, de ceux qui savent qu’ils n’ont pu joindre leur voix à la jouissance commune, ni témoigner de ce qu’ils avaient traversé.

 

La commémoration des accords d’Evian, pour laquelle certains d’entre eux avait été initialement conviés à témoigner à certaine émission de télévision, leur avait été vite retirée, les producteurs s’étant rapidement aperçus que leur parole blessée venait faire tache dans le casting des réjouissances de la décolonisation et de l’avènement d’une nouvelle nation.

 

Ils n’entraient surtout pas dans la construction d’un nouveau récit.

 

J’ai retrouvé cette même dignité désespérée à l’écoute des patients aujourd’hui qui nous parlent de l’Intelligence Artificielle, et dont le développement rend dans le plus proche avenir leur savoir professionnel obsolète.

 

Ils savent, mais ne peuvent participer à la jouissance commune d’accueillir dans l’extase et la pâmoison les progrès continus et constants de l’Intelligence Artificielle, et sa répercussion sacrificielle sur leur vie propre.

 

Et comme nous pouvons le recueillir si ordinairement tant auprès des enfants que des adultes, ce qui préoccupe au plus haut point ne s’exprime qu’à la marge de leurs propos, marge à laquelle notre écoute se doit de se tenir.

 

Gardons-nous d’un savoir qui ne se forgerait que des discours communs sur l’Intelligence Artificielle, qui nous empêcherait d’entendre le cri sourd de ces condamnés qui, doutant qu’il y ait quelqu’un pour les entendre, s’abstiennent de faire du bruit avant de disparaitre, ne voulant pas déranger la fête…