À propos du livre "Accompagner ou provoquer la mort ? Les enjeux d’une légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté " sous la direction de Dominique Reynié.
08 avril 2026

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Jean-Luc CACCIALI
Notes de lecture

Le projet du livre dirigé par Dominique Reynié, professeur des universités à Sciences Po et directeur de la Fondation pour l’innovation politique, est d’appeler un examen de conscience collective face à la proposition de loi visant à légaliser l’euthanasie et le suicide assisté qui est en mesure de bouleverser notre système, éthique, juridique et politique. Une proposition de loi qui pourrait avoir des conséquences majeures, qui mérite donc une réflexion collective à la hauteur des enjeux, ce qui n’a pas été le cas. Il commence le livre en faisant remarquer que le débat est très rapidement militant avec comme argument principal le choix : « Ma vie. Mon choix. », « Nous avons le droit de choisir notre fin de vie. » Ajoutons militant ou passionnel.

 

Pour les auteurs l’enjeu est très élevé. Dominique Reynié pourra dire ailleurs que la formule « droit à mourir dans la dignité » est une formule qui le choque, pour lui il s’agit d’une faute politique et morale puisque cela introduit l’idée qu’il y aurait des morts dignes et des morts indignes, alors que la dignité est attachée à l’être. Qu’il y aurait des morts indignes pourrait laisser penser que pour le regard de la société, l’humain souffrant, on ne veut plus en voir.

 

Cet ouvrage collectif souhaite poser les termes de ce qu’il considère comme un choix de civilisation : continuer à soigner, et à accompagner jusqu’au bout ou accepter que la mort devienne une réponse aux défaillances de notre solidarité, même si elle se veut une loi de fraternité. Dès le début de l’ouvrage, Dominique Reynié précise qu’il s’agit d’une transgression du plus puissant des interdits communs à toute l’humanité et qu’elle annonce immanquablement l’érosion, l’incompréhension ou l’oubli, voir l’abandon ou l’abolition de toutes les barrières érigées pour contenir les conséquences de la transgression première et fondamentale. Si l’interdit de tuer est une loi première dans les trois monothéismes, cet interdit leur est antérieur. Il est d’abord l’un des éléments constitutifs de la structure anthropologique. Cet interdit détermine la structure sociale de la société. Aucune société n’a pu se constituer ni persister sans avoir su établir et défendre l’interdiction de tuer au sein du groupe. Il appelle cet accord fondamental : contrat social.

 

Il ne s’agit de rien de moins que d’avoir la possibilité d’être l’opérateur de sa propre mort et de celle de l’autre et que la loi fasse de cette demande un droit. Reconnaître le droit de transgresser l’interdit de tuer et de se tuer., dans ces conditions, la mort devient une mort administrée, alors que les termes mêmes de vie et de mort, si ce sont des termes difficiles à définir et pourtant majeurs pour tout un chacun et pour la société, n’en sont pas pour autant que des termes administratifs. La psychanalyse dévoile que le langage leur donne une portée réelle, symbolique et imaginaire et que ces deux portants majeurs et fondamentaux pour le sujet et pour la société sont à articuler l’un avec l’autre, qu’ils ne doivent pas être séparés mais pouvons-nous dire qu’ils sont Autre l’un par rapport à l’Autre ?

 

Chacun des auteurs analyse de façon approfondie sa propre discipline face au risque.  Le handicap face au risque, la gériatrie face au risque, le risque des non-dits économiques et sociaux et puis la psychiatrie face au risque. Insistons sur cette dernière.

 

Les différents contributeurs, des juristes, des médecins en psychiatrie, en gériatrie, en soins palliatifs, des experts de la santé publique, dressent chacun d’abord un état des lieux de leur propre discipline qui est sans concession pour ensuite analyser les risques de cette loi face à leur discipline. Pour cela, ils s’appuient chacun sur la réalité clinique et les leçons tirées des expériences étrangères québécoise, belge, hollandaise et canadienne qu’ils qualifient de dérives, ils souhaitent dévoiler les pensées et les non-dits de cette réforme.

 

La proposition de loi relative à la fin de vie ambitionne de créer un nouveau droit, « un droit à l’aide à mourir » à la demande du sujet lui-même. Le texte législatif ouvre la possibilité d’une mort assistée, non seulement pour une personne en fin de vie, mais aussi à celle qui se trouve en phase avancée d’une grave maladie.  Dans son exposé des motifs, le député à l’origine de la proposition de loi parle d’une loi « qu’attend une très grande majorité de nos concitoyens ».

 

Sur ce point Dominique Reynié écrit, après une étude approfondie et une enquête sérieuse élaborée par la fondation de l’innovation politique, que les Français n’approuvent pas la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté contrairement à ce qu’a pu avancer le député à l’initiative de cette loi. L’étude montre que cette majorité n’existe pas, et que, s’il y en a une, elle est hostile à l’esprit de la proposition et à la plupart de ses dispositions. Il écrit que les Français veulent d’abord et avant tout que les pouvoirs publics assurent l’équipement de tout le pays en soins palliatifs, auxquels aujourd’hui la moitié de la population n’a pas accès.

 

Le pays ne demande pas cette loi et sur le plan législatif, il n’y a pas de vide juridique, il y a déjà deux lois. Quant aux soins palliatifs ils sont en mesure de répondre à toutes les situations dès lors que les pouvoirs publics en assurent la présence sur tout le territoire.

 

La loi et son extension inévitable comportera des risques, faudrait-il alors objecter que toute loi comporte des risques ? Les différents auteurs montrent de façon précise qu’il y a des risques et pas n’importe lesquels, risques d’un bouleversement de notre système, éthique, juridique et politique avec quatre ruptures : sémantique, éthique, juridique, médicale.

 

Il y aurait un renversement de notre système normatif.

La loi évoque la souffrance psychique, mais n’envisage pas de demander l’avis d’un psychiatre ou d’un psychologue alors que l’enquête montre que les gens y sont favorables. La France se caractérisera par un double mouvement paradoxal, à savoir la coexistence d’une stratégie de prévention du suicide nationale, forte, dynamique et structurée, avec un projet de loi sur l’aide à mourir, proposant le suicide assisté et l’euthanasie alors que les représentations de l’idée de suicide sont traversées par des valeurs morales, issues de la religion et de la philosophie, qui forment le terreau de notre culture et vont bien au-delà de ce qu’en dit la proposition de loi.

 

La loi aura des conséquences juridiques, elles-mêmes importantes puisque nécessitant des modifications dans le code pénal lui-même. La légalisation de la mort provoquée, atteindra les fondations de notre droit, ici, à travers le Code pénal, il en sera de même pour la déontologie de certains professionnels. Aujourd’hui comment demander à des médecins, des infirmiers de considérer que donner la mort est un soin ? Comment les pharmaciens pourront donner un produit létal ?

 

La vie et la mort sont des termes difficiles à définir et pourtant ils concernent tout un chacun.

Les auteurs n’omettent pas l’importance tout aussi déterminante de la question du choix des mots. Ils prennent le parti dès le titre de nommer les enjeux du projet de loi, comme la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté, termes qui ne figurent pas dans le projet de loi, comme une tentative de mettre au jour ce que la loi méconnaîtrait ou refoulerait.

 

Une objection est souvent mise en avant qui est que la loi ne prend pas en compte l’individu et son corps. Pourquoi ne pourrait-on pas disposer de son corps au moins dans certaines circonstances, trajectoire médicale irréversible, souffrance jugée intolérable ?  Il y a déjà l’adage libéral, mon corps m’appartient, qui se complète aujourd’hui d’un autre adage, ma mort m’appartient. Du temps de Simone Veil, il y avait eu aussi un autre débat qui avait pris une allure passionnelle quant au respect de la vie humaine, de la liberté humaine, du droit et respect des professions de santé.

 

Les auteurs se demandent pourquoi proposer une nouvelle loi qui n’est pas demandée alors qu’il y a déjà deux lois qui peuvent répondre à la plupart des situations. Nous disions qu’il y a les effets du libéralisme et ses adages, il y a aussi les effets de la science et de son discours.

 

Lacan disait que la science subvertit toutes les institutions sociales. Elle le fait avec la reproduction humaine. La procréation médicale assistée a bouleversé les possibilités de demande d’enfants. Aujourd’hui ses progrès permettent d’envisager dans un futur proche une naissance dans des conditions purement biologiques. Remarquons qu’ici aussi le discours de la science permet de penser possible le contrôle de la mort en assistant l’acte de se la donner. Une pensée essentiellement biologique permet de les réduire à des gestes techniques en quelque sorte. Discuter les conditions techniques et administratives, permet d’éviter les obstacles, moraux, religieux, philosophiques Le corps devient un corps désarrimé de la langue, un corps biologique, vivant ou mort. La vie et la mort deviennent simplement des objets de la réalité, elles sont désubjectivées et désacralisées. La mort n’est plus qu’un état que l’on peut administrer selon un principe utilitariste.  Les régimes dictatoriaux ont toujours été intéressés par la biologisation de l’espèce.

 

Freud n’a bien-sûr pas méconnu l’importance majeure de ces deux termes de vie et de mort. Il a repris sa théorie des pulsions pour proposer un nouveau dualisme pulsionnel, la pulsion de vie et la pulsion de mort qui se manifestent tout aussi bien au niveau individuel que collectif. La clinique nous montre que le désir aussi est concerné, il y a un désir de mort, celle de l’autre mais tout aussi bien la sienne propre, qui est un désir largement partagé et difficile à faire émerger. Dès lors comment faire la part des choses entre ce qui relève de problèmes purement médicaux ou de la souffrance et ce qui n’est en dernier ressort, essentiellement qu’un désir de mort refoulé du sujet, d’autant plus que la loi ne prévoit pas de demander l’avis d’un psychiatre ou d’un psychologue.

 

Dans le livre « Flâneries avec Lacan » Melman fait remarquer avec humour que vis-à-vis de la mort, nous sommes tous égaux et que c’est peut-être même notre seule véritable égalité.

 

Je lui faisais aussi remarquer que si Lacan avait maintenu l’abord à partir des pulsions, il se séparera de Freud sur la question phallique qu’il ne rangera pas du côté de la vie mais du côté de la mort. Melman répond que le père implique l’ordre des générations et rend la mort fonctionnelle, comme faisant partie de la transmission de la vie.  Pour le père, il s’agit d’une vie entre deux morts, celle de l’ancêtre et la sienne propre. La mort précède la naissance et lui succède. Pour la mère, la mort n’est pas un phénomène naturel, elle représente toujours une erreur, une faute, nous pourrions dire que la devise d’une mère n’est rien que la vie.

 

À la fin du livre, Dominique Reynié se demande comment une société peut tenir, si des termes comme le mariage, la paternité, la filiation, qui sont de toujours les organisateurs de tout groupe humain sont en train de basculer et de perdre leur portée symbolique pour ne plus être que des termes administratifs. L’importance que les auteurs donnent à ce projet de loi qui concerne la vie et la mort résonne avec l’interrogation de Melman sur ce qui peut faire tenir une société quand des termes organisateurs perdent leur portée symbolique. Lacan accordait aussi une importance symbolique à ces deux termes. Lors d’une conférence faite aux États-Unis en 1975 à Yale, un certain docteur Lifton qui connaissait le symbolique tel que Lacan le conceptualisait lui dit que lui aborde le symbolique avec la continuité et la discontinuité. La continuité de la vie, telle qu’elle est symbolisée et la discontinuité de la mort soit le réel. Lacan lui demanda son nom et lui répondit avec humour qu’il était liftonien.

 

 

Il trouve sa direction aussi valable que la sienne, que lui il a pris sa direction à cause du chemin par lequel il est arrivé à la psychanalyse, nous savons que c’est celui du non-rapport sexuel mais qu’il n’y a pas de raison qu’il n’y ait pas d’autres clés. Vous avez seulement à voir ce qu’elle ouvre. Lacan a paru assez enthousiaste de cette proposition audacieuse. Les auteurs nous montrent que la proposition de loi renversera ce système symbolique et cela à un moment où le symbolique est mis à mal.

 

 

Déjà le choix des mots leur fait perdre leur dimension signifiante, il en efface la portée symbolique pour les réduire à des termes administratifs dans une loi qui ne peut avoir qu’une portée utilitariste, une mort que l’on pourrait administrer selon les besoins. Une loi qui ne prendrait plus en compte la place de la vie et de la mort dans la culture et qui méconnaitrait leur dimension sacrée, leur dimension de mystère, que la vie et la mort sont toujours un mystère, le mystère du réel.