La lettre et les femmes
10 janvier 2026

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Marie-Charlotte CADEAU
Journées d'études

Virginia Hasenbalg : Marie-Charlotte Cadeau va nous raconter des principes fondamentaux concernant la question de la lettre chez les femmes

 

 

Marie-Charlotte Cadeau : Tu me charges d’une grande mission ! Mais bon… C’est assez simple en fait. Il y a deux rapports à la lettre. Il y a ce rapport à la lettre qui est liée à la position mâle d’une femme ; une femme a rapport au phallus qui la met, nous dit Charles Melman, dans une position mâle, donc qui la met en rapport à l’inconscient, à la lettre de l’inconscient, autrement dit à la lettre refoulée, donc le même rapport que celui d’un homme. C’est dans la position féminine ce qui est phallique et qui est effectivement  refoulé comme chez les hommes. Il y donc de la lettre refoulée dans l’inconscient pour une part chez une femme comme pour un homme.

C’est le refoulement classique. Mais il y a cette autre part chez la femme qui est liée au pas-toute, et qui fait que la lettre à ce moment-là se trouve en quelque sorte se balader, on ne sait pas trop d’avance comment, il n’y a pas de règles, la lettre peut se trouver n’importe où sur ce segment qui file vers l’infini, ce que Charles Melman appelle le « désir autre », et qui fait que là, il y a de la lettre non refoulée, mais qui surgit en fonction non pas du hasard mais en fonction de ce qui peut être énoncé par une femme. Et donc dans une énonciation qui est divisé entre quelque chose de lié à sa position mâle et phallique et la position où elle ne l’est plus, où elle assume sa position de pas-toute, où elle est dans une altérité qui fait que justement on ne peut pas savoir d’avance où va se trouver la lettre qui se déplace sur un segment qui est en quelque sorte aléatoire, c’est-à-dire qui n’est pas directement lié à l’inconscient. Il ne s’agit pas d’un retour du refoulé, ce n’est pas la lettre qui revient du refoulé, c’est une lettre qi a un certain aléa qui est en rapport avec cette part où la femme est dans un désir autre—je m’appuie là strictement sur ce que dit Melman­— donc, cette part qui n’est pas phallique, mâle, mais qui est véritablement féminine et où il y a de la lettre mais une lettre qui n’est pas un retour du refoulé,  mais qui est une lettre qui lui vient comme ça, sans qu’on puisse lui donner une règle. Elle vient selon ce qui lui vient.

Ce qui effectivement donne aux femmes un rapport beaucoup plus complexe à la lettre puisqu’elle peut être dans une situation tout à fait phallique et donc utiliser la lettre dans le retour du refoulé, la lettre refoulée dans l’inconscient, mais dans sa partie autre, là il s’agit d’une lettre qui peut se déplacer de façon aléatoire sur ce segment qui va vers ce désir autre.

Donc c’est cette division féminine qu’il ne faut pas perdre de vue où elle peut être dans une position virile, comparable à l’homme —Lacan dit à la fin des Non dupes errent que néanmoins l’inconscient d’une femme est moins riche, car la lettre refoulée est moins puissante, moins forte, moins importante, mais existe néanmoins. Il est arrivé à Lacan de dire que les femmes n’avaient pas d’inconscient… à la fin des Non dupes errent, il y a des propositions étonnantes. Mais dans sa partie phallique il y a quand même un refoulement, il y a un inconscient féminin.

Elle peut donc faire usage de la lettre qui est équivalent à celui de l’homme sauf que cette partie-là est relative, moins importante, puisqu’il y a pour elle cette autre partie où la lettre fonctionne, mais pas du tout dans le refoulement,  mais dans une sorte d’aléa qui va vers le désir énigmatique que Melman appelle le désir autre et où il y a de la lettre mais qui n’est pas refoulée. C’est une lettre aléatoire qui est liée à cette subjectivité féminine.

 

VH : Est- ce que tu dirais que la lettre pour une femme serait donc de ce fait, imprévisible ?

 

MCC : Oui, oui.

 

VH : Le refoulement du phallus fait que tout le monde s’entend plus ou moins, il y a un référent commun qui est la sexualité, l’agressivité, pulsion de mort… Côté mâle, on est tous logé à la même enseigne.

Mais cette partie autre, qu’on essaye de cerner… Je pense que la poésie de Gherasim Luca donne une idée de ce non-sens, ou sens imprévisible… parce qu’il n’y a pas dans l’inconscient cette puissance du refoulement phallique qui va aimanter, vectoriser ce que l’on dit. Est-ce que tu serais d’accord ?

 

MCC : Oui absolument. Et ce qui est intéressant chez une femme, c’est qu’elle peut conjuguer les deux côtés, être en alternance ou bien mêler peut-être les deux choses…

 

VH : C’est déboussolant…

 

MCC : Oui, se trouver du côté mâle, et tout d’un coup passer du côté féminin… ce n’est pas toujours facile.

 

VH : Il faut reconnaître que ça peut perturber la subjectivité régie par la puissance de la logique phallique, binaire : c’est oui ou non.

 

MCC : Oui tout à fait car une femme peut se montrer tout à fait phallique, logique, dans le refoulement classique et tout à coup partir, glisser dans autre chose.

 

VH : L’expression de Melman,  quand on disait : c’est oui ou c’est non ?,c’était : « c’est pas tout à fait ça »

 

Pascale Bélot-Fourcade : Dans l’Eros il n’y a pas de lettre justement, c’est sans signifiant.

Mais là, où est-ce que tu la trouves, cette lettre, dans un amour homosexuel ou dans un acte mystique ?

 

MCC : Ça peut être les deux pourquoi pas ? Désir autre… qu’est-ce que tu vas mettre dans le désir autre ? C’est ouvert. C’est un terme de Melman, et non de Lacan.

 

VH : On essaye d’interroger le signifiant Autre qui circule dans le désir autre, le désir de l’Autre, la jouissance Autre, la jouissance de l’Autre…