Je dois d’abord vous dire qu’il a été difficile de tenter de problématiser un angle de travail autour d’une notion qui me semble-t-il revient le plus souvent par l’entremise du discours courant ou celui des médias plus que par la pratique analytique.
En tous les cas pour ce qui me concerne, ce n’est certainement pas sous ce signifiant « emprise » que j’ai eu affaire à des demandes. Il me semble qu’un sujet « sous emprise » ne se présente pas dans le cabinet de l’analyste ou alors dans l’après-coup de la « mauvaise rencontre ». S’ils sont « sous l’emprise de quelque chose » en revanche c’est celle de la répétition et des symptômes qui y sont liés et qui n’épargnent personne ni du côté masculin, ni du côté féminin.
Pourquoi j’évoque d’emblée les 2 sexes ? Parce qu’il nous arrive quand même de sortir de l’intimité des cabinets où s’exerce la psychanalyse et que cette notion d’emprise dernièrement s’affiche assez régulièrement sur les murs de la ville dans des campagne d’alerte, ou des films annonces qui visent à éveiller les consciences sur la nécessité de reconnaitre les signaux lorsqu’ils se présentent : « C’est pas de l’amour c’est de l’emprise », « Aimer sans abuser » pour en citer deux récents qui invitaient à “une réflexion collective sur la manière dont on peut contribuer à des représentations plus saines de l’amour et à créer des récits exempts des normes toxiques des relations” . Alors c’est toujours un peu présenté de la même façon, c’est-à-dire l’élément mâle contre l’élément femelle, ce qui je crois est une vision terriblement partielle de cette notion. Ce bref rappel mentionné, je reviens à ce qui me préoccupe et que je vous propose.
J’ai évoqué la répétition, il y a un instant qui me paraissait plus juste pour illustrer ce avec quoi un sujet est aux prises quand il vient consulter. Je vous précise juste que j’entends par répétition, une répétition signifiante, douloureuse, qui vient le clouer, l’immobiliser, et à laquelle en effet il n’échappe pas. C’est donc toujours à partir de cette domination qui lui vient de l’Autre, et dans laquelle il est littéralement pris au sens d’une prise par les signifiants de l’Autre que s’exerce à ses dépens ce que je tente d’entendre sous ce terme d’emprise.
Alors je suis donc retournée sillonner la littérature analytique sur le sujet, qui est assez abondante mais qui témoigne aussi d’un certain nombre de difficultés pour ceux qui se sont confrontés au sujet. Et comme le faisait remarquer Bernard Vandermersch lors de son intervention au grand séminaire sur ce même thème, ça désigne aussi « en quoi ce concept marque le lieu d’une difficulté dans la théorisation qui relèverait d’un réel de la structure à tenter de cerner. »
Je ne vais pas vous refaire l’historique exhaustif de cette pulsion mais vous faire part de ce qui m’apparait dans la lecture de Freud plutôt comme une « composante de la pulsion » et c’est peut-être à ce titre d’ailleurs que cela me l’a rendu difficile à appréhender.
Tout d’abord, qu’est-ce-qui change à partir du remaniement en 1920 et est-ce que cela nous aide pour éclairer certaines situations ? Par exemple, sur ce qui serait en jeu sur la durée de la cure. Est-ce que la façon dont un sujet est pris dans le signifiant et dans les signifiants de sa lignée qui sont ceux dans lesquels il vient s’insérer ou plutôt qui viennent le marquer, le frapper, sans autre choix que les misères dont il va souvent se faire lui-même l’objet pour éviter de faire face à la douleur d’exister, et bien, est ce que l’emprise est susceptible, malgré l’embarras qu’elle me cause, d’être une voie à reprendre à l’aune de ce que Freud nous a laissé pour avancer sur cet aspect de pétrification, de mortification du signifiant ?
Avant 1920, Freud marque une hésitation à la situer du côté des pulsions du moi ou du côté des pulsions sexuelles même si dans Les trois essais sur la sexualité infantile, il lui octroie une place dans les manifestations sexuelles masturbatoires et dans le sous chapitre « les pulsions partielles » liées au voyeurisme et à l’exhibitionnisme. Il nous dit que c’est dans une « indépendance encore plus grande par rapport au reste de l’activité sexuelle liée aux zones érogènes que se développe chez l’enfant la composante de cruauté de la pulsion sexuelle » et un peu plus loin « nous sommes en droit de supposer que la motion cruelle est issue de la pulsion d’emprise et fait son entrée dans la vie sexuelle à une époque ou les organes génitaux n’ont pas encore pris leur rôles ultérieurs ». Elle domine alors une phase de la vie sexuelle que nous décrirons comme organisation prégénitale. »
Un autre avatar de la pulsion d’emprise, comme vous le savez, est la pulsion de savoir que Freud considère comme « un mode sublimé de l’emprise » lié cette fois à « l’énergie du plaisir/désir de regarder.»
Enfin et ce dès 1913 il fait porter l’accent sur « l’activité procurée par la pulsion » qu’il désigne par « sadisme » et que nous retrouvons désormais situé dans la phase sadique-anale en 1915 sous la polarité actif-passif qu’il préfère aux termes masculins / féminins.
Cette persistance dans un premier temps à ne pas la sexualiser c’est assez complexe pour moi, même si je vois bien qu’elle est relative à ce qu’il avance avec la sexualité infantile et ses motions perverses, qui à ce moment-là agissent pour leur propre compte et donc, voire primordialement, ne sont pas encore marquées du sceau de la castration. J’entends bien que ça concerne la perversion mais tout aussi bien le Surmoi quand cet élément se retourne sur le moi pris comme objet. Pourtant malgré cela, cette « désexualisation » je ne sais pas trop pour le moment comment je peux l’appréhender, néanmoins ça me met quand même au travail, par exemple dans les questions relatives à l’homosexualité masculine et au positionnement qu’elles entrainent pour l’analyste dans la cure. Mais cela donne aussi lieu à des interprétations problématiques comme par exemple celle que jacques Sedat avance en traduisant « der Geschlechtrieb » par « pulsion de genre » alors qu’il attire lui-même notre attention dans le même article, sur l’hypothèse que fait Freud d’une « soudure » entre « pulsion sexuelle et objet sexuel dans laquelle la pulsion semble porter l’objet » . Pour autant son choix de traduction s’il vise, dit-il, à maintenir plus vive la distinction qu’opère Freud entre das sexualtrieb et der Geschlechtstrieb, semble négliger néanmoins que Geschlecht renvoie aussi au sexe anatomique.
Malgré l’embarras perceptible dans le texte à l’endroit de cette pulsion d’emprise, Freud persiste, au fil des différentes éditions et rajouts ultérieurs dans Les Trois essais, à maintenir ce renvoi au sexe anatomique et à ses conséquences. En témoigne cette remarque mentionnée dès 1905 que je vous rapporte avant d’introduire le tournant de 1920. Il nous dit dans un sous chapitre intitulé « Activité des zones génitales ». Remarquons là aussi au passage la notion d’activité et qui concerne la masturbation :« Serrer les cuisses pour se masturber est plus fréquent chez la fille, tandis que le garçon préfère la main, ce qui montre déjà quelle importante contribution la pulsion d’emprise apportera un jour à l’activité sexuelle masculine. »
Outre le fait de rappeler simplement comment la jouissance s’accroche et se distribue sur la cartographie des corps, suivant qu’on naisse garçon ou fille, il y a là un fil pour moi précieux à suivre et qui mériterait d’être repris pour en mesurer les enjeux sous-jacents sur les corps sexués. Évidemment ceux liés à la castration mais pas exclusivement.
Après 1920 et l’Au-delà du principe de plaisir il y a un remaniement par Freud de la pulsion d’emprise qu’il fait « régresser» si je puis dire, du stade sadique-anal où il l’avait d’abord identifiée, comme on l’a évoqué précédemment, désormais vers le stade oral-cannibalique. Étrangement dès 1905, il mentionnait pourtant déjà « quelques auteurs » sans les nommer qui évoquent « cette agression qui s’ajoute en se mêlant à la pulsion sexuelle et qui est en fait un reste d’appétits cannibalique autrement dit une contribution de l’appareil d’emprise. » Ce n’est pas une appellation qu’il va reprendre, pourtant il y a dans ce signifiant quelque chose qui sonne juste et qui est peut-être plus à même de rendre compte de ce qui est au travail dans l’emprise du côté de la désubjectivation. Cela a été évoqué hier brièvement à partir de la responsabilité devant laquelle chacun se dérobait à Nuremberg au profit de l’ordre reçu et des fonctionnaires qui faisaient tourner l’appareil d’état justement. Qu’est ce qui à un moment fonctionne tellement bien que ça ne peut plus s’arrêter et je dirais même pas à la destruction, à l’anéantissement de l’objet puisqu’on continue sans pouvoir plus recourir à la pensée pour questionner l’ordre reçu.
Alors je me dis que plus j’avance dans cette intervention et plus j’ai l’impression de m’éloigner du titre de notre après-midi « Le charme de l’emprise » et d’être en prise direct, un peu trop direct même avec mon sujet. Je pense que je perçois peut-être un peu mieux l’enjeu quand Lacan nous invitait à ne pas nous hâter de comprendre. Il y a quelque part dans le journal d’un écrivain de Virginia Woolf cette phrase qui dit peut-être aussi quelque chose de ça et de la pulsion de mort qui accompagne cette tentative de prise sur l’objet : « L’âge de comprendre : L’âge de détruire… et ainsi de suite. »
On pourrait penser qu’en rétrogradant la pulsion d’emprise au stade oral, Freud pose la question autrement mais à supposer toujours que l’emprise soit susceptible de servir une pulsion, c’est-à-dire qu’elle viserait son objet, par son action motrice, par sa tentative de maitrise sur cet objet (« l’objet au sens où nous l’entendons dans l’analyse, nous dit Lacan c’est-à-dire un point de fixation imaginaire donnant sous quelque registre que ce soit satisfaction à une pulsion »). Mais l’autre problème cependant avec cette notion de pulsion d’emprise, c’est celui de l’insatisfaction fondamentale dont est marquée la pulsion dans le rapport qu’elle entretient à l’objet, là où elle suppose de faire retour sur lui et de le manquer. On n’a jamais vu que le sein satisfaisait entièrement la pulsion orale même et surtout à y rester appendu indéfiniment.
Donc je vous le dis dès maintenant, vos avis seront les bienvenus pour m’éclairer sur ce point, car quand Freud postule l’indépendance de l’élément sadique vis-à-vis des pulsions et que son pas suivant consiste à placer cet élément au service de la pulsion de mort ; je cite B. Vandermersch « répugnant à faire de la pulsion sadique une pulsion dépendante d’Eros, il y voit une figure de la pulsion de mort secondairement mise au service de la copulation pour maitriser l’objet sexuel ».
Peut-être alors la lecture attentive et l’hypothèse que formulent Guy Leres peuvent-elles apporter un autre éclairage à propos de cette pulsion et nous aider à avancer. Leres postule que ce terme de « pulsion d’emprise » correspondrait à la première conception freudienne mais que son maintien ne serait plus cohérent après le remaniement opéré par Freud. Cela m’a intéressé parce qu’il propose de privilégier celui que Freud utilise et qui semble-t-il n’a pas trouvé d’écho favorable chez ses traducteurs: « Liebesbemächtigung » qui correspond à « emprise amoureuse ». C’est un terme que Freud emploie au moment où il présente l’observation du fort/da. Observation qui représente autant l’accès à la symbolisation de la perte de l’objet, que la perspective pour l’enfant (dans l’usage qu’il fait des oppositions signifiantes) d’une mise en mouvement dans le registre de la création et du plaisir. Tout en générant aussi pour lui l’expression d’une revanche à l’endroit de l’objet.
Alors, et ce sera ma conclusion, est-ce qu’à réintroduire la question de l’amour par cette voie de « l’emprise amoureuse » cela nous en ouvre-t-il une autre de voie que Freud postule à plusieurs reprises quand il met sur un même plan dans le rapport amoureux, l’objet et l’idéal du moi, avec tout ce que cela comporte de dépendance, de fascination imaginaire, de pente à la suggestion. Et peut-être qu’au moins temporairement Lacan nous sort-il de cette difficulté en postulant les deux amours que sont l’Eros et l’Agapé qu’il met au travail dans Le Transfert que nous réétudions cette année à l’association. Voilà, merci de votre attention.