La psychanalyse est en danger.
Là où est le danger, là surgit aussi ce qui la sauve.
Dès le commencement.
Un rien
Qui change
Tout.
Mais quel tout ? Quel changement ? Quel rien ? Quel commencement ?
Je vise bien « tout ».
Mais qu’est-ce que ce tout ?
Le tout d’un homme ?
L’assemblage des membres supérieurs et inférieurs, d’un corps, d’une tête, d’un animal et d’une raison ; d’un animal et de la société, de la parole, de la pensée, des inventions et créations, et encore du symbolique, de l’imaginaire et du réel ?
Le tout d’une analyse ?
La psychanalyse comme ensemble des séances, faisceau de pulsions à l’épreuve dans le transfert, échafaudage d’interprétations, collection de signifiants et compilation d’idées théoriques flottantes qui finissent par se détruire pour ne laisser en place qu’un pur chaos.
On penserait d’abord le tout comme de telles accumulations.
Voilà le modèle de la logique : tous les hommes sont mortels, or tous les Grecs sont des hommes, donc. Voilà le modèle d’une psychiatrie ou même d’une psychanalyse du tout au tout d’accumulation : tous les psychotiques…, tous les névrosés… donc.
Alors sûrement : « pas tout ». Quelque chose ne rentre pas du tout dans cette façon d’entasser et de stratifier les pièces d’une mécanique. Le réel n’est sûrement pas à trouver dans ces empilements.
« Tout » doit avoir une place qui ne dépende pas de ce mode propre à la fois à la logique classique et à l’accumulation capitaliste.
On peut critiquer aisément l’une et l’autre, la logique et le capitalisme, et partir en guerre contre le néolibéralisme, les dégradations du monde contemporain et lesdites néopathologies. La guerre, c’est toujours avec les armes accumulées dans la même optique d’avoir, d’avoir les outils techniques et stratégiques pour répondre à l’envahissement de ces déchets immondes du monde.
Quoi qu’il en advienne, cette guerre n’en finit pas d’opposer une armée à une autre, une technique d’accumulation à une autre. J’emploierai désormais le mot technique au sens général de la technè des anciens Grecs, comme arraisonnement de la phusis.
Je veux parler d’un tout autre « tout », celui qui consisterait justement à ne pas se laisser corrompre et putréfier dans de tels amas inhérents à tout arraisonnement.
Mais est-ce possible ?
Pour qui pense avec de tels assemblages, il semble que nous ne devenions jamais que ce que nous ingérons, le lait de la mère et tout ce qui viendra après. Nous nous identifions à ce que nous incorporons : « mange ton trait d’identification ». Nous assimilons les bons aliments de la terre et les bonnes idées des autres. Ah le bon ! Toujours bon à prendre, pour les avoir. Avec de telles possessions accumulées, pourrions-nous jamais façonner notre être ? Ce ne serait jamais qu’un ramassis d’avoirs. « Mange ce que tu pourras devenir ».
Le vrai « tout » — l’intégralité de l’homme et celle de la psychanalyse — reste complètement caché derrière ces propriétés accumulées par le propriétaire, propriétés de l’homme ou propriétés de la psychanalyse. L’appropriation de ces propriétés insignes n’est que le camouflage de ce que sont homme et psychanalyse en leur intégralité, en leur tout.
Mais nous trions bien sûr. Car il s’agirait de rejeter, forclore ou refouler ce que nous ne voulons pas voir, avoir ou savoir. « Ce n’est pas ma mère » : c’est à rejeter, c’est à refouler. La psychanalyse paraît alors consister dans le triage des bénéfices et des immondices et dans l’interprétation du refoulement par le truchement de la négation. Devant une telle dérive vers l’inexorable tout d’accumulation, on a beau crier « pastout, pastout », une telle psychanalyse reste dans la logique classique et capitaliste des grands amoncellements et de leur gestion technique.
Là où est le danger de ce tout, c’est là précisément que surgit un « tout » tout autre : ce qu’est l’être de l’homme en son intégralité, en son tout et ce qu’est l’être de la psychanalyse en son intégralité, en son tout. Mais il semble bien que je ne puisse qu’énumérer des propriétés, c’est-à-dire une liste d’avoirs qui s’accumulent : l’homme est celui qui possède la raison, qui possède la parole ; la psychanalyse est celle qui possède la faculté d’interpréter le refoulement et de le faire voir, avoir et savoir pour celui qui n’est pas l’analysant, mais l’objet engoncé dans son refoulé approprié.
Pour nous approcher du tout d’intégralité, nous devrons toujours laisser surgir le « parlêtre » à la place de « l’homme qui a la parole » et laisser surgir « l’être éthique de l’inconscient » à la place de « l’interprétation du refoulement ». Car le refoulé n’est pas l’inconscient et encore moins son être éthique. Et « avoir la parole » n’est pas le surgissement du parlêtre.
L’être se cache et d’autant plus qu’il se recouvre et s’habille de voirs, d’avoirs et de savoirs, de possessions et de propriétés.
Inutile de les mépriser ou de les rejeter, car ils cachent et abritent précisément le tout d’intégralité, l’être lui-même, le parlêtre et l’être éthique de l’inconscient.
L’abstention du psychanalyste consiste à savoir ignorer ce que l’on sait (ce que l’on sait : le danger par excellence) pour laisser ouverte la porte à l’être abrité derrière les amoncellements techniques des choses refoulées et de leurs interprétations, la porte ouverte à l’être éthique de l’inconscient, racine de tout parlêtre. À condition de savoir ne pas savoir et à condition de respecter que l’être n’est jamais pensé.
L’être de l’inconscient ne pense pas, ne calcule pas, ne juge absolument pas. Aucun espoir de le capturer par la technique d’amoncellement d’indices et d’attrapes : nous ne récolterions que les dépouilles d’un refoulé, originaire ou non, mais de toute façon dépassé, trépassé, morceau de passé révolu. C’est le piège où tombe… le chasseur de l’inconscient.
L’être de l’inconscient ne se laisse pas prendre ; il se contente de former, déformer, transformer ; autrement dit, de changer et de provoquer le mouvement.
Mais quel serait ce mouvement de l’être de l’inconscient ?
Serait-il changement de lieu ? L’inconscient topique ? Ce serait déjà lui assigner une place spéciale dans l’espace : la place de l’inconscient par opposition à celle du conscient et du préconscient. C’est facile pour une certaine technique de la psychanalyse, où il s’agirait de déplacer les représentations inconscientes (c’est-à-dire supposées refoulées dans ce soi-disant « lieu de l’inconscient ») de cedit lieu inconscient vers le lieu de la conscience. Ou dans une variante de cette même conception topique de l’inconscient : d’inscrire ces représentations doublement dans l’inconscient et dans le conscient.
Pensant ainsi, nous avons perdu la trace de l’être, de l’être intégral et nous traitons le parlêtre comme un appareil psychique composé de parties, ayant, possédant ces parties, qui permettent ensuite d’expliquer la psychanalyse comme technique.
Le tout d’intégralité est complètement enseveli derrière ces rouillés rouages.
Serait-ce changement de quantité ? Grandir et diminuer. L’inconscient économique ? L’inconscient serait composé de multiples atomes de libido, que nous pourrions voir grandir spécialement à l’adolescence et diminuer à la ménopause ou à l’andropause. Nous sommes à nouveau retombés dans l’avoir. L’homme ou la femme aurait une libido, qui s’épuise dans la dépression et se revigore dans la manie.
Et la psychanalyse serait la gestion technique de ces mouvements d’investissements et de transferts libidinaux.
Serait-ce changement de qualité ou altération ? Comme le même métal peut passer du froid au chaud, lorsqu’un Autre le chauffe, ou comme la même pomme peut passer du vert au rouge, lorsque le soleil la fait murir, ainsi la même personne pourrait passer de l’analysant à l’analyste, lorsque le grand Autre fait son travail dans le processus d’une analyse. Ce serait l’inconscient dynamique ?
Ainsi envisagé comme un mouvement, un changement sous l’impulsion d’un grand Autre, l’être de l’inconscient est encore tributaire d’un grand Autre qui lui fournirait de nouvelles propriétés ; nous avons perdu le tout d’intégralité, nous avons perdu l’être, il reste caché, enfoui derrière ces nouveaux avoirs, voir et savoir (du métal chaud, de la pomme mure, du savoir-faire de l’analyste).
Ni topique, ni économique, ni dynamique, l’inconscient en son intégralité, le tout de l’inconscient se cherche ailleurs.
Le mouvement de l’être de l’inconscient ne peut être que comme la phusis des anciens Grecs, la vraie Physique, comme le lys des champs qui croît et dépérit de lui-même (sans intervention de l’homme ou d’un autre jardinier). Surgissement et dépérissement. Dépérissement et surgissement. Pulsion de vie et pulsion de mort ; la psychanalyse naissante a mis vingt ans pour enfin les reconnaître comme telles. Drôle de mouvement absolument spontané et libre que l’homme et l’analyste voudraient sans doute maîtriser, aider, techniciser. En vain, car ce mouvement s’efface alors, dis-paraît derrière la technique ; insistant par sa propre disparition, il est être effacé jusqu’au désêtre qui fait languir l’être lui-même. Ce mouvement de l’être vaut comme faire, être faire et faire être, de l’inconscient.
Comment le situer parmi toutes les façons de faire en général, actes, actions et manipulations de toutes sortes ?
L’agir peut être caractérisé par ce qui le motive, par ce qui le conditionne.
Premièrement, la condition qui motive un agir pourrait être d’atteindre une finalité extérieure, située dans l’objet même sur lequel on agit. La condition est relative à l’objet. On peut changer l’objet pour le rendre utile pour tel ou tel propos dans la réalité. Par exemple, réparer tel appareil défectueux. Ou encore, sculpter un morceau de marbre pour en faire la statue d’un dieu placée à l’intérieur d’un temple. Ou encore, interpréter telle formation de l’inconscient pour que l’analysant ait à sa disposition une meilleure connaissance de ses ressources pour aborder la réalité en conséquence. Voilà le principe de réalité.
Deuxièmement, la condition motivant l’agir pourrait être relative au seul sujet de l’acte ; il s’agit alors toujours d’un motif égoïste : le sujet veut son bonheur, veut son plaisir. Voilà le principe de plaisir. Et bien sûr, celui-ci ne va pas sans tenir compte de la réalité, du principe de réalité.
Avec ces deux principes, tout semblerait être dit à propos de l’agir en psychanalyse.
Tout ? Quel est-ce tout ? À nouveau, c’est un tout d’accumulation, dont il ne suffit pas de mesurer les limites factuelles du côté de la réalité : « pas tout ».
Il reste pourtant une troisième forme d’agir, qui ne répond ni à la condition objective de la réalité technique de l’objet, ni à la condition subjective de l’obtention du plaisir du sujet (ni au principe de réalité, ni au principe de plaisir). On dirait donc un agir non soumis aux hypothèses des conditions de la réalité de l’objet et du plaisir du sujet. Impératif inconditionné catégorique. Voilà la pureté de la loi morale, de la véritable éthique. Son inventeur savait bien qu’il ne trouverait jamais aucun exemple d’acte intégralement éthique, que tout acte était toujours déjà corrompu par les conditions de la réalité objective et du plaisir subjectif. Il n’imaginait pas qu’il décrivait là déjà le fonctionnement même de l’inconscient tel qu’il est montré deux siècles plus tard dans un séminaire sur l’éthique.
L’agir de l’inconscient est précisément éthique, intégralement éthique. Voilà le vrai « tout » de l’inconscient : intégralement. Mais on ne trouvera jamais aucun exemple d’acte répondant intégralement à l’éthique de l’inconscient, il est toujours déjà caché, mis à l’abri derrière les conditions de la réalité objective et du plaisir subjectif. L’éthique de la psychanalyse consiste précisément à ouvrir cette éthique de l’être de l’inconscient derrière les conditions qui le voilent et le dénaturent.
Voilà qui change complètement la pratique de la psychanalyse. On y délaisse une pratique d’accumulation focalisée sur le voir, l’avoir et le savoir, bloquée dans l’inhibition liée au tout d’accumulation et, alors, s’ouvre (ce n’est qu’une ouverture) l’attente de l’acte éthique de l’être inconscient et de tout ce qu’il peut inventer. Pure ouverture, où il n’est plus possible d’employer quelque technique objective et où il n’est plus de mise de viser le plaisir d’un sujet.
Quel est l’objet qui peut causer un tel changement ?
Classiquement, nous aurions essentiellement quatre types de causes.
La statue d’un dieu grec résulterait tout à la fois primo de sa cause matérielle, la matière du marbre, secundo de sa cause effective, le sujet qui la sculpte, tertio de sa cause formelle, l’esquisse de sa forme, quarto de sa cause finale, le but de placer la statue dans son temple.
On pourrait facilement imaginer que la psychanalyse suit ce schéma des quatre causes : elle traiterait du signifiant comme cause matérielle, pour le rendre efficace par magie comme cause effective, en suivant sa forme propre dégagée par un savoir sur le modèle de la science comme cause formelle, dans le but d’accomplir son destin auquel l’on croirait religieusement comme cause finale.
Ce schéma rassemble des matières (des signifiants), de l’efficacité (des sortilèges magiques), des formes (des lois scientifiques), des finalités (des idéaux religieux). Quelle que soit la diversité des éléments assemblés, c’est une technique qui manque et masque le tout d’intégralité de l’inconscient et de son statut éthique. Tout est enserré dans la considération technique de la réalité et éventuellement du plaisir.
Puisque ces quatre causes essentielles, et essentiellement techniques, n’ont aucune prise sur l’être de l’inconscient, on pourra évoquer les causes accidentelles : ce qui arrive automatiquement (automaton) et ce qui arrive par hasard (tuchè). L’automatique est enfermé dans la technique et le hasardeux se trouve comme en dehors d’une technique donnée, mais reste encore dans la perspective technique en général. Nous restons dans la perspective d’une cause du mouvement, du changement, située à l’extérieur, dans une condition extérieure. Et ainsi, le mouvement reste soumis aux conditions de l’objet (c’est un agir technique) ou aux exigences du sujet (c’est un agir pragmatique en quête du plaisir).
Toutes les explications de l’inconscient en termes de condition ou de cause extérieure ignorent fondamentalement le statut éthique de l’inconscient. Sauf si cette condition est réduite à zéro, à l’in-conditionné, sauf si cette cause est égalée à zéro, à rien ou encore à l’objet a.
L’objet a, comme rien, est cause du désir, du désir comme agir éthique de l’être de l’inconscient.
Pour garder la présence de l’être de l’inconscient (en son statut éthique), l’objet a cause du désir sera toujours fondamentalement le rien absolu, nihil negativum (régulièrement nommé l’objet vocal). C’est pourquoi l’invention de l’objet a vient dans la suite immédiate du séminaire sur l’éthique.
Tout comme l’être éthique de l’inconscient reste caché et en réserve derrière le fonctionnement technique, semblablement le rien absolu (objet vocal), fondamental pour causer l’être éthique de l’inconscient, reste a fortiori caché et en réserve derrière les autres formes du rien.
Quelles sont dès lors les formes visibles de l’objet a, qui cachent et gardent en réserve le rien absolu ?
La première de ces formes est donnée dans l’idée d’un but à atteindre pour notre agir ; avec le but, on voit qu’on est déjà dans un agir technique. Il s’agirait d’atteindre le but final, le plaisir total et c’est le concept d’un objet pleinement satisfaisant, accumulant tout ce qu’il faut pour obtenir le plaisir. On pense au « bon sein », au sein parfaitement bon. Mais c’est un concept vide qui ne correspond à rien, à aucun objet ; cette forme du rien (le concept d’un « objet pleinement satisfaisant »), c’est donc l’objet oral. Remarquons que le caractère proprement « oral » de cette forme d’objet est accessoire : il est en fait déduit du paradigme généralement admis de l’objet qui apporte un plaisir infini. L’essentiel, c’est qu’il se définisse comme satisfaisant pleinement aux exigences du principe de plaisir. L’objet a dans sa forme orale, c’est le rien comme échec du principe de plaisir.
La deuxième de ces formes d’objet a, derrière lesquelles se cache, le rien absolu, est fabriquée ; elle est faite techniquement par l’opposition de deux forces de même amplitude et opposées l’une à l’autre. C’est la technique du contre-investissement : ainsi des manifestations intenses d’amour annihilent une haine de même intensité. C’est l’ambivalence de l’objet anal (et le caractère proprement « anal » est accessoire). C’est le mécanisme même du refoulement originaire, sur lequel est construite toute la dynamique du refoulement. La fabrication de ce contre-investissement se permet de nier la réalité. L’objet a anal, c’est le rien comme contradiction du principe de réalité.
La troisième forme d’objet a, de ce rien camouflant le rien absolu, part du voir et du savoir, pour n’en laisser que la condition de possibilité, à savoir l’espace, plus précisément l’espace qui ne voit rien, la tache aveugle, l’anamorphose qui échappe à la vue commune. C’est le rien de l’espace scopique, l’objet a scopique. De nouveau, ce rien polarisé vers ce qui serait possible de voir/savoir, s’inscrit dans la perspective d’un agir orienté par la pré-vision, autrement dit d’un agir conditionné par quelque chose d’extérieur, c’est-à-dire dans cet espace de possibilités. L’objet a scopique, c’est le rien comme la ruine de toute psychanalyse qui se situerait d’abord dans la dimension du savoir et du supposé voir et savoir. L’objet a scopique, c’est la ruine du sujet-supposé-savoir.
Dans leur structure même, les trois premières faces de l’objet a détruisent les trois principes classiques de la pratique psychanalytique commune.
La face orale de l’objet a détruit le principe de plaisir en avançant l’impossibilité de trouver un objet complètement satisfaisant : la complétude promise n’existe pas.
La face anale de l’objet a détruit le principe de réalité en avançant la contradiction, inhérente au refoulement, et l’impossibilité de construire une réalité vraiment cohérente : la cohérence visée n’existe pas.
La face scopique de l’objet a détruit le principe du sujet-supposé-savoir en avançant le point aveugle et l’impossibilité de tout démontrer : la démontrabilité générale n’existe pas.
Ces trois faces constituent les faces visibles d’un tétraèdre qui repose sur la quatrième face, invisible, de ce même tétraèdre, qui devrait être le cristal de notre pratique : la face vocale de l’objet a, plus précisément le rien absolu.
Comment présenter ce rien alors qu’il est radicalement rien et qu’il se cache radicalement ?
Il est là, abrité, en réserve comme la base du tétraèdre, du cristal de la pratique intégrale — toute — de la psychanalyse. Pour être le rien absolu, il contredit chaque présupposé de notre pratique ; il contredit le principe de plaisir, il contredit le principe de réalité, il contredit le principe du sujet-supposé-savoir.
Même s’il reste caché, dès le commencement, il faut l’entendre résonner derrière l’objet a oral (et l’incomplétude du plaisir), il faut le toucher et le palper dans l’objet a anal (et les contradictions de la réalité), il faut le voir et l’intuitionner dans l’objet a scopique (et le non-savoir fondamental de tout savoir).
Et cela, dès le commencement, car il est la base de tout, de l’intégralité de notre pratique. J’en arrive ainsi à ma conclusion : ce qui doit être là dès le commencement.
Il arrive qu’un analysant commence sa séance en disant : « J’ai plusieurs choses qui me viennent à l’esprit et je ne sais pas par laquelle commencer ».
Il m’arrivait alors de répondre : « Peu importe, commencez toujours, ça finira bien par se recouper ». Mais quel commencement ? Je nous plaçais ainsi, l’analysant et moi, dans la perspective des recoupements possibles, autrement dit dans la perspective de tisser un savoir avec les différentes pistes qui lui viendraient à l’esprit. Vous aurez compris que d’emblée le commencement était dévié du côté du principe d’un sujet supposé savoir comment toutes ces choses qui lui venaient à l’esprit devaient bien se nouer.
Ce n’est là qu’une face de notre tétraèdre, qui cache la face basique du rien absolu.
Aujourd’hui, après ce que je vous ai dit, il faudra que j’invente autre chose.
La question du commencement se pose et s’impose dès le commencement. Et, comme le « com » du commencement le dit, elle nous accompagne tout au long du processus. Pour l’un des premiers philosophes, le commencement de tout c’est l’eau et l’eau subsiste comme la matière de toute chose, pas comme l’accumulation des choses, mais comme l’être intime de toute chose. Voilà le matérialisme de l’eau : « tout » est fait d’eau.
L’être de l’inconscient, c’est la matière du signifiant, non pas l’homme qui parle, mais l’être qui parle, l’être qui est caché et mis en réserve, derrière toutes les techniques de communication et de fabrication. Voilà le matérialisme de la psychanalyse. Tout s’y réduit ; tout est fait de jouissance, le « tout » comme on peut l’éprouver dès le commencement et alors même qu’il se cache.
Mais qu’est-ce qu’il fait en étant la matière du signifiant et en parlant, en cachette et autrement que dans la communication et dans le savoir.
Celui qui parlait de son champ propre comme le champ de la jouissance le dit clairement : L’inconscient, ce n’est pas que l’être pense en se situant dans le savoir pour diriger techniquement son agir et y glaner du plaisir, dans le cadre desdits principes de plaisir et de réalité. L’inconscient, c’est que l’être en parlant jouisse. Et cela veut dire en même temps qu’il ne veut rien savoir du tout.
Le principe de l’être de l’inconscient, qui doit être aussi le principe de la psychanalyse si elle veut se sauver de tous les dangers qui la menacent aujourd’hui, le principe de l’inconscient dis-je, c’est le principe de jouissance, même s’il est caché par les pseudo-principes de plaisir, de réalité et de supposé-savoir.
Dès le commencement d’une analyse, il doit être mis en jeu.
Mais qu’est-ce que la jouissance et les jouissances ?
Sous la pression et l’oppression du principe de plaisir, la jouissance est régulièrement réduite à un plaisir extrême qu’il faudrait brider, couper, juguler, interdire pour éviter les déplaisirs que cela entraînerait par ailleurs, pour la personne propre ou pour les personnes proches ou pour la société. Juguler un plaisir pour protéger un autre plaisir, c’est la stratégie générale du refoulement. La psychanalyse se laisse alors entraîner dans une pratique de combat et d’interdictions : la jouissance de la mère devrait être prohibée par le père.
La jouissance n’est en rien une espèce de plaisir.
C’est la place où une voix crie que le « tout » d’amoncellement (propre au plaisir, à la réalité et au savoir), le tout d’univers « est un défaut dans la pureté du Non-Être ». Dans la jouissance se dénonce que le « tout » du plaisir, de la réalité et du savoir, n’est qu’une coquille qui cache le tout de l’être de l’inconscient et cet être éthique de l’inconscient est commandé par l’objet a comme rien absolu, nihil negativum.
Dès le commencement d’une analyse, cette jouissance du non-être est là, cachée, en réserve dans ce qui guide le tout d’assemblage c’est-à-dire dans les pseudo-principes de plaisir, de réalité et de savoir. Le tout (le tout d’intégralité) est de ne pas se laisser tromper et de ne pas prendre les emballages pour l’être de l’inconscient dans sa puissance de surgissement de l’être à partir du non-être.
Le psychanalyste n’a pas à se substituer à cette puissance de l’inconscient (qui n’en a nul besoin).
Tout juste peut-il laisser ouverte la place du rien absolu, du non-être pour laisser advenir l’être éthique de l’inconscient.
Pas plus il ne s’agit de partir en guerre contre les ennemis de la psychanalyse, pas plus il ne s’agit de partir en guerre contre les pseudo-principes de plaisir, de réalité et de savoir. Car s’ils cachent l’être éthique de l’inconscient, en même temps, ils l’abritent et le gardent en réserve.
Le psychanalyste saura entendre le tout d’intégralité ponctuellement, dans un et un seul signifiant, c’est-à-dire dans n’importe quoi pourvu que ce soit pour un autre signifiant (qui n’est pas n’importe quoi), qui est le premier signifiant dépouillé justement de tout le matériel imaginaire qui peut servir aux pseudo-principes de plaisir, de réalité et de savoir ; c’est le signifiant du grand Autre barré : il n’y a pas à aller voir ailleurs, toute la matière (du signifiant et de la jouissance) est dans le « tout » de l’être de l’inconscient, ouvert à sa propre création.