Sacré patron ! Sur quelques conséquences politiques et institutionnelles de l’écriture de l’objet a
09 juin 2026

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Thierry ROTH
Le Grand Séminaire, Actualité de nos membres

         La commission d’enseignement a donc mis à l’étude de ce Grand Séminaire 2025-2026 les « conséquences cliniques, politiques et institutionnelles » de l’écriture par Lacan de l’objet a. Alors que nous arrivons à la fin de cette année, vous avez peut-être eu comme moi la surprise de constater que les différents collègues qui se sont succédés, fort intéressants par ailleurs, se sont tous contentés d’explorer les conséquences cliniques. C’est-à-dire qu’ils ont préféré, à part une ou deux incises très brèves, laisser de côté les enjeux politiques et institutionnels de cet objet a (y compris bien sûr en ce qui concerne notre propre institution)…

 

Je suppose que cela est dû à la fois à notre intérêt premier pour la clinique, mais aussi sans doute à un souci de facilité, car l’exploration des autres conséquences de l’objet a me paraît être un champ beaucoup moins balisé, et enfin également à une certaine prudence puisqu’il s’est agit ainsi d’éviter les implications nous touchant directement, et collectivement. C’est-à-dire : est-ce qu’une association psychanalytique peut être dirigée et fonctionner comme n’importe quelle autre association voire comme n’importe quel parti politique ? Ou est-ce que la prise en compte de l’écriture par Lacan de l’objet a peut nous permettre d’éviter certains écueils bien connus de la vie des groupes, du fonctionnement associatif habituel, et nous permettre d’être un peu plus branché sur l’éthique et le discours analytiques ?

 

Alors, comme il peut m’arriver d’être parfois un peu courageux, ou un peu imprudent c’est selon, je vais tâcher d’esquisser un début de réflexion sur ces enjeux importants, qui ont été soigneusement évités jusque-là.

 

En guise d’introduction, quelques mots tout de même sur le côté un peu énigmatique de cet objet a, puisque c’est un objet qui échappe au champ des représentations. Si Lacan n’avait pas procédé à son écriture et n’en avait pas donné des contours, des illustrations, on ne pourrait pas en parler, et personne ne saurait ce qu’il est ni même s’il existe. Je me souviens encore d’un dialogue organisé par l’Évolution psychiatrique, en 2003, au cours duquel Daniel Widloëcher (alors président de l’IPA) disait à Charles Melman qu’il ne comprenait absolument rien à ce qu’était cet objet a. Les objets partiels, ça oui, il voyait bien de quoi il s’agissait, mais l’objet a, non. Et Melman de lui répondre que si le sujet n’était lui-même qu’une hypothèse ou une énigme, l’objet a était avant tout le manque d’objet. L’objet de la psychanalyse était en fait un manque d’objet. Widloëcher resta un peu dubitatif…

 

Cet objet a n’est donc guère cernable, il n’est pas devant (au sens de objectum), il n’est pas ce qui est visé par le désir, il est « derrière », cause, cause du désir et toujours évanescent. Il a certes quatre grandes représentations pulsionnelles (via le sein, les fécès, le regard et la voix), mais il renvoie surtout au manque, au trou central bien visible au centre du nœud borroméen, et même si dans ce trou y tombent des lettres, comme Melman le rappelait souvent en s’appuyant sur le texte de Lacan concernant la lettre volée et la chaîne de Markov.

 

Bref, je passe sur tout ça, les différents collègues ont bien montré au cours de cette année de quelle façon cet objet théorisé par Lacan a pu permettre des progrès non négligeables dans l’appréhension de la clinique et la direction de la cure.

Je vais juste dire encore un mot très rapide sur la clinique contemporaine car cela va nous amener aux conséquences politiques. Comme vous le savez, les changements sociaux, scientifiques et économiques des dernières décennies ont amené l’émergence de cette « nouvelle économie psychique » décrite par Melman et qui se caractérise justement par le règne de l’objet, et ce qu’il a pu appeler la positivation de l’objet a, les drogues en étant le meilleur exemple – y compris dans cet effet d’aphanisis du sujet. On voit donc bien là, déjà, comment les enjeux cliniques et politiques s’entremêlent. D’ailleurs Lacan, avait anticipé cela dès 1967 (dans son « Petit discours aux psychiatres ») en prévenant qu’en conséquence « des progrès de la science » les objets a allaient se mettre à cavaler « partout, isolés, tous seuls et toujours prêts à vous saisir au premier tournant » ! C’est extraordinaire quand même, en 1967 ! Et en 2005, dans la postface à l’édition de poche de L’Homme sans gravité, Melman précise ce règne nouveau de l’objet en écrivant : « c’est l’objet qui, après le Dieu à figure animale puis humaine, est advenu : c’est lui qui est désormais investi de l’autorité. […] Au Dieu de la loi morale a succédé ainsi l’impératif du plus-de-jouir ». C’est ainsi que s’est de plus en plus répandue ce que Melman a appelé une jouissance objectale, ni phallique ni Autre précisait-il, je passe là-dessus – j’ai travaillé ça dans mon premier livre en 2020, et je l’ai repris plus brièvement dans Les névroses de récusation.

Ce rapide rappel vise surtout à faire entendre, si besoin était, le nouage permanent de la clinique individuelle et collective, de la dimension singulière et en même temps politique.

 

Alors, venons-en maintenant à cette dimension politique : la prise en compte de l’objet a pourrait-elle y avoir quelques conséquences ? Elle le pourrait et elle le devrait même, mais pour cela il faudrait déjà que la psychanalyse soit encore un peu entendue dans notre social, ce qui est de moins en moins le cas. Peut-être même est-ce parce que la psychanalyse met l’accent sur ce qui échappe, sur ce qui manque inexorablement, structurellement, qu’elle déplaît tant aux politiques comme d’ailleurs au discours scientifique ?

 

En tout cas, si gouverner est impossible comme l’a stipulé Freud, n’est-ce pas entre autres parce que l’objet a organise le fantasme singulier de chacun, dont les coordonnées lui échappent le plus souvent, et qui est différent pour chaque un évidemment, ce qui entraîne donc un impossible structural pour nos gouvernants à pouvoir répondre positivement aux aspirations de tous (puisque ces aspirations divergent) ? Et en plus, nous savons qu’il vaut mieux parfois ne pas voir sa demande trop satisfaite… L’impossible n’en est que plus rude encore pour nos politiques. La prise en compte collective de cette dimension de l’objet a pourrait-elle quelque peu apaiser les conséquences parfois dramatiques de ce qui ne serait qu’un impossible structural ? Est-ce que cela pourrait changer la manière de gouverner de nos politiques, et aussi la façon de la part des citoyens de percevoir les contraintes auxquelles ont affaire les responsables politiques ?

 

Prenons maintenant un autre élément, dont la dimension politique ne peut nous échapper : le sort fait à la figure paternelle. On peut en effet penser que c’est faute de reconnaître le rôle de l’objet a, le fait que c’est lui qui échappe et qui est au cœur de la castration (due tout simplement aux lois du langage et de la parole, avant même que l’instance paternelle n’intervienne pour y donner un sens sexuel), que c’est donc faute de reconnaître cela que notre social s’est mis à vouloir démolir la figure du Père, censée être la cause de l’insatisfaction, du mal-être, des inégalités, de l’arbitraire etc., alors que la cause du malaise et de l’insatisfaction de chacun est bien plus structurelle que culturelle, et qu’elle est liée à cet objet a. S’en prendre au Père donc, sauf quand il s’agit d’en dénoncer certains excès, certains abus, là c’est justifié bien sûr, mais pour le reste s’en prendre au Père est une erreur sur la cause et qui en plus vient liquider une instance qui pouvait venir réguler la jouissance et interpréter la castration dans l’Autre du côté du désir et du sexuel. On voit bien là, je crois, l’une des conséquences de la non prise en compte de Lacan par notre culture.

 

On pourrait encore pointer – je vais très vite – certains effets en matière de vie amoureuse et sexuelle et le rôle du politique dans cette affaire. La libéralisation des mœurs, espérée par Freud pour guérir les névroses, les culpabilités et une bonne partie des troubles sexuels, n’a finalement pas eu les effets escomptés, elle a même davantage encore augmenté la guerre des sexes. Le lien avec l’objet a est là encore assez facile à repérer… Quelle place en effet pour l’objet a s’il n’est plus phallicisé ? Comment peut-il rester « cause du désir », objet du fantasme ? La tendance sociale à la récusation de l’instance phallique (qui suit celle de l’instance paternelle), et donc la non-pallicisation de l’objet a, ne peut qu’entraîner des difficultés nouvelles pour les êtres sexués. La non prise en compte de la dimension du pas-tout notamment (je vous renvoie au tableau de la sexuation et à la place de a comme de phi), la non prise en compte de cette dimension du pas-tout si cruciale, et directement liée au tout phallique, ne va vraiment pas dans le sens d’un progrès du lien entre les hommes et les femmes.

 

Cela concerne directement, là encore, la dimension politique, mais aussi scientifique et médiatique… Et pendant que les algorithmes des applications de rencontre tâchent de rapprocher les profils de gens qui n’osent plus se parler ni s’aborder en dehors des écrans, les médias se régalent de cette guerre des sexes renouvelée et de certains scandales qui touchent des personnalités publiques. Ils n’hésitent pas au passage à pervertir la logique propre au discours : on entend par exemple constamment répéter qu’il y d’un côté un « présumé innocent » et de l’autre côté des « victimes » qu’il faut écouter : mais s’il y a d’un côté un présumé innocent, ou même un présumé coupable, c’est qu’il y a de l’autre côté des présumées victimes… Et s’il y a des victimes désignées, avérées, le présumé coupable est donc forcément un coupable avéré lui aussi ! On perçoit bien là le glissement du discours, de la part des médias mais aussi de beaucoup d’hommes et de femmes politiques, obligés pensent-ils de suivre le mouvement tout en espérant ne pas se retrouver eux-mêmes pris dans une affaire du même genre.

 

Nous venons en tout cas de voir là, trop brièvement faute de temps, concernant donc les modes possibles de gouvernance, concernant aussi les conséquences du sort fait à la figure paternelle (et donc aux familles), ou encore concernant les difficultés du rapport entres les sexes, comment l’absence de prise en compte par notre social de l’objet a a des effets politiques tout à fait concrets et considérables. Evidemment, la parole des psychanalystes pèse peu, surtout aujourd’hui… Mais il faut bien ajouter aussi que dans leur propre vie collective, au sein de leurs propres associations et de leurs relations entre collègues, les psychanalystes n’ont pas forcément brillé par leur prise en compte sérieuse de ces questions.

 

Cela nous amène donc aux conséquences institutionnelles de l’objet a, pour les analystes et pour l’ALI en particulier, car on ne peut pas je crois s’exonérer de ces questions cruciales… Je vais passer, faute de temps, sur l’histoire du mouvement analytique, il suffit de lire les livres de Roudinesco à ce sujet pour tomber de sa chaise, et l’on a aussi tous entendu Melman dénoncer régulièrement les bassesses de notre milieu, les coups-bas, les perversités, les guerres de pouvoir, etc. L’un des problèmes est sans doute que l’analyste n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent pour montrer son talent ou ses réussites (contrairement au chirurgien, à l’architecte, à l’artisan ou à l’artiste par exemple, qui ont chacun leur objet bien défini). Mais le psychanalyste, son objet à lui, c’est cet objet a qui échappe au champ des représentations, et en plus son travail ne se fait que dans le plus grand secret. Le pauvre analyste, qui est en plus amené à « déchariter » (Lacan) à la fin de ses cures, se sent ainsi souvent pris par cette étrange pulsion à se faire pousser du col pour exister… N’oublions pas que le premier désir est un désir de reconnaissance, et il n’y a pas de raison pour que le psychanalyste y échappe… Mais le problème, à négliger le trou que recouvre le petit a, c’est que la vie collective des analystes et surtout leurs possibilités de travail en commun sont rendues bien compliquées. Compte-tenu de cela, qu’en est-il pour notre propre institution, pour l’ALI, est-ce que nous avons tenu compte de l’écriture de l’objet a et est-ce qu’aujourd’hui nous continuons d’en tenir compte – car cela ne se décide pas une fois pour toute, il faut toujours remettre cela au travail !

 

Pendant de longues années Melman a permis me semble-t-il une prise au sérieux du discours analytique et de l’objet a qui en est au cœur. Il a incarné certes un au-moins-Un mais qui a toujours tâché de maintenir un espace vide central pour que les rouages fonctionnent (d’ailleurs le sigle de notre Association représente l’ensemble vide) ; un au-moins-Un donc qui a toujours essayé d’éviter le culte du Un.

 

Il était un maître pour beaucoup d’entre nous, mais lui se disait plus volontiers élève (de Lacan bien sûr, mais aussi de Freud d’une autre façon), et il a permis sans doute pour les aînés, dans les années 80-90, une sorte de deuxième lieu transférentiel pour des analystes qui avaient connus directement Lacan et avait sur lui un fort transfert. Il y avait donc une diffraction possible du transfert avec ce souci d’éviter la statue du commandeur que pouvait prendre Lacan pour certains. Pas de culte du Un donc, ce qui est une condition à la prise au sérieux du a.

 

Aussi, Melman n’a guère eu de rôle officiel dans notre association, il n’a jamais été président par exemple, et surtout il n’a jamais dirigé seul. Il l’a fondée déjà avec trois amis (Czermak, Bergès et Dorgeuille) et il ne manquait pas de rappeler l’importance de ce quatuor ; puis sa direction s’est toujours faite non seulement en s’appuyant sur quelques proches, mais surtout en se faisant au moins en duo avec un président. Le président n’avait donc pas tous les pouvoirs, mais Melman non plus. Tous les anciens présidents à qui j’en ai parlé, et cela a été mon cas aussi, peuvent relater l’une ou l’autre occasion où ils se sont opposés à une proposition, un souhait de Melman, et souvent celui-ci acceptait l’objection. Il fallait que le désir du président soit également engagé dans tel ou tel projet. Et bien sûr il pouvait aussi, en d’autres occasions, s’opposer à un projet du président et du Bureau, s’il l’estimait mal orienté.

 

Le président et Melman n’avaient pas la même place dans l’Association, le pouvoir officiel était logiquement du côté du président et du Bureau (ce que Melman reconnaissait très bien) mais l’autorité et les grandes orientations revenaient plutôt à Melman, ce qui était parfaitement compréhensible pour des raisons de transfert d’une part (et le transfert ça ne se décrète pas !), mais aussi en raison de son enseignement et de son engagement.

 

Je passe sur son rôle dit de « fondateur », qui a eu son importance, puisque lui insistait plutôt sur le rôle du quatuor de départ et que ce statut de « fondateur » au singulier lui a été « décerné » après-coup, sans qu’on lui demande son avis… Il n’a pas manqué d’ailleurs de manifester en privé l’angoisse et le tracas que ce changement, sur nos feuilles à en-tête par exemple, lui avait provoqués. Et dans un écrit – public donc – en 2007 il ne peut avoir recours qu’à une forme particulière de dénégation pour prendre cela en compte, écrivant à propos de l’histoire de notre groupe : « J’accepte qu’on m’en dise « le fondateur » mais je n’en suis pas le seul » (Le retour du zéro)… Toujours ce souci de maintenir la place de l’altérité et du manque, donc de l’objet a (non plus seulement en tant qu’objet d’un fantasme singulier de tel ou tel, mais bien plutôt ici en tant que trou central, cause d’un travail en commun possible).

 

Melman a donc réussi à assumer une place d’autorité tout en maintenant ouverte la dimension du manque et de l’altérité, nécessaire au désir et au transfert de travail. Pour cela il veillait aussi à ne jamais laisser des collègues occuper trop longtemps une même place, une même responsabilité, pour éviter me semble-t-il aussi bien les risques d’inflation narcissique que d’endormissement… Il parut ainsi brutal parfois, évidemment, car il mettait fin à des projets pour en proposer d’autres, nommait de nouvelles personnes et parfois en écartait d’autres (provisoirement le plus souvent). Mais cette sorte de brutalité, qui pouvait certes être parfois maladroite ou blessante, visait surtout à recréer toujours du mouvement, du désir, des nouveaux projets. Il avait par ailleurs un immense respect pour le désir et il encourageait presque que tous les projets, même les plus bancals ou ceux qu’il n’appréciait pas beaucoup. Je crois qu’il convient de souligner cette ouverture aux engagements des collègues.

 

Sans doute pourrait-on ajouter que pour tenir cette place et préserver le manque fédérateur, il se « promenait » sur les trois registres, R-S-I, autour du trou central… Il avait un enseignement fédérateur et il formait beaucoup d’analystes, mais il pouvait aussi intervenir très directement dans la direction et être alors au cœur du réel du fonctionnement de l’Association, et à d’autres moments se tenir bien plus à l’écart. Il restait un repère et protégeait d’une certaine manière les présidents et bureaux successifs des attaques qu’ils pouvaient subir. Je crois qu’il avait en horreur l’inertie et les bassesses, et là-dessus il était intransigeant. Il permettait incontestablement un rapport vivant à l’enseignement de Lacan, dont il ne voulait pas faire l’exégèse mais bien plutôt étudier son caractère opérationnel, explorer comment il pouvait nous servir dans notre clinique et quelles en étaient les éventuelles apories.

 

Il a ainsi pendant plus de quarante ans fait beaucoup pour mettre les différents collègues à l’abri de certains conflits de pouvoir, proposant toujours de nouveaux projets, des innovations, des changements.  Et même si tout n’a pas été parfait, loin de là, une certaine réussite – que la renommée de l’ALI traduit – a été possible, grâce évidemment aussi à la contribution de nombreux collègues investis avec lui, militants même ; et aussi par ce fait donc, j’insiste encore là-dessus, que Melman ne dirigeait pas seul et qu’il devait notamment composer avec un président, qui changeait tous les trois ans, impliquant un dialogue, une altérité, une différence de places, etc.

 

Pour illustrer ce souhait de nous épargner le culte du Un, si tentant, je citerai un billet qu’il a écrit en 2007, alors qu’il s’était éloigné de la direction de l’ALI depuis quelques années, mais qu’il se sentait contraint d’y revenir. Il avait intitulé son texte « Le retour du zéro ». Vous espériez Zorro, mais en guise de chevalier, c’est bien le zéro qu’il nous offrait ! Voici ce qu’il écrivait : « aujourd’hui, notre association est devenue nombreuse, paraît puissante et sa gestion est devenue celle d’une PME. À nous autres, il ne manquait plus que ça : devenir des gestionnaires. Une bonne gestion, c’est comme la digestion : elle invite au calme, à la tranquillité, avoir une vie pépère, être respectable. On peut dire que c’est ce souci d’être bon et fidèle gestionnaire qui a pesé sur les épaules des amis qui prirent nos affaires en charge, après que j’ai décidé de la leur remettre. Mais la psychanalyse ne peut pas consister en l’exploitation d’un savoir institué et donc fermé. Elle ne peut subsister qu’à la condition de fluidifier les concepts, ranimer leur portée de métaphore, alors que tout bon enseignement suit la pente de l’objectivation. Or, si cet objet est, par définition, ce qui échappe, un concept ne peut valablement l’évoquer qu’à faire entendre son hétérotopie. Mais qui, aujourd’hui, consent encore à entendre » ? Et Melman de se proposer donc comme « retour du zéro », même pas petit a – vous l’imaginez vouloir se faire cause du désir de tous ses élèves ! – non, juste le zéro, pour lutter contre les risques d’objectivation, contre le souci gestionnaire et pour permettre la permanence de la place vide.

C’est donc en tâchant de ne pas trop s’éloigner du discours analytique et de son l’éthique, que Melman a pu permettre à beaucoup d’entre nous d’inscrire son désir de travail dans l’Association. Et c’est parce qu’il savait la grande fragilité de ce type d’entreprise qu’il n’a pas manqué – de plus en plus avec l’âge – de nous mettre en garde pour l’avenir…

Alors, qu’en est-il justement aujourd’hui, près de quatre ans après son décès, sans cet au-moins-Un qui laissait sa place au zéro ? Car les enjeux dont je viens de parler restent les mêmes, toujours aussi importants. Mais il va nous falloir y répondre autrement et réfléchir sans doute à un mode de fonctionnement un peu différent, puisque Melman n’est ni remplacé ni remplaçable. Comment par exemple ne pas devenir de simples gestionnaires, ni les promoteurs d’un enseignement fermé ?

 

Un premier danger, c’est évidemment le délitement du transfert de travail dans notre association, qui se perçoit déjà dans une certaine mesure (il suffit de se se promener un peu ici ou là) ; c’est logique, c’était prévisible étant donnée la place qu’occupait Melman, ce n’est pas la faute de tel ou tel. Mais cela pose d’autant plus la question de l’orientation à venir de notre association. Saurons-nous, voudrons-nous, je dirai « être lacanien avec Melman » (c’est d’ailleurs le titre que j’ai proposé pour un séminaire de préparation au séminaire d’hiver l’année prochaine) ? « Être lacanien avec Melman » devrait selon moi être la spécificité de notre association, car il y a des lacaniens qui se passent des apports de Melman, c’est tout à fait leur droit et ce sont parfois des analystes très sérieux. Mais nous, nous avons une histoire et une orientation qui s’est faite à partir de la lecture de Lacan par Melman et de sa tentative permanente de mettre en pratique les concepts lacaniens pour aborder la clinique contemporaine.

 

On pourrait très bien devenir rapidement des lacaniens parmi d’autres, et une association lacanienne parmi d’autres, c’est-à-dire qu’en bons gestionnaires on se contenterait d’organiser des journées, des congrès chaque année, et que Melman ne serait qu’un auteur parmi d’autres, cité peut-être simplement un peu plus souvent, et puis voilà, on sera rentré dans le rang, bien à l’abri dans nos murs… Mais l’ALI n’a pas vocation à être un simple abri ou un label pour des analystes en mal de confort, et je prétends que si l’on s’éloigne trop de ce qui a fait notre spécificité – clinique, théorique voire éthique – on perdra un apport considérable et notamment cette subversion très « melmanienne » qui nous a souvent caractérisés dans le paysage analytique et qui semble faire peur à certains pressés de rentrer dans le rang. Évidemment, au-delà de mon avis ou de mon souhait personnel, il s’agit surtout là d’une question – celle de notre orientation voire de notre style – qui nous concerne tous.  Et elle recoupe la question du Un et du zéro, de l’Au-moins-Un et du petit a.

 

Un autre grand danger, inévitable du fait de l’absence de celui qui avait cette fonction de repère et d’autorité, c’est que chaque président se retrouve désormais, tous les trois ans, investi d’un pouvoir qui tendrait à être trop unique et totalisant (et avec la tentation bien sûr de se l’approprier). Ce serait bien le retour du culte du Un. Des petits Uns « tout puissants » qui se succéderaient… Je n’accuse absolument personne en disant ça, car je parle des conséquences logiques d’une situation issue tout simplement du décès de Melman qui met le président à une place nouvelle, et des dangers pour l’avenir dès lors qu’on ne changerait rien à notre fonctionnement.

 

Melman, qui était tout sauf un naïf, avait d’ailleurs essayé de prévenir cela, en mettant en place deux nouvelles instances à l’été 2021 (le Directoire et le Doyennat) visant à permettre justement un travail plus collectif, mais il a pu juger lui-même, un an après déjà, que cela ne donnait pas vraiment satisfaction…  Il estimait notamment – il l’a dit à plusieurs collègues – que le Directoire ne fonctionnait pas comme il l’avait imaginé, qu’il n’y avait pas cette complémentarité souhaitée avec le Bureau, et que des conflits y apparaissaient déjà au sein d’un groupe par ailleurs trop nombreux (il s’était laissé entraîner pas diverses pressions et aléas pour nommer finalement bien plus de collègues que prévu). Mais rappelons-nous aussi que Melman avait dit et écrit d’emblée que tout cela était à mettre à l’essai et que si cela ne donnait pas satisfaction, il faudrait changer de dispositif. D’ailleurs au bout d’une année, à la rentrée 2022 – il se sentait sûrement pressé par le temps… –, il a déjà voulu dissoudre le Directoire. C’est parce que je m’y suis opposé en tant que président, en lui demandant qu’on attende au moins une année supplémentaire pour que les choses puissent mieux s’organiser, que le Directoire existe toujours aujourd’hui… Mais nul doute que s’il n’était pas parti il l’aurait depuis soit modifié soit arrêté.

 

En tout cas, si nous voulons éviter aussi bien le bazar mou que la dérive autoritaire, il va nous falloir certainement inventer un type de fonctionnement un peu différent. Il y a ce risque logique de voir les présidents successifs avoir d’une certaine façon trop de pouvoir, qui plus est sans susciter le transfert qui légitimerait leur autorité. Les présidents ont toujours été – jusqu’en 2022 – des « numéros deux », ils avaient certes un poids et un rôle important à jouer, mais l’autorité principale et la stabilité étaient du côté de Melman, ce qui venait calmer les inflations narcissiques et les querelles de pouvoir. Ces duos successifs de Melman avec les divers présidents avaient beaucoup d’avantages pour notre Association (et j’ai personnellement très vite senti la différence dès les jours qui suivirent le 20 octobre 2022)…

 

Alors il va nous falloir réfléchir et inventer sans doute une façon renouveler de faire avec ce qui est notre héritage et avec ce qu’implique l’éthique analytique. A titre d’exemple (c’est juste une idée pour nourrir un éventuel débat, et surtout pour montrer les conséquences concrètes que devraient permettre nos réflexions), peut-être qu’un système de deux co-présidents, tout à fait officiels, serait un système intéressant qui permettrait, entre autres, de mettre à mal le culte du Un. Cela permettrait – voire imposerait – la prise en compte de l’altérité, de la discussion, des échanges… (Certes nos statuts peuvent sembler s’opposer à ce qu’on ait deux présidents mais cela est parfaitement contournable, on a bien créé deux nouvelles instances hors de nos statuts officiels). Ces deux co-présidents pourraient amener une dynamique et une altérité nouvelles, d’autant qu’ils pourraient présenter des profils et des singularités différents et complémentaires (en termes d’intérêt pour tel ou tel champ, mais aussi en termes d’implantation géographique, d’âge, de sexe, de style, etc.). Ce n’est ici qu’une idée parmi bien d’autres possibles, à peut-être mettre sur la table si on le souhaite…

 

Bon, je vais m’arrêter là, j’en ai déjà pas mal dit. Il y a certainement bien des choses à inventer. Peut-être le Doyennat voudra-t-il prochainement nommer un petit groupe de collègues (parmi lesquels tel ou tel doyen bien sûr) pour réfléchir à d’éventuelles propositions pour notre avenir ?

 

J’espère en tout cas vous avoir fait entendre que la prise en compte de l’enseignement de Lacan et de son écriture de l’objet a éclaire certes bien des aspects cliniques, mais aussi des enjeux politiques et institutionnels tout à fait importants et dont on ne saurait s’exempter ; et que cela pourrait et même devrait avoir des conséquences très concrètes. J’ajouterai donc simplement qu’il n’est pas impossible que, malgré les difficultés, des perspectives passionnantes s’ouvrent à nous…