Sommes-nous mal barrés ?
16 avril 2026

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Pierre AREL
Séminaire d'été

Si la psychanalyse a connu une situation à part dans notre vie sociale, et cela depuis sa fondation, il n’est pas exagéré de considérer qu’elle est en train d’être mise au ban de la société comme en témoigne les dernières mesures prononcées par la haute autorité de la santé concernant la prise en charge thérapeutique de l’autisme. Nous pouvons faire le constat que les reproches faits à la psychanalyse le sont à partir d’arguments qui ignorent tout des avancées cliniques majeures qui ont été faites en ce domaine, tant qu’en ce qui concerne le diagnostic précoce, que la prise en charge tout aussi précoce qui reste la meilleure chance d’infléchir le cours de cette pathologie gravissime. Il est notoire qu’il devient difficile, sinon impossible de faire entendre les arguments faisant valoir la validité de notre démarche, tant ces mesures de l’HAS ont semblé une évidence pour la plus grande majorité. Devons-nous en conclure que la psychanalyse ne suscite pas seulement de l’indifférence, mais bien plus de l’antipathie ?

 

Je pencherai pour cette dernière hypothèse, et j’ajouterai que ce qui peut susciter de l’antipathie pour la psychanalyse est un rapport avec ce qui est entendu comme une connexion entre la psychanalyse et la responsabilité du sujet. En ce qui concerne l’autisme, nous entendons souvent dire que la psychanalyse responsabilise les parents, et les mères en particulier. Ce n’est pas faux, même si la prise en charge précoce de l’autisme dans une perspective psychanalytique ne vise pas tant à culpabiliser les mères, bien au contraire, mais à tenter de déplacer le cours des relations précoces et primordiales de la mère à l’enfant pour faire rentrer ce dernier dans une relation à l’autre via la dialectique pulsionnelle.

 

Ce qui est beaucoup plus vrai, c’est que la psychanalyse interroge la responsabilité des parents et des enfants dans tout ce qui est nommé de façon extrêmement approximative, les troubles neuro développementaux. Prenons le cas emblématique des troubles de déficit de l’attention avec hyperexcitabilité, il est bien certain qu’une approche scientifique forclot la vérité qui est à repérer du côté des rapports tant des parents que de l’enfant à l’autorité. De tout situer du côté d’une mécanique corporelle, c’est-à-dire d’un besoin, entièrement déconnectée d’une éthique qui ne peut s’appuyer que sur une combinatoire qui est à la fois hors corps et même hors nature, ne peut que nous faire passer à côté des effets du langage et de la parole sur la physiologie de notre corps, et donc sur l’économie de sa jouissance.

 

J’ai pu vous faire remarquer assez précocement dans ce séminaire que l’homme est malade de l’idéal, et même plus largement d’avoir affaire au langage. Force est de reconnaître qu’après plusieurs millénaires d’expériences diverses dûment répertoriée par l’histoire, ça ne s’arrange pas, si l’on veut bien considérer que notre malaise dans les civilisations, parce qu’il ne nous semble pas que l’une se porterait mieux que les autres à l’heure d’aujourd’hui. La méthode de la psychanalyse n’est pas d’en choisir une plutôt qu’une autre, ni même d’en reprendre l’histoire, mais bien plutôt d’en dégager les éléments structuraux qui nous permettent de dégager comment dans chaque tradition des voies structurales fort divergentes ont pu être employées. Notamment, chaque tradition a tenté à sa façon de mettre du Un dans l’Autre, et c’est en quoi elle participe plus ou moins de cette maladie de l’idéal, mais cela avec des moyens différents. Dans la science et la vérité, Lacan propose de considérer la place qui est faite à la vérité comme cause au regard du savoir et du sujet, pour une intégration correcte de la fonction du langage.

 

Il oppose trois modes de rapport à la vérité, à savoir la magie, la religion et la science par 3 mécanismes qui sont le refoulement, la dénégation et la forclusion de la vérité comme cause, qui sont autant de façon de sauver l’hypothèse d’un Un dans l’Autre.

 

Pour ce qu’il en est de la magie qu’il rattache au chamanisme, il n’est pas inutile de se pencher sur cette mise en place lente d’une réalité qui s’est faite dans une confrontation à la nature des plus difficiles, puisque ladite nature est à la fois la grande pourvoyeuse de nos biens, et la plus grande menace qui soit à notre subsistance. Ainsi sur plusieurs millénaires se sont inventés des modes de vie qui ont combiné des systèmes d’exploitation de la nature dans des écosystèmes difficiles par la constitution d’un savoir efficient sur les possibilités de reproduire les bienfaits de cette nature, mais aussi de prévenir les malheurs qu’elle peut générer. Pour cela il a fallu domestiquer non seulement l’espace mais également le temps pour optimiser la fécondité et la fertilité de la nature, mais aussi très rapidement pour assurer des arbitrages entre des groupes humains disparates et qui ont tôt fait de considérer que le voisin était mieux loti que lui-même. Nous connaissons les querelles entre Caïn et Abel, c’est-à-dire entre le cultivateur et l’éleveur, dont les modes de vie et donc de domestication de l’espace et du temps son foncièrement hétérogènes, et ce qui a pu se passer entre eux, à savoir un crime. La narration de ce crime nous pointe immédiatement que ce qui leur faisait le plus défaut, c’était une assise pour légitimer l’ordre de leur monde. Il ressort de cette histoire de Caïn et Abel que leur souci premier était de savoir ce que lui voulait l’Autre, quel était le désir de l’Autre.

 

La réponse trouvée du côté de la magie a été d’inventer des objets qui répondaient à la fois à la nécessité de répondre aux besoins, mais aussi d’enchanter cet Autre par leur beauté et leur harmonie. Durant l’Antiquité la plupart des arts de vivre qui continuent à enchanter notre monde ont été mis en place, le plus souvent dans un contexte de rivalité et de compétition. La morale qui est sortie de cette entreprise magicienne a été que celui qui respecte les règles de cet ordonnancement du monde va connaître le bonheur, et que l’injuste, le délinquant, sera puni ici-bas ou dans un autre monde. C’est à ce niveau qu’il s’agit de repérer l’apparition de la magie, puisqu’en permanence la nature fait signe, sa prodigalité étant interprétée comme une récompense aux vertueux, et ses mauvais coups comme des punitions aux injustes et aux malfaisants. C’est à ce niveau que le refoulement en jeu est à repérer, à savoir qu’il y a un refoulement du savoir concernant les limites de cette morale. En effet, à mesure que cette organisation sociale est montée en puissance, accompagnant la création de royaumes et même d’empires prospères, à savoir de sociétés très hiérarchisées, il a été de plus en plus difficile de refouler que ce n’était pas forcément les plus vertueux et les plus compétents qui occupaient les bonnes places. C’est ainsi que s’est instaurée une hiérarchie de classe et aussi entre les peuples. Et c’est chez un petit peuple de nomades, de bédouins sans richesse qu’une critique de cette magie, et de ce refoulement s’est de plus en plus en plus constituée et affermie.

 

En effet ce petit peuple qui n’a jamais eu les moyens de se constituer en puissance locale eu plus souvent qu’à son tour l’occasion de connaître l’esclavage, la défaite, la déportation, ce qui fait qu’il n’a pas été le plus mal placé pour constater qu’au-delà de ces beaux discours, le maître ou le prêtre de la morale magique n’étaient pas toujours les plus vertueux selon leurs propres critères.

 

C’est ainsi qu’il en est venu à se détourner de cette pratique incantatoire qui a toujours culminé dans les sacrifices faits aux divinités multiples qui habitent dans la nature, et à émettre les linéaments d’une autre morale beaucoup plus exigeante. Entendez ce passage qui résonne avec notre débat dans ce séminaire où nous avons parlé à plusieurs reprises du sacrifice : que m’importe la foison de vos sacrifices, déclare Yavhé ! Je suis rassasié des holocaustes des béliers et de la graisse des veaux et le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’en veux plus… Et convocations des assemblées, je ne puis plus les supporter, ni les jeûnes, ni les festivités!… Vous avez beau multiplier les prières, je n’entends pas !… À la suite de quoi Yavhé énonce la nouvelle morale : détournez-vous de méfaire et apprenez à agir bien : poursuivez le droit, secourez les persécutés, rendez justice aux orphelins soyez les défenseurs des veuves !(Isaïe, I, 11-17)

 

Cette nouvelle morale est une véritable opération topologique, puisque si la pensée magique du commandement s’appuyait sur le postulat que la bonne marche du monde est liée à l’observance des bonnes règles, autant dans l’espace que dans le temps, le sacrifice nouveau qui est à opérer réside dans cette sortie hors de la réalité cosmique, c’est à dire aussi bien de la réalité de la nature que de celle des corps qui dans la magie s’interpénètrent en permanence, il suffit de prendre en considération tout ce qui est du registre des métamorphoses notamment qui font passer du règne animal au règne humain, ou encore du divin à l’humain, pour obéir à une loi qui devient une loi hors nature.

 

L’un des effets de cette opération topologique est de faire basculer la causalité de ce qui fait défaut du côté de celui qui est le grand ordonnateur, de celui qui a un dessein, une voie à laquelle il veut associer le peuple qui seul le respecte. Et au début de cette religion judaïque, c’est le peuple tout entier qui est interpellé, avant que chaque membre de ce peuple ne soit interpellé dans sa responsabilité, et ne doive rendre des comptes à cette instance suprême.

 

Ainsi les défauts dans l’ordre de l’univers sont interprétés comme une faute du sujet qui n’a pas su respecter le dessein de cette instance, ce qui laisse supposer néanmoins que celui qui saurait respecter ses règles connaîtrait une certaine félicité. Mais la perspicacité de certains dans ce peuple est allée jusqu’à remarquer que le juste peut connaître les pires malheurs, alors que l’injuste peut connaître une certaine félicité lors de son passage par la vie terrestre. C’est l’exemple emblématique de Job, le juste parmi les justes qui après avoir connu une vie prospère connaît les pires malheurs qu’un humain peut rencontrer, à savoir qu’il commence par perdre ses enfants, puis sa fortune, puis la santé. Bien sûr les bien- pensants de l’époque vont lui dire que si cela lui arrive c’est qu’il a certainement fait quelque chose qui disconvenait. Or, il n’en est rien, Job est un juste parmi les justes et Dieu le sait. Dieu reste muet durant tout ce débat délétère. Dieu ne prend la parole que lorsque Job en vient à regretter d’être né. Il énonce ce que les Grecs ont appelé le me phunaï, et qui continue à s’énoncer aujourd’hui sous les formes du : je n’ai pas demandé à venir au monde ! Alors Dieu défend sa création, et Job s’incline en disant que les voies du seigneur sont impénétrables. Comme l’a très bien fait remarquer Christiane Lacôte lors de son commentaire des leçons sur le transfert concernant la trilogie de Claudel, le Dieu de Job est un Dieu qui reste fort, puisqu’il est supposé assigner à ses sujets un destin. Alors que le Dieu chrétien de Claudel est un Dieu qui ne tient plus grand chose, et qui laisse place aux plus grands désordres, à la corruption des mœurs et au débridement des jouissances.

 

Dans la science et la vérité, Lacan précise que : la fonction qu’y joue la révélation se traduit par une dénégation de la vérité comme cause à savoir qu’elle dénie ce qui fonde le sujet à s’y tenir pour partie prenante,-alors il y a peu de chances de donner à ce qu’on appelle l’histoire des religions des limites quelconques, c’est-à-dire quelque rigueur. Disons que le religieux laisse à Dieu la charge de la cause, mais qu’il coupe là son propre accès à la vérité. Aussi est-il amené à remettre à Dieu la cause de son désir, ce qui est proprement l’objet du sacrifice. Sa demande est soumise au désir supposé d’un Dieu qu’il faut dès lors séduire. Le jeu de l’amour entre par là. Le religieux installe ainsi la vérité en statut de culpabilité. Il en résulte une méfiance à l’endroit du savoir …

 

Ce savoir négligé, c’est la science qui va en reprendre la charge, et cela d’autant plus facilement que cette écriture de l’ancien testament, et également une certaine écriture grecque qui commence avec Socrate, a désacralisé la nature qui restait inatteignable au savoir dans le refoulement de la magie. Cette nature laïcisée a pu être prise dans un discours qui permet d’en prendre la mesure, et de dégager une causalité autonome par rapport aux culpabilités générées par la magie et la religion. La science est ainsi la source de production d’un savoir qui est un savoir qui se communique, mais cela au prix de la suture du sujet. La suture du sujet est contemporaine de la forclusion de la vérité qui est corrélée à l’énonciation d’un sujet dans son adresse à une instance qu’il suppose dans l’Autre.

 

Cette science, nous l’avons mise essentiellement au service de la subsistance à nos besoins, par une exploitation de la nature libérée de la culpabilité du refoulement. Et si aujourd’hui nous ne pouvons qu’interroger cette exploitation de la nature, nous le faisons essentiellement en utilisant les moyens de la science, et en argumentant exclusivement en termes de satisfaction des besoins. Il est bien certain que nous touchons déjà certaines des limites physiques à cette exploitation de la nature, mais la forclusion de la vérité incluse dans la pratique scientifique empêche de limiter notre hubris qui s’est trouvée débridée par la mise à l’écart de la faute et la responsabilité du sujet.

 

Il faut revenir sur les fondements du désir humain qui est à corrélé à la demande, comme le dit Lacan dans subversion du sujet et dialectique du désir : Le désir s’ébauche dans la marge où la demande se déchire du besoin : cette marge étant celle que la demande, dont l’appel ne peut être inconditionnel qu’à l’endroit de l’Autre, œuvre sous la forme du défaut possible que peut apporter le besoin, de n’avoir pas de satisfaction universelle ( ce qu’on appelle : angoisse ). C’est cette déchirure entre demande et besoin que manque la science par sa forclusion de la vérité comme cause. Cela n’apparaît jamais aussi bien que dans ce qu’il est convenu d’appeler les neurosciences qui rabattent tout sur la jouissance d’un corps qui déborde vers la douleur dès que l’on dépasse le principe de plaisir. Si nous suivons les apôtres des troubles du neuro-développement, nous n’avons plus qu’à adapter les règles de notre société aux capacités qu’aurait le corps des plus faibles à supporter des excès de jouissance générés par notre vie sociale. C’est-à-dire que nous aurions à forger de nouvelles règles qui seraient en adéquation avec cette nouvelle cosmogonie des corps trop facilement souffrants. C’est ce que je vous ai ramené dans mon précédent exposé à partir de cette pièce de Caroline Guiela Nguyen, Fraternité, un conte fantastique. Lequel conte nous montre d’ailleurs très bien que ce n’est pas parce que l’on reste inféodé à la science que l’on reste insensible à la magie du commandement, c’est-à-dire à la magie du refoulement qui nous invite à ne rien savoir de cet objet qui choit, cette objet cause de notre désir.

 

Pour clore provisoirement mon propos sur ces éléments qui nécessitent encore bien des développements je vais vous donner un petit exemple clinique. Un homme est venu me voir il y a quelques années, particulièrement effondré après l’annonce par sa femme de leur séparation. Il prenait la plus grande part de la responsabilité de ce ratage de leur vie commune. Dès lors qu’il a commencé à parler, il est apparu que cette culpabilité était grandement corrélée au reproche incessant que cette femme pouvait lui faire sur ses capacités éducatives sur ses enfants. Ce que lui percevait comme des difficultés banales, une fille ainée inhibée dans ses relations sociales, et un fils cadet plutôt turbulent, et aimant  jouer avec les limites. Dans les procédures du divorce, qui était très conflictuel, la mère a précisé ses critiques qui se sont figés autour d’une formulation précise : la fille souffre de troubles du spectre autistique, et le garçon d’un trouble de déficit de l’intention avec hyperkinésie. Ceci une fois énoncé, j’ai invité le père à sortir de ce vocabulaire médical et à prendre langue avec ses enfants pour préciser ce qui pouvait faire difficulté pour eux. Il s’est avéré, pour ce qui concerne le fils cadet, que c’est un garçon plein de vie, intelligent, et qui aime bien chercher les limites, mais qui en ce qui concerne sa relation à son père les trouve facilement, sans que pour autant cet homme soit un monstre d’autorité. Quant à la fille aînée, il est vrai qu’elle a pu présenter un moment un symptôme assez spectaculaire, puisqu’après le confinement elle a gardé pendant plus d’un an le masque, et ceci particulièrement pour aller à l’école. Bien sûr du fait que ce symptôme s’est manifesté à l’école, l’équipe pédagogique s’est mobilisée, ce qui a mis un peu plus de pression aux parents, et tendu un peu plus leur relation. Ceci est allé jusqu’au point où la mère convaincue plus que jamais que sa fille avait un TSA, a fait inscrire dans le jugement du divorce que le père était d’accord pour que la fille soit examinée au CADIPA, cette usine à diagnostics de TSA.

 

Mais dès lors que le père a pris langue avec ses enfants, et s’est soucié d’aborder leurs difficultés avec leurs mots à eux, la symptomatologie s’est amendée, dans un premier temps durant les semaines où ils étaient chez leur père puis progressivement chez la mère et à l’école.

 

Cette situation clinique des plus banales aujourd’hui faire ressortir tous les dangers qui restent appendus à cette forclusion de la vérité. De ne pas pouvoir prendre en compte ce temps où la demande se déchire du besoin, nous enfermons toute une génération d’enfants dans des revendications stériles et une angoisse mortifère, en même temps que l’on coupe les parents des possibilités de lecture du symptôme de leur enfant, dont ils sont jusqu’à un certain point partie prenante. Je dis bien jusqu’à un certain point. Parce qu’il y a ce point où les parents ne se prennent pas pour l’Autre et qui est ce point où l’Autre apparaît dans son défaut. Ce ne peut être un mauvais arrangement de la société. L’Autre n’existant pas, il ne me reste qu’à prendre la faute sur Je, c’est-à-dire à croire à ce à quoi l’expérience nous conduit, Freud en tête, au péché originel.

 

Aller dire aujourd’hui en public que nos chers bambins sont soumis au péché originel. La psychanalyse est un sport dangereux ! Pourtant ce n’est qu’à partir de l’appréhension de ce manque dans l’Autre que l’enfant peut forger ses hypothèses sur ce manque et développer son intelligence.